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Manuels à vendre

Maurice Berrard, Fondateur de la revue Éducation & Management

Les remous qui agitent aujourd'hui le secteur de l'édition placent la question des manuels scolaires sur le devant de la scène.
La vente du pôle d'édition Vivendi Universal Publishing (VUP), rebaptisé récemment Éditis, à Lagardère (qui possède déjà Hachette) pose un problème de concurrence et risque de bouleverser de proche en proche tout le paysage éditorial français.

On comprend que l'intégration de Nathan, Bordas, Retz ou Armand Colin dans le groupe Hachette risquerait d'installer une position fortement dominante dans le domaine du livre et de sa distribution. Par conséquent, la Commission européenne de la concurrence a demandé que soit remis en vente, en un seul bloc par Lagardère SCA, 60 % d'Éditis. À la date de cet article, des professionnels du secteur français et étranger, voire des fonds d'investissements sont intéressés. Restent à trouver les 600 ou 700 millions d'euros nécessaires. Vous suivez toujours ? Le feuilleton de cette affaire qui dure depuis plus d'une année et mêle des considérations culturelles, industrielles, capitalistiques et politiques, a au moins le mérite d'attirer l'attention sur la situation des manuels scolaires en France.

Un problème de poids

Jusqu'en 1875, l'administration scolaire a exercé un strict contrôle de l'édition scolaire, soit en instaurant une édition d'État uniforme, soit en recourant au processus d'autorisation ou d'essai préalable. Depuis, la voie la plus efficace de contrôle a consisté à promouvoir des programmes officiels contraignants, permettant ainsi d'éliminer les ouvrages non conformes. À partir de 1880, le libre choix des livres de classe a pu ainsi être confié aux enseignants. C'est de cette époque, que les manuels sous forme de nomenclatures ou de questions-réponses évoluent vers un texte organisé en chapitres, s'accompagnant d'un véritable appareillage pédagogique : anecdotes, récits, dessins, cartes, questionnaires... À la suite de l'explosion scolaire des années soixante, la prise en charge par l'État du financement des manuels de collège en 1977 (360 MF en 1977, 70 me en 2002) a entraîné un certain allègement de leur contenu, tout en complexifiant leurs fonctions : exposer les éléments du programme et leurs évaluations, compléter la documentation, organiser différents niveaux de lecture, proposer aux maîtres des comportements pédagogiques, encourager une liaison entre le milieu scolaire et les parents d'élèves... Rappelons qu'aujourd'hui la gratuité pour les familles est assurée - d'une manière certes disparate - par les communes pour les écoles, par l'État pour les collèges, tandis que les Conseils régionaux tendent peu à peu à se substituer aux familles pour les lycéens. Les élèves ne conservent donc pas les ouvrages prêtés. Au total, les livres scolaires demeurent, dans les faits, un des piliers de l'enseignement, même si l'opinion publique s'intéresse davantage à leur poids dans les cartables qu'à leur contenu !

Un cocktail étonnant

Contrairement à d'autres pays (usa, Canada, Suisse...), l'édition scolaire actuelle en France est l'apanage de l'édition privée. De plus, le ministère de l'Éducation nationale n'exerce aucun pouvoir de validation de cette édition, ni a priori, ni a posteriori (au contraire des Pays-Bas, de la Suède, de la Norvège...). Il existe pourtant quelques relations entre les pouvoirs publics et l'édition privée, notamment dans la communication des nouveaux programmes, voire dans le choix des auteurs de manuels, puisqu'il s'agit le plus souvent de fonctionnaires de l'Éducation nationale. Périodiquement d'ailleurs, une polémique s'installe pour dénoncer le fait que les corps d'inspection, par exemple, sont à la fois ceux qui orientent le choix des manuels et notent leurs utilisateurs, tout en étant directeurs de collection ou auteurs rétribués - de manière bien plus forte pour l'édition destinée aux élèves que pour les ouvrages pédagogiques destinés aux maîtres. Monopole du privé et absence de validation pourraient conduire à certains dysfonctionnements. Cependant, ce cocktail, étonnamment libéral dans le milieu enseignant, fonctionne sans trop de heurts et, lors des rencontres internationales, l'édition scolaire française est souvent considérée comme d'excellente qualité.

Le contexte institutionnel

L'édition publique occupe dans ce paysage une place réduite, moins de 5 % de la production. Une circulaire de 1998 énumère les établissements publics accrédités. Leur professionnalisme accru ces dernières années plaide pour le développement de coéditions avec le privé, au sein d'une "coopération-compétition" féconde dont je parle par ailleurs dans un article de ce numéro d'E & M. Les manuels scolaires constituent une source de documentation parmi d'autres. Une enquête relève que 95 % des centres de documentation et d'information du second degré conservent un exemplaire des manuels scolaires. 33 % des documentalistes les intègrent dans le fonds général, les autres les rassemblent à part. Le documentaliste est le principal enseignant en contact avec les éditeurs ; il remplit les questionnaires des syndicats d'éditeurs, reçoit leurs délégués pédagogiques, distribue les spécimens aux professeurs, mais il n'est associé au choix des manuels que dans un cas sur trois seulement. Trop souvent d'ailleurs, est acheté l'ouvrage le plus conformiste, quitte à photocopier les parties les plus innovantes d'ouvrages non retenus.

Et demain ?

Le paysage de l'édition scolaire est bousculé par l'essor du numérique et par le renouvellement des pratiques pédagogiques. Ceci me conduit à proposer quelques voies d'évolution. La première est celle d'une plus grande coopération européenne, entre éditeurs d'une part, en matière de programme d'autre part. La seconde est celle d'une complémentarité entre l'internet et le livre papier dans un véritable effet de synergie entre les supports. En effet, chaque fois que les produits multimédias se substituent entièrement aux livres, ils n'ont pas rencontré le succès espéré. La troisième est celle de la constitution, pour chaque élève, d'une bibliothèque personnelle permanente regroupant quelques manuels de référence. Le retour récent des "Lagarde et Michard" pour la littérature française est peut-être le signe de cette tendance. La quatrième vise à favoriser une plus grande diversité d'acteurs et de produits, certes pour sauvegarder le jeu de la concurrence, mais aussi pour traduire les apports originaux de la recherche pédagogique et permettre de conforter les choix personnels des enseignants et les projets pédagogiques propres aux établissements. D'autant que les besoins d'une pédagogie du travail autonome et de projets interdisciplinaires sont encore insuffisamment couverts. Enfin, les centres de formation doivent accompagner ces évolutions en permettant aux enseignants d'approfondir leur connaissance et leur usage des manuels scolaires, leur façon de les choisir, ainsi que leurs pratiques de recherche documentaire.

Education & management, n°26, page 68 (04/2004)

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