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Vous ne savez pas communiquer !

Jean-Charles Huchet, Inspecteur d'académie, directeur des services départementaux de l'Éducation nationale (76)

Lors d'une de ces rencontres rituelles avec la presse à laquelle s'astreint tout responsable territorial de l'Éducation nationale pour tenter d'expliquer aux usagers que si le service public s'emploie à toujours faire plus pour les élèves il ne peut toutefois se donner pour objectif le préceptorat, et au terme d'un exposé qui se voulait convaincant, une journaliste fit cette remarque : "Dans l'Éducation nationale, vous ne savez pas communiquer !" Le choc fut rude, on l'imagine aisément.

Cette sentence d'incapacité à communiquer frappait d'inanité l'exposé qui s'était voulu clair, argumenté, persuasif, bref pédagogique. Plus encore, la remarque avait la violence d'une interprétation analytique, celle qui, d'un mot, confronte le sujet avec ce qu'il ne voulait pas entendre jusqu'à présent et qui, désormais, va engager son travail sur soi dans une autre voie. Qu'avais-je entendu là ? Que la communication n'est pas la pédagogie ? Ne le savais-je pas déjà ? Ne suffisait-il pas pour s'en convaincre de regarder les informations télévisées régionales qui suivent une conférence de presse pour découvrir, toujours avec une certaine consternation, les coupes sombres effectuées dans l'entretien, la parataxe des images ruinant la logique discursive, la brièveté du propos qui vous transforme en pythie, bref ce savant travail de montage qui vous soumet à une véritable épreuve narcissique en vous contraignant à vous demander "Suis-je aussi mauvais que cela ?" et à confirmer, à ceux qui n'en doutaient déjà pas, que l'Administration a depuis longtemps perdu toute attache avec le sens commun. La presse écrite ne rassure d'ailleurs pas davantage. La lecture des journaux régionaux au lendemain d'une conférence de presse est une expérience intéressante mais l'effet sur le lecteur reste difficilement mesurable. Comment une instance qui fait un usage aussi singulier des "mots de la tribu" et des chiffres pourrait-elle ne pas avoir "une calculette à la place du coeur" et ne pas chercher à nuire aux enseignants et, pis, aux enfants ? L'effet en retour sur l'auteur de la conférence de presse ne s'avère guère plus glorieux. Passée la consternation, qui constitue une forme professionnelle atone de la dépression du cadre, ou, suivant le caractère, la colère, surgit l'équivalent de ce sentiment d'"inquiétante étrangeté" décrit par Freud, né de ce retour à un lieu ou à un objet familier qu'on ne reconnaît pas. À travers ce texte mis sous mes yeux et où je ne me reconnais pas parce que les mots que l'italique et les parenthèses me prêtent je n'ai pas le souvenir de les avoir prononcés, le journaliste ne livre-t-il pas une production de mon inconscient ? On le voit, se lire après une conférence de presse est une épreuve des limites, de la limite des facultés d'expression pour décrire un réel administratif, de la limite subjective à laquelle on se trouve confronté en découvrant par l'écrit d'un tiers que "je est un autre". Ajoutons que cette épreuve possède quelque vertu éthique en ce qu'elle permet d'échapper au fantasme de toute-puissance que le cadre caresse volontiers et qui lui permet de croire qu'il en impose au réel, qu'il l'informe en lui donnant une information maîtrisée susceptible d'offrir un sens universellement intelligible. La presse ruine la croyance en la transparence de la communication qui vise à la transmission sans perte d'une vision du réel. Au sujet communiquant, elle rappelle que la gestion administrative du monde est assujettie à l'aléa et au principe d'incertitude et que l'"homo administraticus" ne saurait échapper à la loi de l'espèce parlante qui veut que le chemin vers autrui ramène consterné vers soi.

Inaptitude culturelle ?

Quel est donc ce savoir qui manque à l'Éducation nationale et l'empêche de communiquer ? Ce savoir en défaut est un savoir-faire qui ne saurait s'imposer dans un univers dominé par le savoir, y compris dans le champ administratif, dans la mesure où l'Éducation nationale présente le paradoxe de confier à des pédagogues (recteurs, inspecteurs d'académie, chefs d'établissement) le soin du pilotage administratif territorial. Le cadre administratif ne communique pas, il fait cours. Les innombrables sessions de formation à la communication montées à l'intention de l'encadrement paraissent bien demeurer sans effets majeurs sur ce que les médias considèrent comme un travers rédhibitoire. De même, les séances de sensibilisation aux messages subliminaux que l'image télévisée fait passer ne parviennent pas souvent à convaincre que l'attachement à l'exercice d'une saine raison peut nuire quand l'image ne s'en fait pas la complice, quand le corps filmé paraît tenir un autre langage. Même lorsqu'il s'y prête, le cadre résiste à ces techniques, précisément parce qu'elles ne sont que techniques et parce qu'heideggérien dans l'âme (même s'il n'est pas philosophe), il considère la technique comme la manifestation exemplaire de ce retrait de l'être qui définit la modernité.

Le chef d'établissement et la communication

Il y met pourtant de la bonne volonté, fait les efforts attendus pour répondre à l'injonction de communication sur laquelle repose le cahier des charges des fonctions d'encadrement. Prenez le chef d'établissement. Au contact direct avec les usagers et les partenaires du système éducatif, il s'affaire plus que d'autres dans le champ de la communication. Proviseur, il a à coeur de présenter le lycée qu'il dirige et le voilà responsable de publication d'une brochure qui détaillera l'offre de formation de l'établissement, déclinera les noms des collaborateurs qui ont bien mérité d'être eux aussi à l'honneur, s'attardera sur les caractéristiques de la population scolaire et les actions du projet d'établissement censées répondre aux difficultés de la dite population scolaire, dressera le palmarès des réussites, saluera les efforts du conseil régional et, à travers eux, les bienfaits de la décentralisation et n'oubliera pas les remerciements des partenaires sans lesquels rien n'eût été possible. Et si, d'aventure, le téméraire se laisse aller à donner quelques informations sur le négoce des sponsors qui lui ont permis d'égayer de quelques photos et couleurs l'austère réalité, il ne manquera pas de se voir rappeler par sa tutelle que l'univers éducatif ne saurait se confondre avec le monde des affaires, le lycée aurait-il par ailleurs une part du marché local de la formation continue dans le cadre d'un GRETA. Pour attachée qu'elle soit originellement aux théories de l'information et aux perfectionnements de la sémiologie, la communication croise toujours les préoccupations du marketing. Elle ne fait pas seulement savoir, elle fait désirer, aussi constitue-t-elle un élément central du jeu des institutions dont la légitimité sociale est érodée par le temps ; il leur faut se rendre désirable pour refonder le pacte avec l'usager. Les journées portes ouvertes participent de ce souci de transparence, de cette volonté de mise à nu à partir de laquelle la modernité essaye d'accrocher le désir. Si, par chance, vous vous trouvez dans un lycée professionnel, vous aurez même droit à une démonstration des machines les plus spectaculairement performantes. L'entreprise de séduction se donne prioritairement pour cibles les parents ; quant aux élèves, ils se montrent souvent plus pascaliens et maints d'entre eux restent convaincus que "choisir un métier est la chose la plus sérieuse du monde et seul le hasard en dispose". Les statistiques de l'orientation et de l'affectation, les ruptures de scolarité semblent le confirmer mais n'affectent pas les dispositifs de communication, car la communication travaille sur l'image, elle produit des images, elle séduit, amuse le désir mais ne lui donne pas un objet, cette part innommable qui meut le sujet et dont il ne sait rien. À ces portes aussi ouvertes qu'enfoncées, font pendant les multiples salons de l'orientation que les établissements organisent pour éduquer les choix des collégiens et des lycéens et sacrifier à un exercice de communication institutionnelle indispensable. Régional ou local, le salon de l'orientation se transforme toujours peu ou prou en ruche d'abeilles dont la vie, on le sait, est réglée par une communication codée. Nul ne sait vraiment comment s'effectuent les choix d'orientation, si la projection vers un horizon professionnel est conditionnée par le savoir sur un métier ou si le savoir soutient et nourrit le désir d'exercer un métier, mais ces salons parient sur la première hypothèse, conformes en cela à la culture de l'Éducation nationale centrée sur le savoir. Il n'est même pas improbable qu'ils ne communiquent pas grand-chose, dès lors qu'ils reposent sur le principe qui régit le fonctionnement de la classe : un adulte sait et transmet son savoir et son expérience à un adolescent qui ne sait rien et auquel on suppose une appétence a priori pour le savoir de l'adulte. Ce qui vaut pour les disciplines scolaires a de grandes chances de valoir pour les métiers. Notre journaliste aurait beau jeu de souligner que ces exercices ne relèvent pas de la communication.

Communication et transmission

Elle aurait raison en ce que la culture de l'Éducation nationale n'est pas une culture de la communication mais de la transmission. Elle ne met pas en scène le savoir, elle assure son passage d'un sujet à un autre, d'une génération à l'autre. La transmission repose sur une éthique de la parole (prise dans son sens générique) : dire le savoir produit un effet sur le sujet auquel il s'adresse en lui assurant un surplus d'être, d'intelligence du monde et de soi. Dire le savoir implique donc une responsabilité : celle de former un sujet. La transmission suppose que le savoir opère, produit le sujet. Cette vertu est intrinsèque au savoir, non aux modalités de son partage. Seul importe donc le savoir qui seul est désirable, sans doute parce qu'à travers lui se transmettent des valeurs, des visions du monde. La manière dont s'acquiert le savoir reste somme toute indifférente. Le sujet n'est pris en considération que dans la mesure où il est le produit du savoir, où il renvoie une image valorisée du savoir et de sa transmission. Un savoir transmis est un savoir subjectivé et sa subjectivation le fait rayonner de feux nouveaux, produit des fruits inédits. Le bon élève est l'emblème d'une capitalisation réussie et moralement juste du savoir ; il légitime la transmission et incarne la promesse de fruits à venir. À l'inverse, l'élève en difficulté souligne une panne de la transmission ; il met en péril le processus d'accumulation du savoir et invite ceux que l'on appelle les "pédagogues" à déplacer le regard vers les modalités de la transmission et à investir dans le sujet et non dans le savoir. La communication telle que les médias et l'entreprise la pratiquent relève d'une autre logique. Elle se préoccupe moins du contenu de l'information que de sa mise en forme. Elle met en scène le réel sans nécessairement en faciliter l'intelligibilité. Elle théâtralise le monde, anime des acteurs, non des sujets. À l'inverse de la transmission, elle s'organise autour des conditions de sa réception.

Entre manipulation et séduction

En matière de communication, on ne dit jamais que ce qui peut être entendu et en fonction de ce que l'on sait de la façon dont cela sera reçu. Communiquer est moins délivrer un message que le formater pour le rendre compatible avec l'horizon d'attente du récepteur. La technique ne peut que primer puisqu'elle règle le message sur son récepteur et non sur son rapport au réel ou à la vérité. Aussi, soit la communication s'avère d'essence manipulatoire en ce qu'elle informe le récepteur en fonction de ce qu'elle sait des conditions de la réception, soit elle relève de la séduction par la satisfaction d'une demande narcissique. Le "vous ne savez pas communiquer" de notre journaliste s'entend au premier chef, en deçà même du soulignement d'une incompatibilité culturelle entre l'Éducation nationale et l'univers de la communication, comme un déficit technique dont chaque cadre fait presque quotidiennement l'expérience. Une illustration complémentaire m'en a été donnée par un élu, issu du monde de l'entreprise. Voyant qu'il semblait découvrir les données déjà communiquées quelques semaines auparavant dans une note, je découvris que non seulement il ne m'avait pas lu mais qu'il me jugeait illisible. Le jugement était sans appel. Je n'en sus pas davantage mais je m'en voulus derechef d'avoir confondu information et communication. Sans doute, pur produit de l'université française, avais-je disserté là où l'on espérait un autre exercice, plus rapide, plus visuel, mieux adapté à "l'homme pressé" qu'est tout politique. Qu'attendait-on de moi ? Que, prestidigitateur, je trouve le moyen de gommer les aspérités de la carte scolaire qui, chaque année, déchire les élus entre la solidarité qu'impose l'appartenance à une majorité politique et l'exigence des usagers pour qui toute fermeture de classe constitue une entreprise de démolition du système éducatif ! En deçà de la performance qui la résume souvent, la communication reste une attente, le désir d'être délivré de la complexité du réel et de ce qui dans cette complexité m'inquiète, me met en porte à faux, me clive. La psychanalyse dirait que la communication participe de ces montages auxquels le sujet recourt pour éluder la castration, entendue comme désaccord avec le réel, autrui et soi-même. Elle se veut par essence pacificatrice et participe de ce fait de l'illusion. Elle est mue par une logique d'unification, de réunification, d'effacement des différences et des contradictions qui retrouve la logique de constitution et de fonctionnement du moi structuré par une relation spéculaire. On perçoit qu'elle est appelée à un bel avenir...

La mise en scène de l'institution

Que les acteurs du système éducatif ne sachent pas communiquer ne saurait signifier qu'ils doivent y renoncer. Au contraire, ils doivent s'attacher à l'exercice avec persévérance, pas seulement dans l'espoir de progresser, mais parce qu'il le faut. La communication est un visage du destin des institutions modernes et, comme elles satisfont mal à l'exercice, on imagine le tragique de ce destin. Les politiques éducatives, plus encore que les autres politiques publiques, ont besoin d'être communiquées. Rythmées par le temps politique - qui est un "temps court" - les politiques éducatives devraient néanmoins obéir à une temporalité "longue", celle qui détermine la transformation des pratiques professionnelles pour rattraper les besoins évolutifs du public scolaire. La communication s'emploie à rapprocher les deux temporalités et à gagner du temps sur la mise en oeuvre ; elle se veut un accélérateur, voire un catalyseur. L'observation des deux dernières décennies montre qu'en réalité la grande majorité des politiques éducatives ne se met pas en oeuvre ou incomplètement et reste sans effets majeurs sur les pratiques professionnelles des enseignants et les résultats des élèves. Le rythme de rotation de ces politiques explique leur caractère virtuel et le crédit dont elles peuvent bénéficier dans les établissements scolaires et les familles. Dès lors, la communication devient essentielle, elle constitue leur seul mode d'existence. Bref, ces politiques se résument à leur communication, à leur mise en scène institutionnelle ; elles n'existent que dans le discours (quelles qu'en soient les formes) qu'on tient sur elles et ne restent souvent dans la mémoire qu'au titre du signifiant qui les a identifiées. La communication réduit les politiques éducatives au débat qu'elle entretient sur elles. C'est elle qui fait événement, défraye la chronique et mobilise la rue. La communication s'avère indispensable à la mise en scène de l'institution scolaire ; elle lui confère une existence virtuelle et lui donne sa place dans "la société du spectacle" dont Guy Debord s'est fait le contempteur. La communication est une mise en scène du réel qui n'a rien à voir avec l'information et la vérité. Et si les acteurs du système éducatif montrent quelque inaptitude culturelle à l'exercice, il arrive que les usagers y manifestent une certaine habileté. La carte scolaire du premier degré qui, chaque année, hystérise quelques départements en fournirait une foultitude d'exemples. Quelque effort de communication que déploie un inspecteur d'académie pour expliquer qu'il n'est pas illégitime d'implanter les postes d'enseignants là où se trouvent les élèves et de les retirer là où ils ne sont plus, que fermer des classes pour en ouvrir d'autres ne relève ni de l'aliénation mentale ni d'une logique libérale qui soumet l'École au régime de la calculette, il a peu de chance d'être entendu et il est fort probable que l'exercice de communication lui rappelle l'inutile pensum de Sisyphe. En revanche, les parents d'élèves témoignent d'un réel talent de mise en scène médiatique de leurs protestations. Ils ne sont pas quatre à occuper le bureau de la direction d'une école (où l'inspecteur d'académie a l'impudence de vouloir fermer une classe) sans faire appel à la presse locale et à fr3 qui vont faire de l'événement (considérable, on l'aura compris) un sujet, saisissant l'occasion de montrer une fois de plus combien le système éducatif va mal. En cette matière, la communication relève d'une étrange thérapeutique qui consiste à transformer le débat social en symptôme, à en intensifier la virulence afin de goûter l'apaisement né du constat après coup de l'insignifiance du problème. L'intérêt médiatique est versatile. Survienne ailleurs un événement spectaculaire et l'occupation de l'École sombrera dans l'oubli... Les médias auront ainsi participé à l'"illusion comique" qu'est la communication, dressé la scène virtuelle sur laquelle des usagers auront pris la pose de défenseurs du service public et théâtralisé une simple mesure administrative qui n'en demandait pas tant. Les vicissitudes de la vie de cadre enseignent qu'il faut impérativement communiquer sous peine de manquer aux devoirs les plus élémentaires de la mise en scène institutionnelle et de périr professionnellement.

Du "stade du miroir" au surmoi

Peu importe, semble-t-il dans de nombreux cas, la nature et la manière de ce qui est communiqué, l'essentiel étant d'avoir communiqué, d'avoir satisfait à l'injonction de ce nouveau visage du surmoi des organisations dont la psychanalyse nous apprend qu'il n'est pas fait que d'interdictions mais aussi de prescriptions drastiques. Il est tout aussi vital de communiquer que d'éliminer, si l'on ne veut pas l'être. On ne commet d'ailleurs plus d'erreurs stratégiques ou de fautes de gestion dans le pilotage de l'État comme dans celui des organisations, on pâtit d'un déficit d'image ou l'on paie un manque de communication. Un ministre met d'ailleurs moins dans la rue par les décisions qu'il prend que par son défaut d'habileté à les communiquer, voire par son inaptitude générale à communiquer. La communication est une gratification narcissique dont jouit celui à qui elle s'adresse, ne pas la lui donner génère une insupportable frustration dont le prix politique s'avère souvent lourd. Cette frustration se décline suivant différentes modalités selon les catégories d'acteurs. Pour leur part, les enseignants se plaignent du mépris dont toute absence de communication les ferait les objets puisque communiquer c'est, indépendamment de tout contenu, faire exister l'autre par le simple fait de lui transmettre un message, de l'appeler au miroir du message où il se reconnaît et s'aime. La moindre imputation d'une responsabilité quelconque dans un dysfonctionnement général ou local par un personnel d'encadrement constituera une faute de communication dans la mesure où elle ébréchera le miroir dans lequel chacun rêve sa perfection professionnelle. La communication reste un exercice de polissage du discours, nulle aspérité ne doit venir altérer le face-à-face idéalisé avec soi-même qu'il procure. De la même manière, tout litige ou décision controversée ne pourra trouver son origine que dans une absence de communication. Accorderait-il maintes audiences, inviterait-il la presse régulièrement, solliciterait-il toutes les ressources de la statistique, de la prospective et de la saine raison, l'inspecteur d'académie ne fermera pas une classe sans se voir reprocher d'avoir décidé sans communication. Il faut communiquer, mais on ne communique jamais assez. La communication se fait injonction parce qu'elle est demande et il n'est pas d'autre demande que de demande d'amour. On l'aura compris, la communication n'aide pas à grandir et c'est bien le paradoxe de sa place dans une institution dont cela devrait être la préoccupation première. Le "vous ne savez pas communiquer" de notre journaliste traduit, dans le champ de l'aptitude, de la compétence technique ou de l'impuissance culturelle, un malentendu fondamental qui tend à faire croire que la communication se confond avec l'information, la transmission d'un message, si possible sans perte, d'un destinateur à un destinataire. Contrairement aux apparences, la communication ne relève pas de la structure du discours mais de celle du miroir, où le destinataire ne reçoit que ce qu'il veut entendre afin de rester inentamé dans sa complétude narcissique, même si elle se pare des oripeaux de l'intégrité intellectuelle et morale. La communication reste un devoir du cadre car elle répond à un besoin des acteurs des organisations, plus exigeant que le besoin de vérité. Elle constitue une manière de "stade du miroir" des organisations à travers lequel elles se construisent un "moi idéal", un stade du développement auquel il faut sacrifier pour acquérir la certitude qu'il convient de s'en affranchir car, comme dans une célèbre série américaine, "la vérité est ailleurs".

Education & management, n°26, page 76 (04/2004)

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