Dossier : Quel humanisme?

Pour une renaissance

Maurice Berrard, Fondateur de la revue

L'apport des écrivains européens de la Renaissance, au XVe et XVIe siècles, permet de concevoir une éducation humaniste, fondée sur la liberté de penser et de créer. Attitude fondamentale pour aborder les dérives de notre société. Et qui nécessite de s'éloigner des idées reçues.

Réfléchir à l'avenir d'une École humaniste, c'est souhaiter sa renaissance. Difficile de résister au jeu de mot. Car, même si le terme n'existait pas alors, la notion même d'humanisme est liée à la période de la Renaissance. Les frontières s'ouvraient aux explorations maritimes, l'esprit s'ouvrait à d'autres conceptions, notamment dans le domaine de l'éducation. La Renaissance est humaniste parce qu'elle considérait l'homme dans sa globalité et dans sa dignité, un homme libre, doué d'esprit critique et capable d'agir par lui-même. D'où une première définition de l'humanisme : placer l'homme (allez, accordons lui - au moins une fois - une majuscule), placer l'Homme donc, et les valeurs humaines au-dessus de tout. Au-dessus de quoi, au juste ? Des richesses matérielles, de la puissance d'une organisation, du poids de la tradition... Mais aussi au-dessus de tout ce qui, dans l'homme lui-même, paraît bas, subalterne, primaire : ses peurs, ses envies égoïstes, sa soif de domination, sa violence...

Le temps des écrivains

Pour les écrivains de la Renaissance, l'enfant doit être tiré hors de l'état de nature vers un modèle d'homme le plus spécifiquement humain. "On ne naît pas homme, on le devient", écrit Érasme. Montaigne "accuse toute violence en l'éducation d'une âme tendre, qu'on dresse pour l'honneur et la liberté". Pour Rabelais, l'abbaye de Thélème doit être un espace de liberté, parce que les individus "ont naturellement un instinct, un aiguillon qu'ils appellent honneur et qui les pousse toujours à agir vertueusement". Son programme d'éducation embrasse le corps et l'esprit, la pratique et la théorie, les métiers et les disciplines. Loin des idées reçues, des habiletés rhétoriques et des arguments d'autorité, ces écrivains ont observé les rapports humains tels qu'ils sont et non tels que des autorités extérieures ont intérêt à les présenter. Machiavel met à jour les ressorts cachés d'une direction efficace, La Boétie découvre la source du pouvoir dans l'identification de l'esclave au maître, Thomas More souligne la valeur de l'utopie en présentant le gouvernement idéal régnant sur un peuple heureux. En somme, l'humanisme de la Renaissance nous invite au libéralisme, à la mondialisation et à la décentralisation - ne vous fâchez pas ! C'est juste une provocation ! Pour réfléchir sur le sens de ces termes si décriés lors de la récente consultation nationale sur l'École. Sans doute parce qu'on tend à assimiler le libéralisme à la loi du plus fort, à l'affaiblissement des règles ou à la fuite en avant dans la rentabilité financière. À réduire la mondialisation aux dangers de la concurrence. À ne voir dans la décentralisation que la perte du rôle égalitaire et protecteur de l'État central, en oubliant la fécondité du mouvement de confiance dans les acteurs locaux au sein de leur établissement. Il n'est jamais anodin de se tromper de cible, même avec de bonnes raisons. Car le contraire des valeurs de la Renaissance peut porter d'autres visages : le dogmatisme, l'autoritarisme, voire le totalitarisme. Cela dit, les objections de type politique demeurent. Toutes les conceptions fondées sur les rapports de force, la lutte d'un groupe social contre un autre, sont différentes de celles de l'humanisme. Elles n'en sont pas moins réalistes. Seulement, elles ne s'appuient pas sur une perspective éducative fondée sur la liberté et la confiance. Diriger de manière humaniste, c'est par conséquent respecter la dignité de chacun, son libre arbitre, son désir de créer et d'être responsable. Bien sûr, vous pouvez encore m'opposer tous les comportements des personnels qui contredisent cet acte de foi. Tel agent semble vouloir travailler le moins possible. Une autre promet tout mais ne tient rien. Votre collaborateur dit du mal de vous derrière votre dos. En lisant Foucault, il semble impossible d'échapper aux conflits de pouvoir puisqu'ils résultent de l'affrontement de stratégies opposées. C'est que l'homme est double ; chacun est à la fois ange et bête. Il y a donc toujours deux façons de s'adresser à lui : une qui renforce ses attitudes les plus frustres parce qu'elle flatte ses tendances les plus superficielles ; une autre qui sollicite sa part la plus haute, mais aussi la plus exigeante et la plus difficile à atteindre. Diriger d'une manière humaniste, c'est choisir le second comportement. C'est plus qu'être optimiste ou pessimiste, c'est un devoir moral qui préside à toute oeuvre d'éducation. Diriger de manière humaniste, c'est s'efforcer de s'adresser toujours à la part la plus haute de la personne.

Au quotidien

Tout ça, ce sont des grands mots. La vie quotidienne du chef d'établissement est faite de petites choses. Soyez un peu concret. Des exemples ? Ce proviseur qui consacre plus de moyens à faire réparer les toilettes des élèves qu'à repeindre le hall d'entrée avant d'accueillir le recteur et le président du conseil régional. Ce principal, pourtant candidat à une liste d'aptitude des inspecteurs d'académie, qui refuse - en dépit de l'insistance de sa hiérarchie - de charger un conseiller d'éducation mis en cause dans la presse locale pour sa sévérité. Cet autre qui laisse son adjoint conduire une action valorisante demandée par le ministre. Cet autre encore qui consacre sa soirée à remonter le moral d'un enseignant en difficulté. Ce directeur qui accepte une personne en réadaptation pour lui donner une nouvelle chance, tout en sachant qu'elle lui posera beaucoup de problèmes. Ce professeur qui va spontanément aider un jeune collègue à préparer un concours interne. Cet inspecteur qui explique qu'il ne peut renier sa position pédagogique précédente sous prétexte que le ministre a changé. Ce directeur d'école qui s'abstient de reprendre une erreur de fait dans le propos contestataire d'un enseignant pour ne pas lui faire perdre la face en public. Celui-ci qui, non seulement a organisé l'envoi de manuels dans un pays francophone en voie de développement, mais a pris sur ses vacances pour contribuer sur place à leur utilisation. Les vertus de l'humanisme au quotidien, au-dessus du carriérisme, du confort personnel, de son propre intérêt, voire du formalisme règlementaire.

Compréhension contre domination

Aujourd'hui, l'humanisme est menacé. Le monde des apparences et du spectacle tend naturellement à solliciter la part la plus facilement atteignable du spectateur, ne serait-ce que pour maintenir son audience. La société de consommation pousse à considérer les citoyens au sein d'ensembles indifférenciés, détruisant ainsi le sens de leur singularité. L'économie méconnaît parfois la valeur des liens entre l'intérêt du travailleur et le développement de l'entreprise. La révolution biotechnologique met en question la nature même de l'homme. Les périodes sombres du XXe siècle ont discrédité toute idéologie, allant jusqu'à contaminer la notion d'idéal. Mais l'homme a toujours besoin de créer du sens et de s'orienter par rapport à une utopie. C'est à l'École de préparer la renaissance de l'humanisme, notamment en étant à la fois moins éloignée et plus critique vis-à-vis de la société actuelle. Proposons, une fois de plus, une attitude d'éducateur, choisissant la compréhension contre la domination, affirmant l'égale dignité de chacun pour coordonner démocratiquement les points de vue, construire des solutions originales et développer le lien social.

Education & management, n°27, page 32 (09/2004)

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