Dossier : Diriger au féminin

L'individue et le leurre

Michèle Riot Sarcey, Professeure d'histoire contemporaine, université Paris VIII. Recherches au sein d'une équipe autour de l'Histoire intellectuelle, sur "L'écriture de l'histoire politique entre continuité et discontinuités" et sur "La place des femmes dans l'histoire "

Elles ont longtemps été écartées des lieux de décision et de pouvoir, privées du droit d'expression, reléguées aux tâches domestiques... Le passé pèse de tout son poids et l'accès aux droits ne garantit pas toujours le pouvoir de les exercer...

Classiquement, le pouvoir se pense en termes d'exercice de gouvernement ou de commandement. Distinct de la puissance - vertu de l'homme, manifestation de son intelligence, définie par Spinoza par le seul effort de "persévérer dans son être" -, le pouvoir de l'un peut alors se déployer jusqu'aux limites du droit naturel de l'autre. Du pouvoir comme de la puissance, les femmes sont exclues par le principe de sujétion qui les attache à leur mari. La liberté, l'indépendance, privilèges masculins, constituent les conditions d'accès au pouvoir ; définis exclusivement, ils représentent autant d'interdits dressés contre le droit des femmes de jouir naturellement des vertus essentielles de l'homme. Comme la puissance suppose la possession, les femmes, "au pouvoir de leur mari", ne peuvent jouir "naturellement d'un droit égal à celui des hommes"

(Spinoza, L'Éthique, Françoise Duroux, 1992, p. 105). Avec l'avènement de l'ère des révolutions, il est difficile de maintenir les femmes dans un état de dépendance sans chercher à construire une symétrie compatible avec les principes des déclarations des droits. Au XIXe siècle en particulier, les femmes sont dotées d'une puissance, dont la signification diffère du sens précédent : il ne s'agit pas d'une puissance étroitement liée à l'intelligence, mais d'une puissance plus mystérieuse, plus obscure, voire plus pernicieuse. "Les femmes, quelle puissance !" écrivait Michelet. Selon Balzac, "dans les classes inférieures, la femme est non seulement supérieure à l'homme, mais encore, elle gouverne toujours" (Michelle Perrot, 1992, 1998, volume 4, p. 214).

Repenser le pouvoir

La modernité, sans bouleverser la hiérarchie, oblige à repenser le pouvoir. Il ne s'agit plus seulement d'analyser son exercice du point de vue du Prince, ou de celui de l'État, mais d'en comprendre le système à travers les relations entre partenaires, individuels et collectifs - de Hegel à Foucault. Défini comme "un mode d'action", le pouvoir devient un élément constitutif des sociétés, et qui ne peut se concevoir sans la résistance qu'il engendre. Cependant, l'interaction entre pouvoir et résistance n'est pas toujours perceptible car l'ordre dominant se reconstitue en effaçant les traces de sa contestation. "Ce qui définit une relation de pouvoir, c'est un mode d'action qui n'agit pas directement et immédiatement sur les autres, mais qui agit sur leur action propre. Une action sur l'action, sur des actions éventuelles ou actuelles, futures ou présentes." (Michel Foucault, 1984, p. 312, 313).

Un pouvoir politique exclusif

Depuis toujours démultiplié jusqu'à devenir pluriel, le pouvoir, sa conquête ou sa conservation sont au coeur de toutes les luttes qui trament la crise des sociétés humaines ; dans ce sens, la modernité n'a pas fait exception (Riot-Sarcey : Femmes/Pouvoirs, 9). Engagées dans un même enjeu, les sociétés démocratiques ont renouvelé les règles du système de représentation de la souveraineté. Les femmes, légalement assimilées à des mineures par le Code civil, sont écartées des lieux de décision ; elles furent, de fait, infériorisées dans la répartition des rôles sociaux. Ainsi les autorités successives ont réservé l'exclusivité de l'exercice du pouvoir politique au sexe masculin.

Les pouvoirs libéraux, républicains ou socialistes ont élaboré, à tour de rôle, un dispositif d'exclusion rendu compatible avec les droits individuels par la construction d'une différence dite naturelle. Pendant la Révolution, la Convention s'est prononcée très explicitement contre l'égalité des sexes : "1. les femmes peuvent-elles exercer les droits politiques, et prendre une part active aux affaires du gouvernement ? 2. peuvent-elles délibérer, réunies en associations politiques ou Sociétés populaires ? Sur ces deux questions, le comité s'est décidé pour la négative [...]. Chaque sexe est appelé à un genre d'occupation qui lui est propre ; son action est circonscrite dans ce cercle qu'il ne peut franchir, car la nature qui a posé ses limites à l'homme, commande impérieusement et ne reçoit aucune loi." (Rapport Amar, 30 octobre 1793). D'un même mouvement, en 1849, Pierre-Joseph Proudhon, considéré comme un des pères fondateurs du socialisme contemporain, écarta la candidature de Jeanne Deroin aux élections législatives, au nom, précisément, des intérêts du socialisme. "L'égalité politique des deux sexes, c'est-à-dire l'assimilation de la femme à l'homme dans les fonctions publiques est un des sophismes que repousse non point seulement la logique mais encore la conscience et la nature des choses" (Le Peuple, 12 avril 1849). C'est en vain que, pendant plus d'un siècle et demi, des femmes argumentèrent en faveur de l'égalité réelle et de l'universalité vraie : de Mary WollStonecraft en 1790 à Jeanne Deroin en 1848-49 ; d'Hubertine Auclert en 1879, à Alexandra Kollontaï dans les années 1920. De ce point de vue, il n'y a aucune exception française.

Les obstacles au pouvoir de faire

Tous les démocrates éclairés ont estimé, à juste titre, que des droits proclamés pour tous sans le pouvoir de les exercer n'étaient que des leurres. Cette question essentielle s'est posée pour les femmes lorsque celles-ci finirent par obtenir le droit de cité. Le suffrage, réellement universel depuis avril 1944, en France, par exemple, n'a pas permis aux femmes d'accéder, en nombre, au statut de représentantes. Parce qu'historiquement, la dépendance des unes a été construite au profit de l'indépendance des autres, les femmes, renfermées dans une collectivité assujettie, n'ont jamais été mises en capacité d'agir en tant que sujets politiques. Affectées aux travaux domestiques, reléguées à la gestion du foyer, les femmes, socialement pensées comme mères ou futures épouses, permettent, en quelque sorte, de libérer l'homme des tâches quotidiennes. Ainsi la dépendance des femmes, assignées à "résidence" au foyer, rend l'homme du peuple libre et disponible pour apporter sa contribution à la gestion de la cité. De fait, l'inégalité des rôles sociaux fut la condition de l'élargissement du statut de citoyen à tous les hommes, y compris aux non-propriétaires. La famille, symboliquement, représentait la propriété du "prolétaire" et fut le moyen par lequel l'homme du peuple accéda à l'universalité des droits. C'est ainsi qu'est éclairée l'extrême résistance du mouvement ouvrier français au travail des femmes. Le travail féminin, salarié, était considéré comme un effet pervers du capitalisme. L'ouvrier se devait de protéger et nourrir sa famille et en premier lieu "la mère de ses enfants". Par exemple, la Première Internationale, en 1866, se prononce, majoritairement, contre le travail des femmes. Cette dissymétrie entre le pouvoir des uns et la restriction de l'individualité des autres fut légitimée par la substitution de l'universalité de droit à l'universalité de nature, propre au genre féminin qui fut rendu ainsi inapte aux fonctions publiques. Les règles de la démocratie représentative, en vigueur jusqu'à nos jours, ont été fondées sur cette partition exclusive. L'entrée des femmes en politique n'a rien changé quant aux mécanismes de la représentation, réservée aux professionnels du pouvoir qui se sont adjoints, ponctuellement, quelques représentantes.

L'impossible pouvoir de dire

De Rousseau à Kant, de Kant à Hegel, les femmes restent étrangères à l'élaboration philosophique de la pensée moderne qui préside à l'organisation sociale et politique des sociétés. Au coeur de ce dispositif théorique, le statut de sujet leur échappe : aucun des piliers de la théorie n'est donc en elles. "Et elles sont cependant le pilier (en tant que cause de l'ensemble) de tout le mouvement des pensées et des actes, au sens où l'analyse elle-même ne s'est pas fomentée autrement." (Wladimir Granoff, 1976, p. 287). Ainsi, placées au centre de la famille, les femmes sont condition d'existence de l'ordre social dont la formation des règles leur échappe.

Aussi, chacune de leurs paroles est passée au crible des normes en vigueur et, avant d'être écoutée, est entendue en fonction du sexe qui l'énonce. En d'autres termes, les femmes ne peuvent être sujets de discours et, si malgré les interdits, des femmes osent s'exprimer dans l'espace public, leur propos reste inintelligible, surtout s'il est critique à l'égard de la pensée dominante. En confondant "le féminin avec le maternel, on prive les femmes du droit et de la possibilité d'intervenir dans le champ du symbolique et l'on baptise féminin tout ce qui, chez les hommes, touche à l'archaïsme, au corps, à la passivité, au non-sens" (Marcelle Marini, 1992, p. 295). Les mots des femmes sont le plus souvent pris en étau entre le discours dont elles sont l'objet et le besoin des individues de se dire différentes, mais semblables en capacités de leurs homologues masculins. Le pouvoir de la langue s'exprime par l'enjeu de signification que revêtent les mots et les concepts dans les textes formateurs de tout un peuple. La doxa ne devient opinion commune qu'à l'issue d'un processus d'appropriation des mots au profit d'une cause jamais commune, mais toujours au service d'intérêts particuliers : telle fut la destinée du mot liberté "ce mot baladeur qui a fait tous les métiers" selon Paul Valéry. Conscientes de tous ces obstacles, des femmes, dès les années 1830, ont cherché à obtenir le droit au savoir, le droit à l'instruction publique, en réclamant, par exemple, l'ouverture d'une école normale d'institutrices. Mais leurs démarches furent vaines, car dès 1833 (loi Guizot sur l'école publique primaire), l'école publique, sans être interdite aux filles, fut conçue comme une formation à la discipline collective ou, si l'on préfère, comme apprentissage de la citoyenneté, et donc destinée aux jeunes garçons. L'école publique est restée longtemps un impensé au féminin. Lorsqu'à la fin du siècle, la République, enfin consciente de la nécessité d'éduquer les filles, leur ouvre les portes de l'enseignement secondaire, en 1880, elle ne s'adresse pas aux futures citoyennes, mais aux futures mères de citoyens à qui les matières nobles (philosophie, etc.) ne sont pas enseignées.

Le pouvoir de dire "je"

La catégorie femme, pensée dans le non-identique par rapport à l'universel (masculin), infère le mode d'être individuel de chaque femme ; ainsi le singulier est subsumé dans l'identité collective. "Cette forme de pouvoir s'exerce sur la vie quotidienne immédiate, qui classe les individus en catégories, les désigne par leur individualité propre, les attache à leur identité, leur impose une loi de vérité qu'il leur faut connaître et que les autres doivent reconnaître en eux (Foucault, 1984, p. 302). L'individue ne peut alors accéder à l'autonomie qu'en transgressant les normes du groupe, par définition contraignantes. L'identification de l'une aux autres passe immanquablement par le modèle dominant et donc par l'hétéronomie des valeurs. Entre l'individu "qui est dit" et le "sujet responsable qui se dit" (Paul Ricoeur, 1987, "Individu et identité personnelle", Sur l'individu, p. 55,56), s'ouvre le chemin de la liberté qui autorise l'existence du sujet par le pouvoir de dire je. Le passage du sujet soumis au sujet libre suppose la mise en cause des formes du pouvoir qui s'exerce sur chaque individu. Le pouvoir de dire je est aussi une lutte contre les formes d'assujettissement - contre la soumission de la subjectivité - dont les femmes sont particulièrement victimes. Accéder au statut de sujet libre participe de l'apprentissage du pouvoir dans le respect de soi et de l'autre.

Le pouvoir du féminisme

La femme libre fut longtemps assimilée à la femme publique et donc objet de scandale ; Anna Wheeler en Angleterre, Claire Demar en France dans les années 1830, bien d'autres encore, jusqu'à Simone de Beauvoir en 1949, ont suscité sarcasmes et rejets parce qu'elles osèrent mettre en cause la hiérarchie de sexes, patiemment énoncée et mise en oeuvre par les autorités. "Philosophes, théologiens, juristes, médecins, moralistes, pédagogues..." n'ont cessé d'énoncer, au cours des siècles, ce que les femmes devaient être au sein d'un espace circonscrit "par leur place et leurs devoirs". (Perrot, Duby, 1991, volume 1, p. 3). C'est pourquoi le féminisme qui peut se définir par le combat en faveur de l'égalité est le moyen pour les femmes d'accéder au pouvoir de la parole comme au pouvoir de l'action. Cependant, dans le cadre d'un système hiérarchique à l'oeuvre dans la démocratie représentative, les lieux stratégiques des pouvoirs de décision restent entre les mains de l'élite masculine. Le féminisme ne peut considérer achevée sa lutte sans que soient mis en cause les dispositifs politiques de la majorité des pays dits démocratiques où l'égalité énoncée est rendue compatible avec l'inégalité sociale dont un des fondements repose sur l'inégalité de sexes.

La loi sur la parité en France est un excellent terrain d'expérience pour démontrer que l'accès au droit ne peut suffire à satisfaire le besoin d'agir. En effet, malgré la loi, les femmes restent en marge des institutions et autres instances politiques. Le choix du mot n'est pas anodin, comme si l'égalité, dans le cadre du dispositif hiérarchique existant, était impossible. Et il est vrai que les femmes, comme leurs pairs, candidats à la gestion de la chose publique, doivent se libérer des tâches assujettissantes (foyer domestique, travail salarié et non rémunéré...). En d'autres termes, comme l'a si bien vu Hannah Arendt, elles doivent se libérer "des nécessités de la vie". Or, de ce point de vue, les femmes manquent de temps, quand on sait que 80 % des tâches domestiques sont assurées par elles. Les élues sont donc semblablement libres à leurs homologues masculins, issues des classes et écoles privilégiées. C'est donc bien à parité qu'elles peuvent accéder au pouvoir. Celui-ci reste l'apanage des privilégiés de la liberté. Et, ruse de l'histoire sans doute, la liberté, au sens public du terme, retrouve sa signification d'Ancien Régime : un privilège dont bénéficient les bien-né(e)s. C'est pourquoi, le féminisme, qui signifie égalité pleine et entière de tous les individu(e)s dans le respect de la différence de chacun, reste une utopie étroitement liée à une démocratie en devenir. La démocratie représentative fut conçue comme antidotes aux excès de la souveraineté populaire et, de ce fait, organisée - de la formation du citoyen à l'exercice du droit vote -, comme une délégation de pouvoir d'une large partie de la population auprès d'une petite minorité - devenue aujourd'hui experte de la politique. La majorité serait, en principe, davantage attachée à ses droits qu'à l'exercice de sa souveraineté. Une véritable démocratie - sans faire retour à l'idéal de la démocratie directe -, supposerait que chaque individu retrouve le pouvoir d'exercer ses droits en toute souveraineté. Mais cela est une autre histoire... utopique s'entend.

Ce texte reprend et complète l'article "Pouvoir(s)" du Dictionnaire critique du féminisme, PUF, 2004.

Bibliographie

  • Françoise Duroux, "Des passions et de la compétence politique", Provenances de la pensée, coll. "Femmes/Philosophie", Les Cahiers du GRIF, n° 46, 1992.
  • Georges Duby, Michelle Perrot (sous la direction de), Histoire des femmes, 5 volumes, Plon, 1990-1992).
  • Michel Foucault, "Deux essais sur le sujet et le pouvoir", Hubert Dreyfus et Paul Rabinow, Michel Foucault, un parcours philosophique, Gallimard, 1984.
  • Wladimir Granoff, La pensée et le féminin, Éditions de Minuit, 1976.
  • Marcelle Marini, "La place des femmes dans la production culturelle", Histoire des femmes, volume 5, op. cit.
  • Paul Ricoeur, "Individu et identité personnelle", Sur l'individu, collectif, Seuil, 1987.
  • Michèle Riot-Sarcey
    "Femmes/pouvoirs", Kimé, 1993.
    La Démocratie à l'épreuve des femmes, trois figures critiques du pouvoir, Désirée Véret, Jeanne Deroin et Eugénie Niboyet, Albin Michel, 1994.
    Le Réel de l'utopie, Essai sur le politique au XIXe siècle, Albin Michel, 1998.
    Histoire du féminisme, La Découverte, 2002.
    Dictionnaire des utopies (direction en collaboration avec Thomas Bouchet et Antoine Picon), Larousse, 2002.

Education & management, n°29, page 28 (06/2005)

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