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Humaine mémoire

Jean-Charles Bonnet, inspecteur d'académie honoraire

S'il me fallait instruire le procès des sorciers qui inventèrent l'informatique, mon principal chef d'accusation serait leur manque d'imagination sémantique ! Que n'ont-ils, en effet, forgé un mot nouveau pour désigner le dispositif technique d'enregistrement, de conversion et de restitution des données plutôt que de s'approprier sans vergogne le beau vieux mot de "mémoire"! "La mâle peste soit de cette homonymie", comme aurait chantonné Brassens.

Réemplois du passé

Car il ne faut pas croire un seul instant les dictionnaires qui définissent la mémoire comme "l'aptitude à se souvenir". En vérité, la mémoire - bien d'autres l'ont dit avant moi - c'est la faculté d'oublier ou, plus exactement, "d'oublier pour se souvenir autrement" selon la belle formule de Jean-Baptiste Pontalis. De l'évidente réalité de ce "souvenir autrement" les historiens sont plus que d'autres convaincus et ils le sont, en vérité, plus aujourd'hui qu'hier. Pierre Nora l'a magistralement démontré en prenant pour thème de ses travaux "non pas le passé tel qu'il s'est passé, mais ses réemplois permanents, ses usages et mésusages, sa prégnance sur les présents successifs". Ainsi est née une oeuvre non point de résurrection ou de reconstruction mais de "remémoration". Et, au point de rencontre de la mémoire, de l'histoire et de la nation a surgi un nouvel objet d'étude : le "lieu de mémoire", expression qui - comme l'a noté René Rémond - est presque immédiatement passée dans le langage courant au risque d'échapper à son créateur et d'être "employée à tout propos, parfois détournée de son sens premier".

Ré-examen

Dans le droit fil de ces lieux de mémoire, Alain Corbin a voulu que soient revisitées les dates de l'Histoire de France que privilégiait l'enseignement primaire d'autrefois. Il a exhumé des sous-sols du CNDP (rue d'Ulm) le manuel Blanchet et Fontaine, édition de 1938. Et cinquante "grands historiens d'aujourd'hui" ont été invités à un ré-examen de soixante-quinze jalons de la chronologie enseignée dans l'entre-deux-guerres. Il y aurait beaucoup à apprendre de ces courts mais stimulants voyages, notamment sur la construction d'une certaine image de la nation française, à grand renfort de héros et de patriotes.

A coeur

C'est la "mémoire de l'événement" qui mérite considération. Événements incertains parfois ou mal datés, événements surdimensionnés et qui ne "font date" que dans un contexte particulier... Était-il donc bien raisonnable d'encombrer avec cela la mémoire de nos petits écoliers ? Plus largement, le "par coeur" n'est-il pas un "savoir creux" que l'informatique rend encore plus vain ? Il y a là matière à l'un de ces homériques débats que nous aimons tant en France. Mais a-t-on mesuré les effets d'un relatif abandon du "par coeur"? Je partage ici les doutes émis par Antoine Prost, précisément dans sa contribution au livre 1515 et les grandes dates de l'Histoire de France revisitées par les grands historiens d'aujourd'hui. Il est vrai que chez nous - comme le note encore Antoine Prost - on préfère souvent discuter l'ordonnance plutôt que peaufiner le diagnostic pédagogique. Quoi qu'il en soit, je connais une vieille dame qui, l'an dernier, lors de la grande fête de ses cent ans, a récité, sans hésitation aucune, une longue fable de La Fontaine. Elle l'avait apprise par coeur sur les bancs de l'école et c'est avec tout son coeur qu'elle nous l'offrait, neuf décennies plus tard. Ô humaine mémoire ! avec des lions et des martyrs dans l'arène.

Education & management, n°29, page 4 (06/2005)

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