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La drôle de réalité télévisuelle

Jean-Charles Bonnet, inspecteur d'académie honoraire

Bernard Pivot - orfèvre en la matière - l'affirmait, il y a un lustre : "La télévision produit des mots comme le volcan de la lave !" Parmi eux, il en est un dont l'enfantement relève quasiment de la parthénogenèse. C'est le mot "téléréalité". La télévision, en effet, a créé pour son propre usage une réalité qui ne doit son existence qu'à une combinaison savamment dosée d'artifices : réclusion volontaire d'acteurs dans un décor fabriqué pour les besoins de la cause, exposition en temps réel (ou presque) de leurs faits et gestes, cris et chuchotements, coups de gueule et coups de blues.

Le succès fut immédiat. Par la surprise saisis, les téléspectateurs firent sans délai grimper l'audimat et, par voie de conséquence, les recettes publicitaires. On est ainsi revenu de l'âge baroque où il s'agissait moins de plaire et de s'émouvoir que de surprendre et d'étonner. À un détail près, cependant : le "trompe-l'oeil" des peintres baroques a fait place aujourd'hui au "rince-l'oeil", l'exhibitionnisme des uns nourrissant le voyeurisme des autres.

De plus en plus fort

Mais la surprise est, par essence, éphémère. Il faut donc, sans cesse, réinventer des formes inédites d'exhibition, dénicher de nouveaux acteurs, créer des décors nouveaux. Le studio ne suffit plus : place au château, à la ferme et, bientôt, dit-on, au ring de boxe. Pas question, en revanche, de sacrifier l'essentiel : la mise en spectacle de l'intimité avec, en prime, du sexe et de la peur, une brassée de bons sentiments et une once d'humiliation. Dans un pays comme le nôtre, où même les cancres avérés entretiennent pieusement toute leur vie le souvenir de leur scolarité, comment l'École aurait-elle pu échapper à la lame de fond ? Nous eûmes donc "Le Pensionnat de Chavagnes"! Certains n'hésitèrent pas à le présenter comme un documentaire. D'autres, plus avisés et jamais à court de néologismes, le qualifièrent de "docu-fiction" ou de "docu-drama". Ce pensionnat abritait - outre ses pseudo-collégiens - un régiment entier d'invraisemblances et d'anachronismes. Mais j'imagine que les producteurs s'en moquaient comme d'une guigne, la vérité historique n'étant pas conviée aux agapes. Au demeurant, plusieurs millions de téléspectateurs assurèrent à la série une notable audience. Ils y retrouvaient les ingrédients désormais traditionnels de la téléréalité : enfermement des acteurs, sanctions inégalement cruelles, récompenses chèrement payées. Mais sur la "mythologie de l'intime" (É. Roudinesco) vint aussi se greffer la nostalgie d'un âge d'or où l'autorité des adultes était censée triompher aisément des velléités adolescentes.

La vérité violentée

C'est donc bien une réalité du temps présent que le petit écran donnait à voir, mais au second degré, celle d'un désarroi collectif face aux rapides et multiformes évolutions du monde, à l'École comme ailleurs. On aura deviné que je ne suis pas un admirateur éperdu de ce genre d'émissions ! Mais j'ose écrire que leurs ficelles sont si grosses qu'elles ne s'éloignent qu'accidentellement du domaine du divertissement. Je n'en dirais pas autant des émissions de "télé-vérité". Expositions impudiques de querelles bien réelles et non pas machinées, confessions publiques de pulsions et de fantasmes, d'inhibitions et de déviances, ces émissions violentent la vérité sous prétexte de la servir. La télévision n'est plus alors le lieu de tous les divertissements. C'est l'amphithéâtre romain avec des lions et des martyrs dans l'arène.

Education & management, n°28, page 4 (01/2005)

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