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Le concours, promotion et premier temps de la formation

Guy Lebé, Psychosociologue, conseiller en formation continue, académie de Rennes

En 19881 un concours national s'est substitué à la formule traditionnelle de la liste d'aptitude comme mode de recrutement des chefs d'établissement.
Le système des concours comme mode d'accès à la fonction publique est une particularité, voire un particularisme de l'État français qu'il partage avec la Chine impériale2.

Au moment où s'affirment la décentralisation et la déconcentration, il peut paraître paradoxal, de placer à la tête des établissements scolaires des chefs d'établissement sélectionnés selon un mode emblématique du fonctionnement centralisé hérité d'une France colbertiste et jacobine. Le concours place les chefs d'établissement au même rang que les fonctionnaires reconnus car légitimés par les qualifications nécessaires pour la réussite et entérinées par celle-ci. Considérons avec Pierre Bourdieu que "l'effet d'élection - celle que réalise le concours - consiste à faire connaître et reconnaître l'excellence des élus, à la publier aux yeux de tous, à lui donner la force sociale d'une représentation collective"3.

Évolution de la notion de concours4

Le concours est associé à l'idée d'égalité des chances dans l'accès aux emplois de l'État. Il s'agit aussi de faciliter la promotion sociale. Ces deux principes, l'égalité des chances et la promotion sociale, ont jalonné les évolutions et les avatars des concours depuis deux siècles. Le recrutement par concours "au sens moderne de compétition organisée en vue d'accéder à un nombre limité de places" date de la fin de l'Ancien Régime, monarchie colbertiste. La prospérité économique exigeait une administration plus qualifiée. La Révolution de 1789, jacobine, abolissant les privilèges et méfiante à l'égard de l'Université multiplie la création des écoles (École normale supérieure, École polytechnique notamment). D'abord créés pour les ingénieurs et les enseignants, les concours ont, dans un premier temps, ignoré les gestionnaires. Le corps administratif se recrutait par "recommandation, protection ou introduction" et, au motif que "c'est un honneur de servir", les débutants n'étaient pas rémunérés. Il fallut attendre 1848 pour que la seconde République par la voix de Lamartine établisse que "toute carrière est ouverte à tous sans accepter de service gratuit"5. Le concours comme mode de recrutement s'installe avec la création d'une école d'administration : la République souhaitait déjà former ses fonctionnaires. Un an plus tard, l'école fut fermée par une loi signée de Louis Napoléon et inspirée par M. de Falloux.

La troisième République multiplie les concours, cloisonnant ainsi l'administration en nombreux corps travaillant sans coopération. Au même moment, l'accès aux corps les plus prestigieux (conseil d'État, Cour des comptes, etc.) relève d'une préparation privée et payante. La haute administration a manifesté ses lacunes lors de la guerre de 1870. En conséquence, si les militaires ont pu bénéficier en 1876, de la création de l'École de guerre, pour les civils c'est la sphère privée qui est chargée d'ouvrir en 1875 "l'école libre des sciences politiques" chargée de confirmer la République et de renforcer l'État6. Ce dispositif changera peu jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, n'accueillant que quelques aménagements conjoncturels tel l'aménagement des épreuves à l'issue de la Grande Guerre pour les candidats arrivant du front, afin de ne pas avantager les réformés, les exemptés et les "planqués" restés à l'arrière. Une autre conséquence, plus durable, a été de relever la limite d'âge pour cause d'obligation militaire. Une autre conséquence fut l'ouverture du recrutement aux femmes. Le régime de Vichy n'apporta pas de modification au système des concours. À la Libération, la formation des administrateurs a dû être modifiée. Deux raisons imposaient une réforme : il fallait que les combattants, les résistants et les déportés puissent rivaliser avec ceux qui avaient passé la guerre à l'université et les jurys étaient composés de fonctionnaires du gouvernement de l'État français qui auraient dû juger d'anciens "réfractaires ou résistants".

Un recrutement unifié

L'ordonnance et les décrets du 9 octobre 1945 créent l'École nationale d'administration qui dispense un recrutement unifié. À l'issue, chaque élève, en fonction de son classement, entre dans le corps de son choix. L'ENA est créée sous le signe de l'unité, car à des concours particuliers se substitue une école unique ; de la mixité, car pour la première fois les femmes ont accès à la haute fonction publique ; de l'égalité, car aux places d'un concours externe s'ajoutent celles d'un concours interne qui favorise l'ascension sociale. Cette pratique du concours unifié se développera pour voir apparaître quelques inversions de tendance au début des années 1970 et les concours séparés se sont multipliés, celui du recrutement des chefs d'établissement en témoigne.

Les épreuves du concours

À la liste d'aptitude se substitue un concours de recrutement des chefs d'établissement qui prend la forme de ceux organisés dans d'autres administrations pour recruter des fonctionnaires de catégorie A. Une épreuve d'admissibilité sélectionne une partie des candidats qui sont admis à continuer de concourir pour une épreuve d'admission. L'épreuve d'admissibilité a, dans un premier temps, comporté deux épreuves : une note de synthèse et une note à caractère administratif ou juridique. Seul le concours de 1989 a confronté les candidats à ces deux épreuves. En effet, en 1988, une seule des épreuves était organisée et, de 1990 à 1995, les candidats choisissent l'une ou l'autre des épreuves. Enfin, un décret modifie l'épreuve d'admissibilité en substituant à l'épreuve écrite "une première sélection consistant en l'examen par le jury du dossier présenté par le candidat"7. Notons que l'épreuve facultative portant sur les nouvelles technologies et en particulier l'informatique, présente dans tous les concours de la fonction publique, a été supprimée pour les chefs d'établissement en 1994. À partir de 1996, l'épreuve écrite d'admissibilité est supprimée et de nouvelles modalités sont mises en oeuvre, qui valent encore aujourd'hui8. Le concours, actuellement, consiste en une admissibilité sur un dossier élaboré par les candidats et une épreuve orale d'admission. En l'occurrence, il s'agit de l'élaboration d'un dossier retraçant l'historique de la carrière et d'une fiche de motivation auquel s'ajoutent des rapports d'inspections et des avis de différentes instances hiérarchiques. L'épreuve d'admission consiste en la préparation d'un exposé oral de quinze minutes et d'un entretien avec le jury de quarante-cinq minutes.

Si ces modifications ont eu pour origine une simplification du concours afin d'éviter une sélection trop rapide à l'épreuve d'admissibilité, la forme actuelle (dossier avec avis de la hiérarchie et entretien) permet de choisir parmi les candidats ceux qui ont le bon profil. Il s'agit d'une cooptation ou si l'on préfère d'un entretien de recrutement prenant la forme du concours. Selon le texte même qui régit le recrutement des personnels de direction, "l'historique de la carrière doit être une présentation raisonnée et une mise en perspective des expériences du candidat permettant de faire comprendre sa motivation. Il serait bon en effet qu'il établisse un lien entre les acquis de son expérience et les exigences de la fonction postulée".9

Le concours comme formation

Des structures de préparation aux concours apparaissent dans les années 1960, par exemple les Centres de préparation à l'administration générale rattachés aux universités, aujourd'hui devenus des Instituts de préparation à l'administration générale (IPAG). Ces derniers n'interviennent cependant pas dans la préparation au concours des chefs d'établissement qui reste une prérogative des rectorats et est inscrite dans les plans académiques de formation des personnels.

Le concours constitue un premier moment de la formation dans ce qu'il mobilise au cours de sa préparation : "Pour y réussir, il est nécessaire d'étudier avec précision le fonctionnement du système éducatif et de s'être solidement documenté dans le domaine du droit et de la gestion."10 Une préparation est en ce sens organisée par le Centre national d'enseignement à distance et les académies organisent des sessions de préparation au concours inscrites au plan académique de formation des personnels.

L'épreuve d'admissibilité, dans sa forme d'avant 1996, consiste en la rédaction d'une note à partir d'un ou de plusieurs documents concernant le domaine éducatif et son environnement, institutionnel, économique et social. Ce type d'épreuve apparaît dans les concours de recrutement à la fin des années 1970 et tend à se substituer à la dissertation. Cette épreuve permet d'apprécier les facultés d'adaptation à un problème nouveau, l'esprit de synthèse, l'aptitude à la démonstration et aussi aux différents aspects de la fonction administrative (direction, gestion, encadrement, communication, etc.)11. Ainsi, on n'apprécie plus les "qualités d'esprit et de caractère" comme en 198012, mais des capacités opérationnelles dont on peut penser qu'elles seront utiles au futur chef d'établissement. Cependant, les deux inspections générales chargées d'étudier la pertinence et les modalités de formation des chefs d'établissement ont relevé que, selon certains formateurs des équipes académiques d'animation de la vie scolaire, la nouvelle formule aurait favorisé les détenteurs d'un discours général, capables de développer des thèmes à la mode en utilisant "le jargon du sérail". On peut lire dans les rapports de jury que ceux-ci par exemple apprécient un candidat qui honnêtement fait part de son ignorance sur un sujet tout en ne se laissant pas déstabiliser.

Une autre conséquence est que certains candidats reçus "estimaient que leur succès leur conférait d'emblée une légitimité, voire attestait une compétence, sentiment que l'ancien système ne suscitait pas au même point. Cet état d'esprit a pu conduire, sinon à un rejet, du moins à une résistance face à l'offre de formation. Au demeurant, le mode de recrutement lui-même ne pouvait que favoriser l'indépendance des stagiaires par rapport à la hiérarchie et à la formation"13

Vers l'exercice des fonctions

Ce même rapport préconise de "concevoir comme un tout recrutement et formation"14. La formation devrait tenir compte des connaissances possédées au moment du concours et devrait commencer avant même le concours par une préparation officialisée comprenant bibliographie et polycopiés nécessaires. En ce sens, se retrouve préconisées ici les mêmes modalités que celles de 1973 qui prévoyait que "pendant la période préalable au stage les futurs candidats devaient avoir assimilé la documentation préparée par l'INAS"15. Quand, comme souvent dans la fonction publique, le concours permet d'accéder à des places et à des statuts, il constitue bien une promotion. En revanche, réussir un concours ne valide en rien les capacités du lauréat si ce n'est celles mobilisées pour la réussite au concours lui-même. Il en résulte une nécessaire adaptation à la fonction occupée, une professionnalisation, pour reprendre une expression actuellement très employée. La professionnalisation passe par la formation mais cette dernière ne saurait suffire. La formation d'un chef d'établissement peut démarrer bien avant le concours, contemporaine ou non de la préparation de celui-ci. Devenir chef d'établissement ne peut évidemment se réduire à accéder au statut et aux places offertes par la voie du concours. S'y préparer est un long cheminement qui ne peut se limiter aux deux premières années d'entrée en fonction, mais qui doit démarrer bien avant. Les démarches et méthodes mises en oeuvre par les centres de bilan de compétence ou les centres de validation des acquis de l'expérience permettent à ceux qui souhaitent orienter leur carrière vers celle de chef d'établissement, d'effectuer un travail en amont.

Ainsi peuvent être identifiés des besoins de formation ou d'expériences complémentaires qui ne se limitent pas à la préparation au concours lui-même mais permet déjà d'acquérir les savoirs nécessaires à l'exercice des fonctions de direction, de s'éprouver dans des expériences, de s'inscrire dans un long cheminement nécessaire à l'exercice à la fois opérationnel mais aussi symbolique du chef d'établissement.


(1) Décret du 11 avril 1988, art. 4.

(2) Odon Vallet, "Les chinoiseries du concours", Le Monde, 18 avril 1998.

(3) Pierre Bourdieu, La Noblesse d'État, Éd. Minuit, 1989.

(4) Odon Vallet, Culture générale, Masson, 1988.

(5) Rapport du 15 mars 1848 cité par Odon Vallet, op. cit.

(6) Ibid.

(7) Décret n° 95-1189 du 6 novembre 1995.

(8) Arrêté du 4 mars 1996, BOEN n° 18 du 2 mai 1996.

(9) Cf. chaque année les notes de service portant sur l'organisation des concours des personnels de direction.

(10) Claudine Roger, Jean Deshayes, Le Chef d'établissement, Nathan, 1991.

(11) Monique Sims, Manuel de méthodes, Economica, 1997.

(12) Circ. n° 80461 du 24 octobre 1980. BOEN n° 38 du 30 octobre 1980.

(13) GAEN, IGEN, La formation des chefs d'établissement recrutés lors du concours de 1988, 1990.

(14) Ibid.

(15) Circ. n° 73525 du 10 décembre 1973.

Education & management, n°26, page 73 (04/2004)

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