Dossier : Territoires et responsabilités

Formation, territoire et responsabilité

Jacques Chéritel, DAFCO du rectorat de l'académie de Créteil

Depuis 1973, en leur qualité de prestataire de formations, les GRETA s'inscrivent dans le territoire comme agents de développement local. Les nouvelles lois votées en 2004 accentuent l'importance de l'espace régional, en matière d'offres de formation.

Tout d'abord, je voudrais souligner que si le réseau des GRETA de notre académie est le premier de France c'est, entre autres, parce qu'il a su s'adapter aux évolutions voulues par le législateur en matière de formation des adultes. En effet, depuis trente ans, nous sommes passés d'un marché caractérisé par la dichotomie entre deux types de commanditaires (publics pour les demandeurs d'emploi et privés pour les salariés) à la situation actuelle qui oblige nos GRETA à développer une véritable ingénierie financière pour trouver les ressources nécessaires au fonctionnement de dispositifs de formation de plus en plus multi-publics et individualisés car, contrairement à la formation professionnelle initiale sous statut scolaire, notre ministère, à travers son réseau de GRETA, n'est qu'un prestataire de formations parmi d'autres, sur le marché concurrentiel de la formation des adultes. Cette situation instaurée en 1971 a été confirmée par la récente loi de mai 2004 sur la formation tout au long de la vie, qui, avec la loi d'août 2004 relative aux libertés et aux responsabilités locales ainsi que la loi de cohésion sociale, déterminera très largement la poursuite de la décentralisation, processus amorcé il y a une vingtaine d'années et accéléré par le fait que la plupart des opérateurs concernés considèrent l'espace régional comme pertinent en matière de formation professionnelle initiale ou continuée.

Pour une meilleure adéquation de l'offre et de la demande

De même, l'un des acquis de cette expérience tient dans l'assurance que pour que la formation soit efficace, il faut que la demande pilote l'offre, que le besoin conditionne le moyen : il faut donc une commande publique de qualité, reposant sur des besoins identifiés et évalués collégialement car plus le cahier des charges est précis et élaboré et plus la réponse a des chances d'être pertinente. Il n'est pas inutile de rappeler le postulat qui fonde ce mouvement : en rapprochant les pôles de décision des bénéficiaires, les services seront mieux adaptés aux besoins spécifiques de chacun. La décentralisation de la formation s'inscrit dans cette logique d'une recherche d'adéquation optimale entre l'offre de formation et les besoins des individus et des territoires dans lesquels ils évoluent : il s'agit d'accroître l'efficacité de l'action publique pour améliorer l'accès à la qualification et faciliter l'insertion professionnelle. Au passage, souvenons-nous que c'est le gouvernement Rocard qui a construit le triptyque "territoire - habitants - action publique" fondé sur des principes de gouvernance et des outils de management : diagnostic et projet partagé, contrats, financements partenariaux, évaluations concertées.

Droit d'accès à la qualification pour tous

Après la loi sur la décentralisation de 1983, la loi d'orientation de l'Éducation nationale de 1989 réaffirmait notre mission de formation des adultes, confirmant ainsi les choix fondateurs de 1973 (création des GRETA). Ensuite, la loi quinquennale de 1993 visait à accroître l'efficacité de l'action publique en matière de formation professionnelle afin d'améliorer l'accès des jeunes à une qualification et de faciliter leur insertion professionnelle en confiant aux conseils régionaux la responsabilité d'impulser une politique qui assure davantage de cohérence et de complémentarité entre les quatre principales voies de formation professionnelle. Dans le même temps, les contrats d'objectifs entre l'État, la Région et les branches professionnelles visaient à permettre de positionner ces différentes voies de formation par rapport aux besoins de l'économie locale et de ses entreprises afin de construire de manière concertée une offre régionale de formation professionnelle qui concilie efficacité économique et efficacité sociale en garantissant un droit d'accès à la qualification à tous. Mais les relations entre politiques de branche et politiques régionales ne sont pas toujours sereines : en effet, si les unes réfléchissent en terme d'adéquation emploi-formation sur un territoire donné, pour les autres, c'est le développement des compétences qui domine les choix. La question de l'équilibre entre approches verticales (publics) et horizontales (territoires) reste posée. Avec la nouvelle loi sur la formation professionnelle, la mise en place des observatoires prospectifs des métiers et des qualifications devrait améliorer sensiblement l'expertise, très variable, en matière de gestion prévisionnelle territoriale des compétences.

La politique académique fait de l'inscription des GRETA comme agent de développement local un objectif. Ainsi, sommes-nous partenaires de nombreux projets territoriaux qui, selon nous, seront d'autant plus efficaces qu'ils accepteront d'être enchâssés dans d'autres territoires : bassin/département/région/pays /Europe. Cette volonté de participer à la résolution des problèmes rencontrés par le local nous a obligés à apprendre à travailler avec d'autres acteurs, eux aussi légitimes à s'occuper de la problématique emploi-formation. Dans cette perspective, il est à noter une autre évolution significative, avec l'émergence des territoires, qui est le poids accordé à la formation comme modalité de résolution des problèmes d'emploi. Et ce, même si récemment le législateur met davantage l'accent sur la professionnalisation par le travail. En matière de formation, les nouvelles technologies vont progressivement modifier l'organisation des territoires. En effet, si elles contribuent à rapprocher l'offre de la demande, ce n'est pas en fonction d'un territoire donné mais pour en "bouger" les frontières de manière plus centrifuge que centripète.

Placer l'individu au coeur de la formation

L'articulation entre le global et le local constitue un véritable enjeu : il appartient aux pouvoirs publics nationaux et locaux de se concentrer sur la question des accès à la formation et sur celle de la mise en oeuvre d'un maillage du territoire propre à faciliter l'inscription du citoyen dans son environnement. À ce titre, l'information et l'orientation sur la formation constituent un contre-exemple de ce qu'il faut faire pour éviter les divergences dans l'action publique en rupture entre politique de l'emploi (conçue et gérée par l'État) et politique de la formation conçue et gérée par la collectivité régionale selon des logiques qui, usons d'un euphémisme, ne sont pas forcément convergentes. En effet, chaque institution a généré, dans sa propre logique de conduite d'actions, des structures de coordination qui, au-delà de la nuisance sur l'efficacité de l'action, témoigne à l'évidence de la conception polysémique du territoire. Si les acteurs de la formation professionnelle se sont engagés dans une même direction en s'appuyant sur l'idée que, faute de mieux, un niveau géographique fin permet de réguler les tensions entre droit d'accès pour tous à la formation, construction des relations partenariales avec les entreprises et gestion rationnelle des moyens, cela ne suffit pas en soi à assurer la cohérence et l'efficacité des actions. Conditionnée par les exigences de flexibilité, de mobilité, d'adaptabilité et d'employabilité, les systèmes d'emploi et de formation évoluent selon des perspectives où les droits et devoirs de l'individu et de la collectivité se redessinent lentement pour faire apparaître de manière très claire que la responsabilité de l'individu est placé au coeur de la formation.

Education & management, n°28, page 46 (01/2005)

Education & Management - Formation, territoire et responsabilité