Editorial

Cohérence

Claude Baudoin

Cohérence au coeur de la relation éducative, du discours tenu aux attitudes, des actes pédagogiques aux paroles magistrales... Cohérence de l'esperluette d'Éducation & Management articulant valeurs éducatives et encadrement des organisations. Nous avons cherché à tester la pertinence de ce concept du moment : un moteur de recherche1 balayant 500 sites d'informations francophones, un mois et demi, 142 réponses, une seule requête, la cohérence. C'est d'abord un attribut nécessaire dont on mesure la présence comme sur une échelle de risques permanents : il y a problème de cohérence, manque, absence, perte ou, au contraire, un peu de, une éventuelle, une plus grande, une belle, une nouvelle, une meilleure, une évidente, une remarquable cohérence. C'est parfois plus complexe : il y a besoin, souci, impression, recherche, preuve de cohérence. L'objet de la cohérence est souvent l'action collective : cohérence des hommes, de l'action publique, des institutions, du programme, des bénéfices, des politiques, d'une société, stratégique, financière, sociologique, territoriale (les aménageurs2 ont inventé le SCOT, Schéma de cohérence territoriale), globale (un parti politique propose "un oui de cohérence"). Son objet se rapporte tout autant à l'humain : l'attitude, l'argumentation, les cheminements, les engagements, l'activité cérébrale, les réponses, la pensée, l'esprit, la vie ; cohérence intellectuelle, logique, philosophique, pédagogique. Le plus intéressant ressort des concepts qui sont liés à la cohérence : validité, faisabilité, sérénité, clarté, fidélité, compréhension, solidarité, démocratie. Indéniablement, la cohérence est une valeur recherchée, pour la société comme pour la personne. Cela justifie qu'elle soit au coeur des problématiques éducatives. Et des incohérences en ce domaine, il y en a !

Décembre 2004, Kojichiro Matsuura, directeur général de l'UNESCO, "fait état d'une très vive inquiétude quant à la réelle capacité de la communauté internationale d'atteindre les objectifs de l'éducation pour tous fixés par le forum mondial tenu à Dakar en 2000, en particulier celui de l'éducation primaire universelle en 2015"3.Kofi Annan, ne peut clore la Décennie des Nations unies pour l'éducation aux droits de l'homme (1995-2004) que... par une recommandation en vue d'un programme. Quant à la prévention par l'éducation4, on sourit tristement du primat d'une valeur marchande sur l'éducation : "Ironie du sort, avant le drame du 26 décembre, on manquait de vidéos faisant la preuve de la force meurtrière des tsunamis. Les images d'une terrible catastrophe, en 1983, où l'on voyait les ports se vider dans la mer du Japon avant l'apparition d'une vague géante n'étaient pas disponibles car protégés par un copyright." En France, le but de toute éducation étant, ici comme ailleurs, de viser à l'autonomie de l'élève, les comparaisons internationales montrent qu'on est encore éloigné de l'objectif : "les élèves ont des résultats relativement moins bons quand ils doivent argumenter et faire une analyse critique des textes proposés"5. En ce qui concerne les discordances des relations entre l'administration et les établissements scolaires, certains chefs d'établissement font un constat sévère : "se profile la mise en cause du "management" qui afflige l'Éducation nationale depuis de trop nombreuses années, errant sans choisir entre tous les styles de relations avec ses EPLE"6. Les personnels d'encadrement peuvent-ils concourir à plus de cohérence au sein du système éducatif ? Si l'étymologie de la cohérence est "adhérer ensemble", il faut se protéger des fausses solutions, apparemment proches des voies que nous explorons. Il s'agit de ce que Stéphane Haefliger7 désigne sous le nom de "loft management". "Le management postmoderne est résolument un psymanagement." Visant une recherche d'"efficacité totale", il y a "transparence totale sur des registres personnels qui appartenaient jusqu'à présent à l'individu" : "ses valeurs personnelles, son psychisme, son intimité, ses qualités personnelles, son réseau social, sa capacité de séduction, d'organisation, de communication". De l'entretien de recrutement jusqu'à la formation, par l'utilisation d'"outils managériaux" tels que tests psychométriques, coaching, centres d'évaluation, stages de survie, le cadre "fusionne avec l'entreprise", incarnant "les nouveaux canons de l'excellence organisationnelle". Cette transparence-adhérence est sans doute gage d'homogénéité pour l'organisation, pas de cohérence. La "cohérence ajoutée" par les personnels d'encadrement du système éducatif, en tant que manageurs éducateurs, est réelle. De récents ouvrages8 montrent que l'attente des enseignants est grande. Cette quête de cohérence ne peut se faire en gommant les identités, les positionnements professionnels ou les termes de la relation (transaction) pédagogique. Le manageur éducateur assume sa part de créativité, de médiation et d'engagement, celle-ci étant exemplaire pour les personnels et les partenaires, et par effet de démultiplication pour les élèves9 si elle se produit dans un cadre communicationnel riche. Dans son ouvrage inspiré par Montaigne10, Nicole Lapierre développe la métaphore des ponts, applicable au manageur éducateur : "Quand l'homme, dans son environnement, fraie des voies et aménage des passages, c'est qu'il se voit en passant et qu'il pense en passeur [...]. Faisant passer le franchissement du pensable au possible, il réalise le désir de l'autre rive, et matérialise durablement l'intervalle, la transition, l'espace de médiation qui permet à la fois la séparation et la relation." Alors, dans l'univers des savoirs et des compétences scolaires, le manageur éducateur est pleinement dans son rôle si, attentif à la reconnaissance des personnes et aux repères des cultures, il est garant d'une co-errance.


(1) Google.

(2) Cf. dossier "Territoires et responsabilités" p. 16.

(3) Site canadien Matinternet.

(4) Brad Stone, "Pour prévenir, il faut éduquer" in Newsweek, cité in Courrier international n° 740, 6 au 12 janvier 2005.

(5) Les élèves de cm1. Premiers résultats d'une évaluation internationale. Note d'information n° 3.22, avril 2003, cité in Alternatives économiques n° 231, décembre 2004.

(6) Philippe Tournier, in Direction n° 122, octobre 2004.

(7) Sociologue, chargé de cours MBA-HEC, université de Lausanne, in Le monde diplomatique, mai 2004.

(8) Bruno Descroix, Demain les profs, Bourin Éditeur, 2004. Agnès Van Zanten et Patrick Rayou, Enquête sur les nouveaux enseignants, Bayard, 2004.

(9) À propos de l'importance de la relation de l'élève avec son enseignant dans Le désir d'apprendre, Catherine Vincent cite Boris Cyrulnik : "un enfant qui n'est pas "affecté" ne peut rien apprendre". Le Monde, 1er décembre 2004. Voir aussi Les dossiers de la DEP n° 158, septembre 2004, sur la corrélation entre les items de réussite des élèves de ce1 et l'opinion des enseignants p. 23 et 193.

(10) Pensons ailleurs, Stock, 2004.

Education & management, n°28, page 4 (01/2005)

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