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Réveiller le désir d'apprendre

Brigitte Prot, Professeur de lettres et formatrice, co-fondatrice de l'association ACMÉE (Agir pour la Communication et la Motivation dans l'Éducation et l'Enseignement). www.acmee.fr

Depuis dix ans, j'assure, auprès d'élèves de l'école élémentaire, du collège et des lycées (lycée général et technologique, lycée professionnel) et post-bac, un travail autour de la motivation qui prend essentiellement quatre formes : la forme d'interventions auprès de classes (à partir des représentations de ce qui motive et démotive), celle d'audits de classes en situation de crise, celle d'accompagnement de groupes et enfin celle de bilans de motivation personnalisés et accompagnement individuel. Ce travail s'articule autour de trois concepts de référence : l'approche systémique, l'école rogérienne et celle de Palo Alto. Le nourrissent également les travaux d'Emmanuel Mounier et de Paul Diel, autour de la personne. Je propose aussi des formations, des conférences et un accompagnement sur ce même thème aux professionnels de l'enseignement et de l'éducation et aux parents, vers un objectif commun : la réussite scolaire et éducative. Trois axes de travail sont proposés aux enseignants et cadres d'éducation : professionnaliser ses pratiques et travailler en équipe ; mieux communiquer avec les élèves et leurs parents et se motiver pour son métier, aujourd'hui.

Deux questions pertinentes

Face à de nouveaux besoins repérés dans le domaine de la motivation scolaire, liés à un contexte de société singulièrement démobilisateur, que proposer dans l'institution, quelle action mener sur le terrain ? Que mettre en place pour lutter contre le décrochage, voire l'échec des élèves, le découragement des enseignants et les frustrations des parents ? Dans un contexte de non-respect de la personne et de "viagralisation" de la motivation, l'urgence est de répondre à des besoins, en termes de sens et contre l'imposture de la motivation devenue objet de consommation, servie par des techniques plus que discutables sur le plan éthique... On ne motive pas un élève, on installe des situations lui permettant de se motiver ! Aussi, s'agit-il, à mon sens, de proposer des démarches, des pistes et des outils pour humaniser la motivation, c'est-à-dire réhumaniser ses approches et restaurer la personne comme valeur centrale. Proposer aux élèves les outils d'émergence du sens de leur apprentissage et de leur projet, c'est leur permettre d'adopter une attitude de sujets, jamais réduits à leur travail, leur comportement ni à leurs résultats : Arthur, qui confond sa personne et le zéro sur sa copie, répète "je suis nul", entame en permanence sa confiance en soi, et n'a plus l'énergie nécessaire pour croire en sa progression possible et en sa capacité d'agir...

Mes fonctions de formatrice et d'accompagnatrice trouvent leur sens dans l'articulation des propositions auprès de tous les acteurs d'une situation d'apprentissage. La reconnaissance de sa complexité et de la nécessité de son approche systémique me semble aujourd'hui d'extrême actualité : elle permet de répondre à des besoins repérés dans la réalité d'une situation, où sont pris en compte tous les axes et acteurs. Ainsi, l'espace de la motivation peut-il s'ouvrir. Si chacun agissait là où il se trouve et y était reconnu par les autres, nous parlerions sans doute moins d'échec et de difficultés scolaires...

Le chef d'établissement "motivateur"

Système complexe aux interactions permanentes, l'établissement scolaire ancre sa dynamique dans un cadre identitaire, avec des références, valeurs et projets communs. Ses acteurs, répartis par champs d'action et compétences, sont investis d'une identité et d'une responsabilité individuelle et collective. Pilote de cet avion, le chef d'établissement se trouve aujourd'hui au carrefour d'interactions essentielles pour la motivation. Par nature, l'"empreinte" de son action peut ouvrir de réelles perspectives ou bien annihiler les initiatives. Il est invité à "motiver", c'est-à-dire à installer les conditions optimales qui permettent la motivation individuelle et collective. C'est autoriser chacun, professionnels et élèves, à trouver sa place dans une structure et un projet éducatif clairement identifiés. Entre la toute-puissance et l'impuissance stériles, il s'agit, pour le chef d'établissement, d'adopter une attitude professionnelle qui promeuve une "dynamique", c'est-à-dire une responsabilisation individuelle et collective.

Pour cela, reconnaître chacun dans sa fonction, ses compétences, son actualité et sa capacité à "devenir" et, avant tout, connaître fonctions, groupes, équipes et personnes. C'est-à-dire répondre aux questions centrales : Quelle place ? pour qui ? pour quoi (faire) ? comment ? et qui fait quoi ?

Pour reconnaître, il s'agit d'informer et de communiquer (au sens de "mettre en commun") de façon saine. J'entends par là le fait de transmettre et d'échanger, dans la clarté, en temps et lieu, des informations qui mettent chacun en situation de "contrôler", c'est-à-dire de se trouver en mesure d'agir. Rappelons ici que la barre placée trop haut ou trop bas, en termes d'objectifs et de compétences, constitue l'un des principaux freins à la motivation.

Pour un chef d'établissement, promouvoir une communication saine suppose une attitude professionnelle qui sécurise, stimule et valorise, trois points d'ancrage pour la motivation individuelle et collective. Celle-ci se construit, à mon sens, à partir de douze compétences essentielles.

  • Installer un cadre et le rendre lisible.
  • Écouter pour entendre, avec une conception constructive de la personne qui rende possible le pari de l'éducabilité de chacun, enfants, adolescents et adultes.
  • Valider les réussites et repérer les besoins.
  • Rendre lisible le "retour" d'une action individuelle et/ou collective.
  • Régler dès que possible les situations-problèmes.
  • Déléguer de façon ajustée (quelle tâche ? à qui ? avec quelles compétences ? pour quelle échéance ?).
  • Expliquer son action, et non se justifier à son propos.
  • Permettre l'émergence de projets réalisables à partir de besoins repérés.
  • Informer dans la cohérence autour d'actions inscrites dans le temps et toujours lisibles.
  • Articuler le discours et la réalité
  • vécue.
  • Définir des priorités et inscrire sa pratique dans le réalisable.
  • Ne pas confondre sa personne et sa fonction.

Ainsi, loin de la toute-puissance et de l'impuissance, de la prise de pouvoir et de la démagogie, l'action du chef d'établissement s'inscrit, plus que jamais, dans l'assertivité, c'est-à-dire l'affirmation de soi dans sa fonction. Pour cela, il a besoin de définir précisément son champ d'action et sa responsabilité dans toute situation et ne pas porter ce qui appartient à d'autres acteurs.

Il s'agit pour lui de "fédérer pour motiver", en exerçant une autorité, dans son sens initial : "être auteur soi-même de son action pour permettre à l'autre de devenir son propre auteur".

Education & management, n°28, page 54 (01/2005)

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