Dossier : Les conflits

Faut-il aimer les conflits ?

Maurice Berrard, Fondateur de la revue E & M

Une telle interrogation en sous-entend d'autres : faut-il rechercher les conflits, s'y complaire, savoir les dépasser ? Car la question "peut-on vivre sans conflit ?" semble, elle, réglée.

L'espoir de vivre sans conflit paraît bien mince à la lecture des articles de ce dossier. Les conflits sont inévitables et les fuir ou les ignorer ne peut conduire qu'à des désillusions. Difficiles à supporter, mais tellement productifs ! Tant et si bien que l'on peut se demander si affronter les conflits ne constitue pas le coeur du métier de ceux qui dirigent. Les articles précédents soulignent quelques idées-forces. Pour Michel Lebonnois, le conflit est l'occasion de se battre pour continuer d'exister. Le conflit c'est la vie, constate Marie-Joseph Chalvin. Ni l'amitié, ni l'amour ne nous en protègent. Michel Monroy observe que le conflit traite certaines contradictions, comme celles entre l'organigramme d'un établissement et son projet, ou entre ses valeurs fondatrices et les contraintes du moment. Une dynamique s'instaure, détruisant un système obsolète pour reconstruire une cohérence perdue. "Vive les conflits", certes, mais il convient aussi de se méfier des oppositions stériles avec des personnes qui s'y complaisent au point de ne jamais vouloir en sortir, nuance Marie-Joseph Chalvin. "Arrive un moment où il semble plus important de disqualifier l'autre que d'obtenir ce que l'on recherchait initialement", avertit Michel Monroy. Alors, selon Michel Lebonnois "s'installe un rapport de force dont personne ne sort indemne".

Un jeu à somme non nulle

Une enquête que j'ai conduite à La Réunion indique que moins d'une dizaine d'événements par an demeurent dans la mémoire collective des collèges. La seule différence réside dans la nature de ces événements, violents ou pacifiques : une bagarre générale au réfectoire ou une journée "portes ouvertes", une exclusion d'élève controversée ou la signature d'une convention. Les collèges jugés efficaces et recherchés par les parents sont ceux dont les événements marquants ont été pacifiques. Tout cela reste subjectif, mais on peut tout de même en déduire que le conflit n'est pas un passage obligé vers la réussite. C'est que la vie n'est pas un jeu à somme nulle. Ce qui est gagné par l'un n'est pas forcément perdu par l'autre. Pour autant, l'harmonie est toujours fragile. Même dans un jeu où tout le monde gagne, la tentation de gagner plus que son voisin demeure permanente. Il vaut mieux par conséquent savoir maîtriser les conflits qu'espérer les bannir. Pour cela, je propose plusieurs voies : agir avec méthode, déplacer l'objet de la lutte, définir le conflit autrement, comprendre la dialectique entre coopération et compétition tout en hiérarchisant ces deux notions.

Les conflits sont faits pour être résolus

Les méthodes de résolution de conflits présentées dans ce dossier se fondent sur quelques principes : définir clairement la situation initiale, organiser la discussion, interpréter les comportements en se mettant à la place de l'autre, se distancier par le jeu, recourir à la médiation par les pairs ou par une personne extérieure. Plus en amont, il s'agit non pas de traiter les conflits mais de les prévenir, notamment lorsqu'ils risquent de se réduire à des oppositions de personnes. En revanche, il est fructueux d'insister sur les exigences vis-à-vis de soi-même et sur les combats à livrer pour atteindre un objectif. Il vaut mieux lutter pour quelque chose que contre quelqu'un : apprendre à lire à tel élève, améliorer les résultats à un examen, réussir le réaménagement d'un service... Ainsi s'installe un cercle vertueux. Qu'est-ce qui s'oppose à la violence d'un conflit mal maîtrisé ? La coopération. Qu'est-ce qui permet la coopération ? Le sentiment de confiance collective. Qu'est-ce qui consolide cette confiance ? Une gestion méthodique des conflits. Bref, le meilleur des mondes si nous ne vivions pas dans un univers de compétition !

Un seul ballon. Hélas !

Dans la compétition, plusieurs personnes se disputent le même objet. Il n'y a qu'un ballon de rugby pour trente joueurs. Quand une équipe a la balle, l'autre ne l'a pas. D'où rivalité. Mais tous acceptent de lutter en respectant des règles. L'adversaire n'est pas un ennemi ; c'est même un partenaire obligé. Il y a bien sûr une différence entre la compétition-frustration, lorsque ce sont toujours les mêmes qui perdent, et la compétition régulée, gage de dynamisme. La première conduit au conflit destructeur, la seconde au conflit constructif. Se dégage alors une autre conception du conflit, vu comme lieu d'une confrontation consciente et féconde entre coopération et compétition. Or, l'École a tendance à ne cultiver vraiment ni la coopération ni la compétition - ni a fortiori les rapports entre les deux.

Recherche directeur sachant éveiller la confiance collective, bon salaire

L'École abrite des rivalités inavouées et prône la solidarité sans suffisamment la mettre en pratique. Elle risque ainsi d'être tiraillée entre la pression consumériste (l'hégémonie de la compétition) et le repli dans l'irresponsabilité (le refus de la compétition). Le "management éducatif", tel que je le conçois, leur propose deux solutions : d'une part savoir reconnaître la légitimité des oppositions d'intérêts et parvenir par la discussion argumentée à une solution originale acceptable par tous, d'autre part considérer en même temps coopération et compétition, tout en hiérarchisant ces notions. La coopération représente la valeur la plus spécifiquement humaine, celle qui résulte d'un choix moral et sollicite la raison. Elle seule peut fonder une attitude éducative. La compétition relève de l'impulsion et de l'instant. La première notion englobe l'autre, mais elle ne la détruit pas. L'Europe unie témoigne comment la grande idée de l'entente ne supprime pas l'émulation entre États. Entre coopération et compétition, il y a donc une différence de nature. Pour cette raison, la création du sentiment de confiance collective - plutôt que l'art d'affronter les conflits - apparaît comme le fondement du métier de chef d'établissement. Sans oublier de rappeler qu'un conflit persistant crée des méfiances durables et que réussir à le surmonter rétablit et renforce le climat de confiance.

Le conflit n'est pas la guerre

Compétition ou émulation ne sont pas la guerre, même si parfois elles s'en approchent. Les conflits qui s'ensuivent ne sont pas non plus une guerre dès lors qu'ils ne nient pas l'existence de l'autre. Dans un conflit constructif, on s'entend sur le maintien des relations grâce à des règles, des médiations, un effort de compréhension. L'horizon de l'entente n'est pas effacé par une reconnaissance mutuelle de désaccords. Résumons, sous la forme péremptoire des catéchismes d'autrefois. Peut-on vivre sans conflits ? Non. Faut-il ne pas les craindre et savoir les surmonter ? Oui. Faut-il les rechercher ? Non. Le conflit interpersonnel est-il indispensable au changement ? Non. Alors, faut-il aimer les conflits ? C'est vous qui voyez !

Education & management, n°26, page 64 (04/2004)

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