Dossier : Quel humanisme?

L'antihumanisme

Roberto Nigro, Philosophe, Université américaine de Paris

L'antihumanisme n'est pas un courant propre à la philosophie française. À partir de la fin des années cinquante, une telle expression a été employée dans des domaines différents pour qualifier des mouvements de pensée au demeurant fort disparates.

Pour situer les débuts de cette querelle humanisme/antihumanisme, il est utile de se référer à la Lettre sur l'Humanisme1 que Martin Heidegger adressa à Jean Beaufret en 1946 qui avait demandé à Heidegger d'intervenir dans les débats français et de commenter la position sartrienne à l'égard de l'humanisme. La réponse de Heidegger souligna que l'humanisme, au sens sartrien, était une nouvelle métaphysique qui ne faisait que radicaliser l'emprise sur l'homme d'une raison dominatrice. D'après Heidegger, l'humanisme correspondait à la figure proprement moderne de la métaphysique de la subjectivité, laquelle, comme recherche d'une réalité suprême (un "étant premier"), qui soit fondement et modèle pour toute réalité, s'est accomplie à partir de Descartes sous la forme d'une "anthropologie", autrement dit sous la forme d'une pensée pour laquelle c'est l'homme, "maître et possesseur de la nature", qui confère à chaque étant sa véritable consistance et lui assigne sa véritable place dans un monde qu'il organise selon ses fins.

Un dépassement de l'humanisme

La mise en question de l'humanisme s'inscrit donc dans le cadre de la déconstruction de la modernité. La pensée de Heidegger, à partir d'Être et Temps (1927) s'essaie à un décentrement du monde par rapport à l'homme. Elle est contre l'humanisme, sans que l'on puisse estimer pour autant qu'elle est à l'opposé de l'humain. La compréhension de l'homme s'allie ici à celle de l'Être : en effet, il ne se pose pas la question de savoir qui est l'homme, mais comment il demeure dans cette ouverture de l'être que Heidegger appelle eksistence.2 La compréhension de l'homme ne peut se faire qu'à l'aune de l'interprétation de l'être. Pour cerner la dignité de l'homme, il faut la situer dans cette "éclaircie" de l'être dont il appartient à l'homme de se faire le berger en se pensant comme Dasein, c'est-à-dire comme le là de l'être, l'"être-là", comme le lieu où l'être (le surgissement même des choses) vient à être recueilli et abrité dans un regard.

Althusser

L'oeuvre d'Althusser est un exemple particulièrement représentatif des enjeux du débat. L'antihumanisme althussérien a pour cible l'humanisme socialiste et historiciste du marxisme français des années cinquante et soixante. En 1963, Althusser écrit : "Aujourd'hui, la grande voie de l'humanisme semble conduire, elle aussi, au socialisme ."3 Il souligne que la lutte révolutionnaire, bien au-delà des confins de l'Union soviétique, semble avoir pour objectif la fin de l'exploitation et la libération de l'homme. Comme Marx le prévoyait, cette lutte de libération devait prendre, dans sa première phase historique, la forme de la lutte de classe. L'humanisme révolutionnaire ne pouvait être alors qu'un humanisme de classe, l'humanisme prolétarien. La fin de l'exploitation de l'homme voulait dire la fin de l'exploitation de classe. Pour Althusser, le concept d'humanisme n'est qu'un concept idéologique, car il désigne bien un ensemble de réalités existantes, mais à la différence d'un concept scientifique, il ne donne pas le moyen de les connaître. D'après Althusser, Marx ne parvint à la théorie scientifique de l'histoire qu'au prix d'une critique radicale de la philosophie de l'homme. À partir de 1845, Marx aurait rompu radicalement avec toute théorie qui fonde l'histoire et la politique sur une essence de l'homme. Cette rupture unique aurait comporté la formation d'une théorie de l'histoire et de la politique fondée sur des concepts radicalement nouveaux : ceux de formation sociale, forces productives, rapports de production, superstructure, etc. En reprenant le problème de "l'antihumanisme théorique" de Marx, Althusser écrit : "On ne peut connaître quelque chose des hommes qu'à la condition absolue de réduire en cendres le mythe philosophique (théorique) de l'homme ."4 Il souligne ici que, en rejetant l'essence de l'homme comme fondement théorique, Marx chasse les catégories philosophiques de sujet, d'empirisme et d'essence idéale de tous les domaines où elles régnaient. Il insiste aussi sur le déplacement opéré par Marx, du vieux couple individus/essence humaine aux nouveaux concepts de forces de production ou rapport de production. Althusser a repris les analyses de Marx pour se demander si se manifestait en elles cette conception de la nature humaine, du sujet, de l'homme aliéné sur laquelle reposaient les positions théoriques de certains marxistes français. On sait que sa réponse fut résolument négative. Cette remise en question de la philosophie du sujet, opérée par Althusser, ne demeure pas, pour autant, isolée : en psychanalyse, l'oeuvre de Lacan lui fait pendant, lorsqu'il montre que la théorie de l'inconscient n'est pas compatible avec une théorie du sujet. La notion de la mort de l'homme, à l'oeuvre aussi dans le travail de nombreux linguistes et sociologues, se lit dans toute la littérature qui, de Mallarmé à Blanchot, a exprimé dans l'écriture la brisure de la subjectivité métaphysique dans sa prétention illusoire et impérieuse à la maîtrise de soi.

Foucault

On ne peut cependant pas conclure cette brève esquisse sans citer l'oeuvre de Foucault, dont l'importance s'étend jusqu'à nos jours. Dans Les mots et les choses, paru en 1966,5 Foucault montre que le XIXe siècle a marqué la naissance des sciences humaines. Inventer les sciences humaines, c'était en apparence faire de l'homme l'objet d'un savoir possible. Mais le développement des investigations sur l'homme déboucha paradoxalement sur l'évanouissement de son objet compris comme nature ou essence humaine. Foucault cite l'exemple de la linguistique : "On espérait que, en étudiant la vie des mots, l'évolution des grammaires, en comparant les langues les unes avec les autres, c'est en quelque sorte l'homme lui-même qui se révélerait. [...] Or, à force de creuser le langage, qu'est-ce qu'on a trouvé ? On a trouvé des structures. On a trouvé des corrélations, on a trouvé le système qui est en quelque sorte quasi logique, et l'homme, dans sa liberté, dans son existence, là encore a disparu."6 L'homme disparaît en philosophie non pas comme objet de savoir, mais comme sujet de liberté et d'existence. L'homme sujet de sa propre conscience et de sa propre liberté, c'est au fond, d'après Foucault, une sorte d'image corrélative de Dieu.

L'antihumanisme peut être conçu comme une forme possible du refus de toute transcendance et comme la condition pour penser un pouvoir immanent. Ainsi, ce projet, qui a été si important pour Althusser et Foucault, peut également se rattacher à d'autres mouvements philosophiques, avant tout celui de Spinoza qui, trois siècles plus tôt, refusait d'accorder à la nature humaine le privilège d'obéir à des lois différentes de celles de la nature comprise dans son ensemble.


(1) Martin Heidegger, "Lettre sur l'humanisme. Lettre à Jean Beaufret" in Questions III, Gallimard, 1966.

(2) Martin Heidegger, Questions IV, Gallimard, 1966.

(3) Louis Althusser, "Marxisme et Humanisme", dans Pour Marx, La Découverte, 1962, p. 227.

(4) Louis Althusser, "Marxisme et Humanisme", p. 236.

(5) Michel Foucault, Les Mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Gallimard, 1966.

(6) Michel Foucault, "Foucault répond à Sartre" dans Dits et Écrits, 1954-1988 (édition établie sous la direction de D. Defert et F. Ewald), Gallimard, 1994, vol. 1, p. 664.

Education & management, n°27, page 34 (09/2004)

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