Editorial

De temps... en temps

Claude Baudoin

Le management s'inscrit dans un temps court. L'éducation dans le temps long, tout au long de la vie ! Le management des entreprises comme des institutions est contraint par la rentabilité à court terme des investissements, parfois le rendement immédiat des spéculations, et souvent, pour les responsables, la brièveté des mandats qui jalonnent une carrière. Et les aménagements et réductions complexes des temps de travail renforcent le rôle de pilotage de l'encadrement et singulièrement de la GRH1. Dans la relation éducative, "le rapport au savoir, sans cesse remanié, en perpétuelle évolution, structure chaque sujet dans son rapport au monde"2 et son rapport au temps. Une commission de l'Assemblée nationale, s'interroge sur les temps et les modes d'apprentissage : "Les rythmes de progression de l'élève, qu'ils soient lents ou rapides, appellent une adaptation du temps scolaire. L'acquisition du socle commun constituant la priorité, chaque élève doit pouvoir consacrer, à l'intérieur du cadre scolaire, le temps qui lui est nécessaire pour en acquérir une maîtrise correcte."3 Le manageur éducateur, surtout en établissement, avec les obligations présentes de résultats (valeur ajoutée de l'établissement, rapport annuel sur le fonctionnement pédagogique) et à venir (rapports annuels de performance dans le cadre de la LOLF) se trouve de plus en plus confronté à cette tension entre temps courts et temps longs. Particulièrement dans une école aux temps compactés (des journées interminables sur un nombre total de jours ouvrables très faible) et fragmentés (les emplois des temps des élèves et des personnels) et "qui détient le record du mal-être" : "45 % seulement des élèves se sentant à leur place en classe, contre 81 % en moyenne dans les pays de l'OCDE".4

Or, manageurs comme manageurs éducateurs, tous se trouvent immergés dans une situation temporelle inédite. Paul Virilio l'analyse de manière incisive dans son dernier ouvrage5 : "Ainsi, l'histoire générale a-t-elle subi un nouveau type d'accident, l'accident de sa perception de visu - une perception "cinématique" et bientôt "numérique" qui modifie son sens, sa rythmique coutumière, celle des éphémérides ou des calendriers, autrement dit celle du temps long au profit du temps ultracourt de cette instantanéité télévisuelle qui révolutionne notre vision du monde. [...] Dès lors, on imagine aisément les dégâts de l'accident du temps, avec l'instantanéité de la compression temporelle des données, au cours de la mondialisation, et les risques inimaginables de la synchronisation des savoirs." Cette perte de mise en perspective, cette mise à plat, annihile toute activité de médiation (d'"intermédiation" selon Paul Virilio) entre les élèves, les étudiants, et les savoirs. Elle interroge aussi gravement les personnels d'encadrement dans l'essence même de leur activité professionnelle, placés en état d'urgence permanente, et en incapacité d'exercer une fonction pondératrice et modératrice quelque peu distanciée. Pour le rapport à l'histoire, il s'agit tout autant de la lecture scientifique du passé que de la construction du sujet. Marcel Gauchet déplore que nous ayons "perdu le lien vivant avec ce qui nous a précédé" et stigmatise les "célébrations de plus en plus bruyantes et de plus en plus compulsives (avec) le danger d'asservir l'intelligence du passé aux besoins du présent".6 Pierre Nora, à propos du travail qu'il avait coordonné sur Les lieux de mémoire7 relève qu'"il y avait autrefois des mémoires individuelles et une histoire collective. [...] La cassure d'un temps historique homogène appelle une histoire fragmentée." Au plan individuel, la perte de sens est augmentée par la disparition des repères traditionnels qui jalonnaient la construction d'une personnalité adulte : "Nous n'avons pas réagi face au délitement des systèmes symboliques. Nous laissons complètement en friche le champ des rites de passage."8 Et puis, dans ces temps fragmentés et écrasés, il y a les temps oubliés, individuels et collectifs : ceux d'une partie peut-être majoritaire de la population sur les deux derniers siècles, rassemblée sous le nom d'immigration. Voilà pourquoi il faut saluer comme un évènement majeur la création de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration au j.o. du 1er janvier 2005.9 Entre temps longs et temps (ultra)courts, mémoires individuelles et mémoires collectives, histoire traditionnelle et histoire fragmentée par des temps multiples, entre histoire surexposée et histoire enfouie, puis révélée... entre suivi de cohortes et démarche éducative, le manageur éducateur doit se construire de nouveaux espaces-temps, des mises en réseau de nouvelles solidarités, des grilles de lecture et d'interprétation du monde sans cesse renouvelées. Pendant qu'il en est encore temps... Car, comme le remarquait Octavio Paz, "la mémoire est un présent qui n'en finit jamais de passer."


(1) In Économie et Management, SCEREN-CNDP, n° 115, "Aménagement du temps de travail et pratiques de GRH", par Florence Noguera, avril 2005.

(2) Françoise Hatchuel, Savoir, apprendre, transmettre, une approche psychanalytique du rapport au savoir, La Découverte, 2005.

(3) In La définition des savoirs enseignés à l'école, Rapport d'information par la Commission des affaires culturelles, familiales et sociales, présenté par M. Pierre-André Périssol, 13 avril 2005.

(4) Interview de B. Hugonnier, directeur adjoint de l'Éducation/ OCDE, in Le Nouvel Obs, n° 2109, 7 avril 2005.

(5) L'accident originel, Galilée, 2005.

(6) Interview in Le Monde 2, 23 avril 2005.

(7) La pensée tiède, Un regard critique sur la culture française, Perry Anderson, suivi de La pensée réchauffée, réponse de Pierre Nora, Le Seuil, 2005.

(8) Fabrice Hervieu-Wane, Une boussole pour la vie. Les nouveaux rites de passage, préface de Tobie Nathan, Albin Michel, 2005.

(9) L'établissement public définitif de la Cité nationale de l'histoire de l'immigration sera créé le 1er janvier 2007.

Education & management, n°29, page 4 (06/2005)

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