Dossier : Territoires et responsabilités

La Nouvelle-Calédonie joue collectif

Pierre Cadéot, Directeur du CDP de Nouvelle-Calédonie

Ni TOM, ni DOM, ni région, la Nouvelle-Calédonie est une "collectivité d'outre-mer". Son éloignement de la "Mère patrie", ses spécificités et son histoire chaotique pourraient laisser insensible l'éducateur métropolitain en charge de management. Et pourtant, à combien de titres le "caillou" mérite-t-il d'être observé !

Il ne le mérite pas uniquement pour le cheminement politique qui lui est propre mais également pour l'espace d'expérimentation qu'il constitue, en particulier sur le terrain éducatif. Les Accords de Matignon1 et plus récemment les Accords de Nouméa (loi organique relative à la Nouvelle-Calédonie)2 ainsi que l'accord particulier entre l'État et la Nouvelle-Calédonie sur le développement culturel3 ont créé les conditions d'une refondation d'un contrat de développement. On s'intéressera ici au domaine scolaire qui, avec les secteurs minier et touristique, est essentiel pour le pays. Jusqu'au 1er janvier 2000, l'ensemble du dispositif scolaire se trouvait sous l'autorité de l'État, déléguée à un vice-recteur chargé de l'application des programmes et du contrôle pédagogique de l'enseignement public et de l'enseignement privé. La gestion des personnels publics du premier degré était néanmoins déjà confiée depuis plus de dix ans à chacune des trois provinces calédoniennes. Un institut de formation des maîtres4 préparait au diplôme d'instituteur les titulaires d'un baccalauréat.

À ce jour, la Nouvelle-Calédonie est dotée d'un gouvernement et l'un de ses membres dispose des prérogatives spécifiques à l'enseignement, ainsi qu'à la recherche. Une direction de l'enseignement calédonienne est chargée de concevoir des programmes adaptés, de vérifier leur application, de suivre et noter les personnels du primaire public. Un IUFM, à statut national, recrute au niveau de la licence et forme des professeurs des écoles qui viennent s'adjoindre aux promotions des maîtres recrutés au niveau bac de l'institut de formation local. Le vice-recteur a encore autorité sur le second degré et l'enseignement privé. Ces deux derniers champs passeront à la Nouvelle-Calédonie à compter de 2009, ce qui aurait pu être fait dès 2005 si ceci avait été le choix du Congrès de Nouvelle-Calédonie. Le Centre de documentation pédagogique, organisme purement territorial jusqu'en 1996 est devenu membre à part entière du réseau national du SCEREN5 mais est appelé à être restitué lui aussi à la Nouvelle-Calédonie à compter de 2009. L'université est organisée en trois départements, lettres, sciences, droit (sciences économiques) et fonctionne sur les bases universitaires nationales. Des antennes du CNED, du CNAM maintiennent leurs services aux usagers. On trouve enfin un certain nombre d'établissements relevant d'autorités calédoniennes : CFA, CFPS, CREIPAC, cci, CNEP, IFAP6...

Same, same but different

Il n'est pas de jour, en Nouvelle-Calédonie, où le concept de citoyenneté ne fasse les grands titres de la presse locale pour déplorer les transgressions, imaginer sa construction, la réduire, l'élargir. Si ces préoccupations sont bien celles du grand public et des médias, elles sont au premier chef celles des responsables éducatifs qui ont en charge la formation de base de la jeunesse calédonienne. Lourde responsabilité lorsqu'on sait que la territorialité a d'abord été inscrite par des textes (accords de 1988 à 1999), à charge pour les acteurs du troisième millénaire d'organiser et structurer les principes idéologiques, sachant que certains d'entre eux étaient tout à fait novateurs. De manière traditionnelle, l'usage précède souvent la loi qui arrête les dispositions à prendre. On est ici dans le cas inverse. La construction de la citoyenneté doit permettre à toutes les communautés présentes de vivre harmonieusement. Néanmoins, les accords stipulent explicitement "la pleine reconnaissance de l'identité kanak". Le rôle des décideurs, plaçons-nous sur le terrain éducatif autant que politique, consiste donc à mettre en oeuvre des dispositifs de pédagogie très différenciée qui rendront compatibles la diversité et le maintien des ancrages culturels tout en assurant l'ouverture et la réussite d'une société nouvelle.

Cultivons le paradoxe

Au niveau du premier degré, malgré quelques adaptations, l'essentiel des programmes et des principes pédagogiques s'appuie sur des orientations métropolitaines qui, pour certaines, montrent leurs limites : y a-t-il un compromis possible entre la démarche de projet et la directivité que connaissent les petits Kanaks en tribu ? Doit-on considérer le français comme une langue de type "français langue étrangère" ou doit-on penser que le bain de langue quotidien suffit à l'apprentissage ? Est-il fondamental de n'aborder le français qu'après avoir maîtrisé sa langue maternelle ? Doit-on enseigner les mathématiques à Ouvéa comme à Paris lorsque les comptes s'effectuent en base cinq en tribu ? Comment concilier dans l'emploi du temps ce qui relève des savoirs coutumiers de ce qui est indispensable à l'entrée en 6e ? Y a-t-il une hiérarchie des savoirs et savoir-faire de la culture traditionnelle et de ceux de l'École et de la société qu'elle représente ? C'est sans doute cette dernière interrogation qui traduit toute l'ambiguïté de l'école calédonienne car selon le(s) décideur(s) on privilégiera, volontairement ou non, les uns ou les autres. Équilibre fragile et clef de la réussite.

Pour ce qui concerne le second degré, les objectifs sont tout à fait comparables à ceux de la métropole : cursus identiques à quelques nuances près, préparation aux mêmes diplômes. Il reste qu'on constate encore de nombreuses lacunes à l'arrivée en sixième mettant en cause l'enseignement du premier degré tout comme les différents handicaps socio-économiques des élèves. Plus ici encore qu'ailleurs, la diversité des modes éducatifs parentaux, souvent carencés, inadaptés aux attentes de l'École ou, au contraire, surprotecteurs rend difficile la tâche des chefs d'établissement.

Le CDP, établissement original du SCEREN

Bien que membre du réseau, le CDP est le seul établissement à être régi par décret spécifique8 s'appuyant sur celui du 17 janvier 1992 relatif aux CNDP et CRDP. Présidé par le vice-recteur, y siègent en outre le directeur de l'enseignement de la Nouvelle-Calédonie, un représentant du Congrès, trois représentants des provinces. Les autres membres sont les mêmes que ceux désignés dans les ca métropolitains.

On peut établir un parallèle entre cette représentation et les missions de l'établissement : assurer la couverture documentaire pédagogique sur l'ensemble de la Nouvelle-Calédonie ; satisfaire les besoins de chacune des provinces en particulier pour ce qui concerne la langue maternelle et le bilinguisme ; produire des outils à vocation nationale et locale ; concevoir des manuels scolaires adaptés à la Nouvelle-Calédonie et, d'une façon générale, répondre à la nécessaire valorisation des cultures locales tout en favorisant l'ouverture sur le monde contemporain, notamment français et européen. L'évolution des technologies éducatives ne suit pas celle de l'Hexagone. Le développement de l'Internet est encore trop timide, confronté à la faiblesse des débits, à l'insuffisance des moyens consacrés au matériel ou tout simplement à l'absence de téléphone ou d'électricité. Ce sont pourtant ces TICE9 qui contribueraient au désenclavement des secteurs scolaires isolés. On assiste ainsi à un renforcement de la fracture sociale et culturelle entre l'intérieur, les îles et la zone urbaine du grand Nouméa.

La documentation administrative et pédagogique, qu'elle soit sur papier, numérique, en ligne ou non est de plus en plus recherchée pour la préparation aux examens et concours. Les bons rapports entretenus entre les médiathèques du CDP10, l'IFM, l'IUFM et les bibliothèques publiques facilitent les recherches par le partage des spécialités. Ainsi le CDP est plutôt orienté vers les arts et la culture, la documentation administrative et les productions en langues vernaculaires.

Ressources éducatives ?

La plus grande hétérogénéité règne. Dans l'enseignement primaire, plus du quart des enseignants sont des remplaçants, la majorité de niveau du baccalauréat sans formation initiale. Dans le second degré, l'auxiliariat se résorbe peu à peu. Maîtres auxiliaires, pegc, certifiés, agrégés, les uns de Nouvelle-Calédonie, les autres métropolitains, exercent côte à côte. Les formations classiques métropolitaines, lycées polyvalents, professionnels et commerciaux préparent aux diplômes nationaux classiques. Un établissement assure une préparation aux grandes écoles scientifiques avec un certain succès, peut-être dû au bon encadrement et aux effectifs limités. Une école de commerce locale forme des responsables commerciaux d'un bon niveau et une école d'infirmières répond aux besoins du pays. Les étudiants fondent de grands espoirs dans la poursuite de leurs études en métropole et s'engagent dans des voies non assurées sur place. Beaucoup reviennent sans diplôme ou ne trouvent pas en Nouvelle-Calédonie à valoriser leurs acquis. C'est un réel souci économique pour les drh. Ceux-ci s'efforcent de préparer en amont le retour de ces étudiants. On étudie ainsi longtemps à l'avance (échéances de 2 à 5 ans) les futurs métiers qui seront offerts aux lauréats. Des bourses incitatives permettent de diriger les étudiants vers les filières porteuses d'emplois. Il en est de même pour les personnels déjà employés qui souhaitent se reconvertir ou reprendre des études. Ce dispositif anciennement dit "400 cadres" est à présent connu sous l'appellation "cadre avenir".

Les cadres administratifs, chefs d'établissement, drh sont confrontés à une multitude de statuts et d'emplois de la fonction publique concurrents. Les tensions débouchent parfois sur des conflits sociaux et la médiation génère des concessions préjudiciables au management ultérieur. L'emploi local est à l'heure actuelle la préoccupation récurrente des représentants du personnel et les agents en contrats à durée déterminée sont incités à entrer dans les dispositifs de titularisation, ceux-ci excluant prochainement les personnels n'ayant pas dix ans de résidence en Nouvelle-Calédonie.

Quelles perspectives ?

Le transfert des compétences de l'État vers les responsabilités locales a occasionné la parcellisation des missions attribuées aux structures administratives (un congrès, trois provinces, des directions éclatées, un vice-rectorat, une direction de l'enseignement calédonien, trois directions provinciales, trois directions de l'enseignement privé...), à charge pour les différents dirigeants, acteurs sur le terrain, de les fédérer sur des projets de développement. Architecture complexe qui exige beaucoup de ses artisans mais fonde les espoirs d'un pays en devenir.


(1) 5-05-1988 et loi n° 88-1028 du 9-11-1988.

(2) Loi organique 99-209 du 19-03-1999 relative à la Nouvelle-Calédonie modifiée par la loi 2001-1168 du 11-12-2001.

(3) Accord particulier entre l'État et la Nouvelle-Calédonie sur le développement culturel de la Nouvelle-Calédonie du 1-01-2002.

(4) IFM : institut de formation des maîtres. IUFM : institut universitaire de formation des maîtres.

(5) SCEREN : service culture édition ressources de l'Éducation nationale (CNDP-CRDP).

(6) CFA : centre de formation des apprentis. CFPS : centre de formation des professions de santé. CREIPAC : centre de rencontre et d'échange internationaux du Pacifique.

(7) Accord particulier entre l'État et la Nouvelle-Calédonie sur le développement culturel.

(8) Décret n° 96-483 du 21-05-1996.

(9) TICE : technologies de l'information et de la communication pour l'éducation.

(10) CDP : centre de documentation pédagogique.

Education & management, n°28, page 43 (01/2005)

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