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L'or noir du management

Jean-Charles Huchet, Inspecteur d'académie, directeur des services départementaux de l'Éducation nationale (35)

Lorsque sonne l'heure du café, rien d'autre ne paraît plus possible que de sacrifier au rituel de l'ingestion de ce breuvage dont l'usage s'avère trop répandu pour qu'il ne nous permette pas de déchiffrer quelques particularités des organisations qui s'y adonnent et des hommes qui ont la charge de les diriger.

Il est des heures réputées pour le calme qu'elles répandent sur toutes choses, d'autres pour le tragique et la consternation dans lesquels elles plongent un univers, d'autres encore qui incendient ou endeuillent à jamais la mémoire. En feuilletant le livre d'heures des organisations administratives, on perçoit qu'il en existe une dont la proximité engendre une curieuse effervescence, un trouble inexprimable, une situation de manque partagé, bref un symptôme collectif : l'heure du café. Si chaque matin, le café, avec l'assentiment de tous (y compris de ceux qui n'en boivent pas), passe à une (ou plusieurs) heure déterminée, n'est-ce pas le signe qu'il relève d'une anthropologie du quotidien des organisations administratives ? L'heure du café sonne dans l'inconscient de chaque sujet et y réveille une dépendance antérieure, l'attente d'une satisfaction appelée à combler un besoin vital, et reformule de manière décalée et itérative l'appel du liquide nourricier assujettissant l'enfant à sa mère. Qu'on nous entende bien, il ne s'agit pas d'affirmer que les organisations administratives se transforment chaque jour, vers les dix heures, en pouponnières et ramènent leurs agents au stade oral, mais de souligner que l'attente et la consommation du café, pour être collectives, ne s'inscrivent pas moins structuralement dans l'histoire des dépendances de chaque sujet, rapportée à son point d'origine : le moment où le besoin se fait appel et se transforme en manque, où la satisfaction, se découvrant assujettie au bon vouloir de l'autre, anticipe les paradoxes de la jouissance. Sans même le savoir, l'agent vit ainsi un moment de grande densité philosophique. De quoi manque-t-il à cet instant ? Pas uniquement de café, fût-il métaphoriquement transformé en or noir. Il manque tout simplement, de manière intransitive ; il se trouve ramené au manque qui le constitue, à un manque à être dont la composante professionnelle ne saurait être méconnue. À cet instant, emblématiquement, il manque de tout, de tout ce dont l'Administration le prive (avancement, reconnaissance...), des gratifications narcissiques espérées vainement. Miraculeusement, le café paraît combler ce manque ; plus exactement, il donne l'illusion d'en être un instant délivré ; il allège l'être, le rend à une forme d'innocence première rendant possible un retour au travail et l'oubli de ce temps cyclique par lequel le sujet approche, dans le malaise, l'aliénation propre à sa condition.

Scansions temporelles

Le café n'offre pas seulement quotidiennement à chaque agent un temps de retour à l'état d'infans ou une ouverture ontologique, il fournit à l'observateur des organisations administratives un instrument de description de leur fonctionnement. Le manager entretiendra volontiers l'illusion qu'il organise la gestion du temps, voire qu'il l'aménage pour le plus grand bonheur des agents et la meilleure efficacité possible. Toutefois, l'heure du café lui échappe. Elle s'avère plutôt celle à partir de laquelle s'organise le temps de travail. Le café ritualise le temps professionnel ; il le scande. Dans la plupart des services, il ouvre la journée ; sans lui pas de travail possible, il en paraît la condition sine qua non. Arriver tôt le matin permet d'assister à de curieux cortèges où quelques agents, la cafetière à la main, paraissant tenir le saint Graal, se dirigent vers les toilettes à la recherche de l'eau qu'une miraculeuse, bien que quotidienne, transsubstantiation transformera bientôt en café. Le café du matin opère ainsi un miracle quotidien ; il fournit l'occasion d'une résurrection, d'un réveil symbolique. Il oeuvre comme une première messe matinale : il ouvre et il consacre la journée, il instaure un possible à partir duquel les activités vont enfin s'organiser. Le café de dix heures (approximatives) fait office de grand-messe ; il se prépare avec ostentation, s'annonce, rassemble. Outre le miracle, renouvelé, de la transsubstantiation des deux espèces, on y partage souvent le pain, dont l'étymologie nous dit qu'il fait le compagnon, entendons bien sûr le pain au chocolat, viatique pour la fin de matinée censé préserver d'une attaque d'hypoglycémie. Malgré qu'on en ait, le café de l'après-déjeuner ne saurait offrir la même valeur symbolique. Souvent pris à l'extérieur, il ne procède pas, même s'il ouvre l'après-midi, à une véritable scansion du temps ; il ne possède qu'une vertu digestive et il donne à croire à ceux qui le boivent qu'il permet d'échapper à la torpeur post-prandiale. De même, la plupart du temps, les cafés pris l'après-midi ne traduisent que des addictions et des identités singulières ; ils échappent aux rituels collectifs. On l'aura compris, le café équivaut dans le temps administratif à la cloche dans la temporalité médiévale : il structure le temps et le sacralise, dans le sens où il retrouve le sens du sacrifice, lequel constitue un lien social qui finalise plus sûrement les activités que les objectifs de service public.

Topographie du café

Observons aussi que, de manière plus inattendue, le café ne reste pas sans incidences sur la géographie de l'espace professionnel. Il n'existe pas de service qui ne possède pas son coin café, là où trône comme le Saint Sacrement la cafetière flanquée des ingrédients nécessaires à la réalisation du sacrifice quotidien. On aurait tort de croire que l'on case ce matériel dans un espace laissé vacant ; on procède à l'inverse : on installe l'autel et dispose ensuite l'espace de travail de manière à ce que chacun puisse y accéder, quel que soit son lieu d'exercice, et qu'une place significative reste disponible pour favoriser le rassemblement des fidèles. L'ergonomie de l'espace professionnel relève davantage du mythe que de la rationalité bureaucratique. Au vrai, la référence qui s'imposerait serait plutôt pré-chrétienne ; le lieu du café ressemble à un autel antique, celui que chaque domus latine dressait en l'honneur des dieux lares, les dieux du foyer et des ancêtres. Nul doute que ce moderne autel possède les vertus de son illustre ancêtre et qu'il veille sur les agents et l'efficience du service.

Le café pris dans les services prend une dimension sacrée qu'occulte la machine à café dont le service reste assujetti à l'ordre marchand. Au sein d'un bureau, on peut prendre une tasse de café sans se préoccuper de son coût, quelqu'un pourvoit toujours au miracle quotidien en permettant aux autres d'oublier sa dimension économique, ce qui fait osciller la pratique du café entre art et religion. À la machine, pour boire un café, il faut payer, à chaque fois et avant même d'être servi, quand la machine ne spécule pas en gardant l'argent sans rien offrir en échange. La machine à café ne manquera pas un jour d'être dénoncée comme l'emblème de l'aliénation capitaliste des pratiques de bouche.

Comment s'étonner, dès lors, qu'elle ne produise pas la même sociabilité ? Elle ne se prête pas à la cérémonie ; elle n'engendre pas la même intimité partagée que la tasse bue en commun au sein d'un service. Elle facilite la juxtaposition de groupes qui ne se rencontrent pas nécessairement ou qui procèdent à des alliances restreintes à partir d'échanges limités, souvent réduits au prêt de la monnaie nécessaire à l'obtention du précieux breuvage. Elle paraît le lieu focal où se croisent des solitudes professionnelles. Elle fait image à la réification de l'espace administratif.

Petite anthropologie structurale

Le café permet en effet de définir des dichotomies figurant les processus d'individuation des agents, indépendamment de leur appartenance (grade, service...) ou de leurs missions et actions au sein de l'organisation. En un mot, la pratique du café autorise un classement des agents en catégories simples contribuant à leur identification. Il y a d'abord ceux qui en boivent et les autres, les sacrifiants et les abstinents ; ces derniers, moins nombreux, constituent une catégorie à part, implicitement résistantes à la sociabilité induite par le café, un peu à la manière de ces libres penseurs qui refusaient de se rendre à l'église et restaient, ostensiblement provocateurs, sur le parvis. Ils s'affairent quand d'autres festoient et aiment à le faire savoir ; ils donnent l'illusion de placer le travail au-dessus du lien social.

Le buveur de café s'oppose résolument au buveur de thé en un choc quotidien de deux cultures radicalement hétérogènes. Minoritaire, le second fait figure de solitaire, d'original essayant de s'associer à un groupe sans en partager les valeurs.

Le groupe des consommateurs de café ne présente toutefois pas d'homogénéité ; il est composé d'une multitude de sous-groupes obéissant à une logique binaire. Les sectateurs de l'arabica s'opposent ainsi aux tenants du robusta, plus corsé, presque viril, mais surtout moins onéreux. Plus qu'une différence de goûts, l'opposition dessine une différence de classes. Plus communément se différencient ceux qui recourent à un additif et les autres qui dégustent le café nature, dans son amertume, son authenticité primitives, à la manière de puristes amateurs de plaisirs non frelatés, ou de résistants à l'hyperglycémie, soucieux de leur silhouette. Quant aux autres, il reste difficile de savoir s'ils veulent adoucir le rapport à leur prochain à travers le breuvage partagé, ou retrouver les sirupeuses saveurs de l'enfance ou bien encore édulcorer le goût du café, qu'au fond ils exècrent, afin de ne pas s'extraire du groupe. On ne confondra pas les amateurs de sucre avec les consommateurs d'édulcorant, les uns adeptes d'un produit naturel, les autres introduisant la chimie dans la magie du café pour mieux échapper au risque de leur addiction au prix d'une légère entorse au goût, voire au bon goût, car la sucrette secouée au-dessus de la tasse identifie aussi sûrement qu'une cravate à poids portée sur une chemise à rayures.

Les oppositions animent une manière de comédie humaine dans laquelle émergent quelques types. Celui qui ne boit le café que dans sa propre tasse revendique une individualité marquée, une conception limitée du partage, non fusionnelle ; il y a pour lui trop peu de distance entre la coupe et les lèvres pour qu'il accepte que d'autres les posent là où il met les siennes. La psychanalyse verrait sans doute en lui un phobique en puissance. Observons encore celui-là qui consomme le café des autres, sans jamais en apporter ou verser son obole dans la caisse commune. Invité permanent des autres ou pâle doublure d'Harpagon, son individualisme subvertit la logique collective et égalitaire du partage instaurée par la pratique du café et ses modalités de financement. Les aléas de l'hospitalité du groupe fournissent à l'occasion des mini-drames qui scandent le quotidien des services et leur donnent vie.

Le café ne participerait pas pleinement d'une anthropologie structurale s'il n'opérait pas une distinction des sexes. Si la consommation du café ne semble pas différencier les hommes et les femmes au sein des organisations administratives, sa préparation, en revanche, paraît bien rester l'apanage des femmes qui, au sein même du monde du travail, voient se reconstituer une sphère domestique témoignant des lenteurs du cheminement vers l'égalité des sexes. Dans l'Éducation nationale, tout comme dans les autres administrations, la répartition sexuée des tâches se trouve redoublée par la différence hiérarchique, elle-même fortement sexuée, les postes d'encadrement se révélant majoritairement tenus par des hommes, en dépit des efforts de féminisation de l'encadrement supérieur. Mais imagine-t-on un cadre préparant son café et, a fortiori, préparant le café de ses secrétaires ? L'imaginerait-on d'ailleurs, dans une manière d'utopie, qu'on aurait peu de chance de le voir se réaliser. Les tâches du cadre, il est vrai, s'avèrent particulièrement absorbantes et il est par statut "débordé" ; elles sont surtout d'une autre essence et incompatibles avec la réalisation d'une cérémonie quotidienne restituant à l'espace de travail une dimension domestique. Et puis, au plaisir de déguster un café, ne s'ajoute-t-il pas la jouissance de ne pas l'avoir préparé, dans laquelle entrent en composition l'orgueil d'une position hiérarchique permettant de confier à d'autres ce qui est matériel ?

Manager le café

Disons-le, le café demeure indispensable au bon fonctionnement des organisations administratives. Le degré zéro du management consiste à s'en convaincre. Une secrétaire me précisait un jour sa fonction principale en me déclarant que le café était le moment des commérages, ce qui, traduit en termes managériaux, indique que le café constitue un temps de circulation d'une information non officielle, libre de tout contrôle institutionnel et hiérarchique, dont l'objet est moins le travail que ceux qui l'accomplissent ou l'organisent. Il reste de bon ton de mépriser les commérages et de les considérer comme un symptôme inéluctable, un artefact des relations de travail. Outre qu'ils peuvent être parfois porteurs d'une once de vérité, ils servent d'exutoires verbaux à l'agressivité inhérente au rapport au prochain ; ils confient à la parole la haine inconsciente ordinaire qui régit le rapport à autrui et la désamorcent dans une expression socialisée. Lorsqu'ils s'attachent à ravaler une figure de l'encadrement, ils prennent alors une dimension proprement sacrificielle qui libère les agents des tensions de la relation hiérarchique et compensent les sujétions (réelles ou imaginaires) du quotidien. Dans ce cas, les commérages constituent une manière de meurtre "in effigie" qui soigne la victime de toute compulsion paranoïaque le conduisant à se prendre pour soi, éventuellement pour un chef. Les commérages désacralisent et évitent la confusion entre l'idéal du moi et le moi idéal. Il est utile qu'un personnel d'encadrement sache qu'il peut effectuer des fautes de goût dans son habillement, manifester à l'occasion un caractère de chien, exprimer des exigences exorbitantes en matière de tenue stylistique des courriers, ne pas se montrer attentif à son personnel, voire à son prochain, bref de découvrir la série des manquements et des actes manqués ordinaires qui (ré)humanisent et rappellent que le management ne saurait être une science exacte.

Parler une langue commune

Participer au café des agents constitue pour le cadre un moment d'humanisation forte, voire pour certains d'humilité inhabituelle, par lequel on rêve collectivement sans le savoir à des relations professionnelles fondées sur la communion, où une essence commune paraît se répandre et se partager avec le café. Ce que nous ingurgitons ensemble nous rapproche et nous rassemble. Au moment du café, le cadre doit donc payer de sa personne. Il sort de soi, il s'intéresse au dernier-né des agents ou à leur conjoint, aux études des aînés, s'inquiète de la qualité du week-end et ne manque jamais d'évoquer le temps qu'il fait... ; il parle la langue commune des bureaux afin d'établir une empathie indispensable au fonctionnement de l'utopie et, à l'occasion, à la transmission de messages subliminaux de nature plus professionnelle. Savoir prendre le café relève à l'évidence du management et devrait faire l'objet d'une formation spécifique. Un chef d'établissement expérimenté ne manquera pas de commencer sa journée en prenant un premier café avec les personnels TOS, ne fût-ce que pour souligner quotidiennement son estime à cette catégorie de personnels arrivée la première dans l'établissement et rappeler, incidemment, au gestionnaire qu'il reste le patron de tous les personnels. Prendre le café avec un agent peut s'interpréter comme une façon de le distinguer des autres en partageant avec lui un moment d'intimité ; les informations s'échangent autrement, les messages se transmettent plus aisément ; l'intimité ainsi construite augure de collaborations fécondes, de complicités futures ; le café a scellé un pacte de connivence, voire d'allégeance à venir. Mystérieusement, le café abolit les frontières, lève les réserves ; il soumet qui est convié à le prendre. De même, l'heure du café signifiera le degré d'intimité auquel vous êtes appelé.

Le repas totémique

Le premier café se partage avec les proches collaborateurs, dans le bureau même du chef ; il circonscrit un premier cercle à l'intérieur duquel sont élaborées les démarches stratégiques. Boire le café dans le bureau du chef n'est-ce pas participer à son essence, s'identifier à lui en l'incorporant par l'absorption du breuvage magique ? Ce café-là conserve quelque chose du repas totémique durant lequel le dieu est symboliquement consommé et par lequel chaque convive devient dieu. Ainsi ne partage-t-on pas seulement le café et l'intimité matinale du chef, on s'approprie son être mystérieusement résumé au fond d'une tasse. Le café de milieu de matinée est un moment de communication, de large communion, de célébration d'une illusion communautaire abolissant les différences ; il ramène à l'épure de tout management : mettre en scène le renoncement au pouvoir pour stimuler l'activité des agents et l'efficience de l'organisation. Imagine-t-on un cadre buvant seul son café dans son bureau ? Ce serait attenter gravement à l'esprit du café - résolument collectif - conduisant chacun à communier avec l'autre, en profiterait-il dans le même temps pour tenir les propos les plus désobligeants sur un tiers absent. Le café reste un moment d'épiphanie du responsable, un moment où il se montre et se livre ; c'est son essence qu'il partage une tasse à la main avec les agents afin de stimuler leur énergie, dopée moins par la caféine que par la conscience d'avoir un chef qui sait y "mettre du sien". Le café ramène ainsi résolument au principe de base du management : il faut savoir donner de sa personne. Littéralement. Point n'est besoin de lire dans le marc de café pour se persuader que les réserves administratives de cet or noir ne sont pas prêtes de s'épuiser et que son cours, en bonne logique économique, soutenu par la consommation, ne baissera pas de sitôt sur le marché du management.

Education & management, n°29, page 6 (06/2005)

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