Editorial

Les horizons du travail coopératif

Alain Chaptal, ingénieur, docteur en sciences de l'information et de la communication, ancien directeur de l'ingénierie éducative au CNDP, université Paris VIII, Maison des sciences de l'Homme - Paris-Nord

De tous temps, on a mis en valeur les potentialités des technologies éducatives sans que celles-ci se concrétisent, du moins aussi vite que ce que déclaraient prophètes et marchands. Deux faiblesses affectent de manière générale ces prédictions. D'une part, au moment où elles sont émises, ces annonces précoces se réfèrent d'ordinaire à des technologies encore immatures. D'autre part, elles font l'impasse sur une leçon de portée plus générale : la simple mise à disposition d'une technologie ne garantit nullement son usage selon les objectifs voulus par ses promoteurs. On en a vu un exemple récent avec les tentatives peu couronnées de succès d'un ministre pour généraliser le recours au mail des enseignants. Il aura fallu attendre la mobilisation du printemps 2003 pour que cette contrainte externe de coordination, d'échange et de popularisation des initiatives débouche sur une croissance importante de l'intégration de l'outil. Cela étant, il convient de balancer ce scepticisme critique fondé sur l'expérience par d'autres facteurs qui traduisent des tendances lourdes. La première concerne la tradition de coopération entre enseignants s'échangeant préparations de cours et exercices. Il s'agit d'une tendance forte à la mutualisation, certes habituellement limitée à un cercle restreint de voisinage, qu'Internet étend prodigieusement et dont on peut voir déjà les effets avec des initiatives comme les Clionautes ou Sesamath. Une tradition qui tient aux fondamentaux de la communauté des enseignants. La lenteur des échanges n'avait, en effet, pas empêché des réseaux de correspondance suivie entre penseurs d'exister dès l'Antiquité ni de structurer au Moyen Âge les routes de la connaissance pour les étudiants des universités naissantes. On assiste cependant, depuis peu, à une accélération spectaculaire du phénomène.

Si on connaît les effets de la loi de Moore qui, par exemple, a multiplié par 60 la puissance des ordinateurs depuis 1995, on sait moins que la connectivité perçue par l'usager a suivi, sur la même période, la même courbe de progression, enrichissant d'autant la palette des possibles. L'importance des changements en devenir découle de cette réalité. Certains dispositifs techniques demandent du temps pour s'imposer. On peut le vérifier en comparant les discours de 1992 sur l'ADSL ou les réseaux informatiques avec leurs déploiements actuels. La facilité et la convivialité croissante des outils collaboratifs, leur caractère de plus en plus opérationnel parlent d'eux-mêmes. Il ne s'agit pas là de vision utopiste mais tout simplement d'efficacité liée à l'évidente supériorité d'une intelligence collective affranchie des contraintes de proximité. Ce n'est pas l'effet du hasard si la communauté américaine du renseignement a par exemple adopté un logiciel de travail coopératif comme Groove. On voit apparaître des outils d'échange (weblogs, wiki.) et des mécanismes de syndication (RSS) qui tout à la fois automatisent les processus et permettent leur émergence concrète. La nature de l'Internet, qui doit beaucoup à ses origines universitaires, valorise l'échange libre et gratuit. Aux États-Unis, le mouvement des Creative Commons en témoigne de même que l'essor du partage qui s'exprime, par exemple, à travers le développement des archives libres. Les échanges entre pairs introduisent une nouvelle phase de l'utilisation des réseaux qui exigera du temps et ne se fera pas de manière linéaire. Des tensions fortes se manifesteront entre tenants de la mutualisation et acteurs soucieux de contrôler ces échanges pour mieux valoriser leurs actifs. Mais au final, il y a peu de risques à parier sur le développement des outils de coopération même s'il demeure difficile de prédire l'horizon de leur banalisation.

Education & management, n°28, page 1 (01/2005)

Education & Management - Les horizons du travail coopératif