Dossier : Les conflits

Un nouveau défi

Kacem Bensalah, Responsable du programme d'appui aux pays en situation de crise et de reconstruction à l'UNESCO, membre fondateur du Réseau interagences d'éducation d'urgence (INEE)

Face aux conflits armés ou guerres civiles qui déchirent de nombreux pays, l'éducation d'urgence constitue un nouveau défi favorisant la réhabilitation et la réinsertion des enfants dans une perspective d'avenir, d'espoir et de dignité.

En 1990, la Conférence mondiale de Jomtien (Thaïlande) a lancé un appel en faveur de "l'éducation pour tous". Dans le même temps, la Convention relative aux droits de l'enfant est entrée en vigueur, exhortant tous les États à protéger ces droits, notamment en ce qui concerne l'éducation. Malgré cela, la décennie qui suivit a vu des millions d'enfants privés de ces droits élémentaires. De nombreux pays ont été déchirés par des conflits armés et des guerres civiles, d'autres ravagés par des désastres naturels. Des millions de réfugiés ont fui leur pays. Des millions de personnes ont été déplacées à l'intérieur de leurs propres frontières. Des dizaines de millions d'autres ont dû faire face à l'insécurité chronique, à l'instabilité politique, à l'éclatement social et familial, et à l'aggravation de la pauvreté. En dépit des lois humanitaires, des écoles ont été ciblées, des enseignants assassinés, des enfants enrôlés. Nombreux sont les pays dont les systèmes éducatifs ont été détruits ou se sont littéralement effondrés. Dans un tel contexte, que devient le droit à l'éducation ? Reste-t-il, malgré tout, une priorité qui implique des interventions significatives, y compris en temps de guerre ? L'éducation d'urgence constitue aujourd'hui un nouveau défi dans ce sens. Un défi d'une telle ampleur que le Forum mondial de Dakar, qui a réuni en avril 2000 tout ce que la planète compte comme responsables éducatifs, a tiré la sonnette d'alarme sur cet aspect particulier de l'éducation. Que faut-il entendre par éducation d'urgence ?

Un problème de définition

Le dictionnaire donne du mot "urgence" la définition suivante : "Ensemble d'interventions qui doivent être pratiquées sans délai." Dans le même temps, l'éducation est définie comme "action d'éduquer". Dans l'absolu, l'urgence est une compression du temps alors que l'éducation s'inscrit dans le long terme. Y a-t-il alors paradoxe quand on évoque l'éducation d'urgence ?On peut le penser. Mais dans la réalité, il s'agit simplement d'une vision et d'une approche singulières des faits éducatifs qui nécessitent une action exceptionnelle, dans un contexte exceptionnel, par des moyens exceptionnels, en vue d'assurer un droit fondamental.

L'urgence, pourquoi ?

Parce que l'urgence est à la fois une catégorie de l'action et une représentation du temps, elle impose sa réalité au présent et diffère, par définition, le long terme. Elle peut apparaître comme la dévalorisation historique de la notion de projet et donc un élément qui échappe à la prospective. Dans la réalité, cette problématique est beaucoup plus complexe parce dépendante d'une série considérable de facteurs interactifs. On assiste depuis la Seconde Guerre mondiale à l'éclatement de plus de 150 conflits à travers les cinq continents faisant des dizaines de millions de morts et de blessés. Si environ 5 % des victimes de la Première Guerre mondiale étaient des civils, ce chiffre est passé aujourd'hui à 80, voire 90 %, dont la moitié sont des enfants. Au cours des dernières décennies, les enfants sont devenus les premières victimes des conflits armés : que ce soit en perdant la vie ou, pour les survivants, en étant privés de leur foyer, de leur école et souvent même de leurs parents. Plus de 23 millions de réfugiés et pas moins de 30 millions de personnes déplacées vivent aujourd'hui dans les conditions les plus précaires. Les deux tiers sont des enfants. Les médias nous abreuvent d'images insoutenables de populations déracinées, meurtries, appauvries, d'enfants perdus dans le chaos de la violence. Somalie, Congo, Angola, Kosovo, Sierra Leone, Liberia, Palestine, Rwanda, Colombie, Afghanistan, Irak... La liste est hélas trop longue. L'École elle-même n'est plus épargnée. Elle a fini d'être le sanctuaire d'autrefois. Près de 300 000 enfants-soldats sont enrôlés sur les champs de bataille, parfois âgés à peine de 8 ou 9 ans. Des établissements scolaires sont devenus des casernes, voire des prisons !

Avant même le droit à l'éducation, le droit à la protection et à la sécurité est la première condition de la dignité humaine. La Convention de Genève nous le rappelle à chaque instant. Est-elle pour autant respectée et appliquée ? Durant la guerre civile au Mozambique dans les années quatre-vingt-dix, 45 % des écoles ont été détruites. Ce taux a atteint 48 % en Sierra Leone, 70 % en Bosnie et 80 % en Afghanistan ! C'est dire l'ampleur des dégâts. En dépit de cela, et grâce aux interventions d'urgence, dans de nombreux pays en proie au chaos et à la violence, des milliers d'enfants ont pu être sauvés de l'analphabétisme et du désespoir. Mais l'on reste encore loin du compte. Plus de 120 millions d'autres attendent encore une place à l'école. Tout programme d'urgence est compris d'abord en termes de survie. Sécuriser, abriter, nourrir, soigner, vêtir... sont les premiers réflexes de secours aux victimes. L'éducation peut apparaître dans ces conditions comme une priorité secondaire, voire un luxe qu'on ne peut se permettre qu'une fois les premiers besoins satisfaits. C'est certainement une erreur de croire que l'éducation, dans une telle situation, est un besoin de second ordre. Au contraire, l'éducation a un rôle majeur à jouer. Elle permet, aussitôt prise en charge, de réhabiliter les jeunes, de leur permettre de retrouver espoir, dignité, volonté de vivre, capacité de surmonter les obstacles en même temps qu'elle les soustrait à tous les risques qui les guettent (recrutement dans les groupes armés, terrorisme, banditisme, drogue, VIH/sida, etc.). Elle leur donne la possibilité de reconstruire leur vision du monde sur de nouvelles bases, de se projeter dans l'avenir. Cela est indispensable pour des jeunes souvent profondément marqués aux plans psychologique et social par les conflits ou les situations de catastrophe.

Réhabiliter et réinsérer

Face aux traumatismes vécus et à leurs conséquences, l'éducation constitue un puissant moyen de réhabilitation et de réinsertion. Garder les écoles en activité au milieu d'un conflit armé, c'est offrir aux enfants un espace sécurisant et préparer les bases de la paix. Au-delà de l'apprentissage, la salle de classe donne le sentiment d'une certaine normalité, même au milieu du chaos. Il s'agit d'éviter que l'exil interne ne devienne pour les jeunes un désert humain, un facteur d'exclusion et une source de nouvelles violences. L'éducation d'urgence, qui ne peut s'exercer que dans ces conditions particulières en faisant appel à des solutions inédites, sort donc du cadre classique d'intervention fondé sur d'autres approches, en termes d'objectifs, de priorités, de délais, de méthodes, de mode de gestion et d'approche stratégique, sans pour autant exclure une vision prospective. À défaut d'un dispositif de prévention, l'action humanitaire est toujours une réaction immédiate à une situation de crise. Elle se traduit dans les faits par des programmes et/ou projets dits d'urgence. Le programme d'urgence éducative correspond par définition à une réponse aux besoins les plus pressants sur plusieurs plans : humain, pédagogique, organisationnel et infrastructurel. L'identification relativement précise des besoins aide à définir les priorités à court et moyen termes. Le programme d'urgence comporte nécessairement un volet "réhabilitation". Réhabiliter signifie "rétablir dans son premier état, remettre en l'état". Mais la phase de réhabilitation constitue souvent le premier pas vers une vision plus large sur la reconstruction, une fois les conditions de stabilité réunies. Parce qu'il y a remise en cause de l'ancien et réflexion sur le nouveau, cette phase est une suite logique qui s'inscrit dans le cadre du plan national de redressement censé restaurer la paix et définir les perspectives socio-économiques de sortie de crise.

Situation d'urgence et projet de reconstruction

Y a-t-il donc un lien objectif entre la situation d'urgence et le projet de reconstruction dans le domaine particulier de l'éducation ? La réponse est naturellement oui. Pour dramatiques qu'elles soient, les situations de crise peuvent être l'occasion inespérée d'introduire des changements en profondeur dans des systèmes éducatifs sclérosés, véhiculant des contenus dépassés, voire nocifs. Au-delà de son caractère humanitaire apparent, l'éducation d'urgence peut constituer un formidable tremplin à l'innovation. Face à une certaine dérive idéologique de l'École, on s'interroge aujourd'hui avec plus de sérieux sur les contenus éducatifs et leur impact sur les jeunes. Il n'y a pas que l'exemple Taliban à citer dans ce sens. L'enseignement des droits de l'homme, l'éducation à la paix, à la démocratie et à la citoyenneté, le dialogue des cultures ne sont pas que des slogans. L'éducation peut même aider à résoudre les causes profondes de la crise elle-même, pour peu que les processus de reconstruction et de développement impliquent des activités à grande échelle axées sur une vision novatrice et mobilisatrice où l'idée de réconciliation, l'apprentissage du dialogue, les vertus de la tolérance, la résolution pacifique des conflits trouvent une place privilégiée auprès des jeunes. La reconstruction post-conflit d'un système éducatif n'a de sens que si elle tire les leçons de la crise et s'inscrit dans le cadre d'une perspective de justice sociale et de développement durable. Les dimensions politiques de cette perspective ne peuvent s'arrêter aux seules frontières des pays en difficulté. Elles impliquent nécessairement des responsabilités régionales et internationales dès lors qu'on se réfère au processus actuel de la mondialisation et de ses effets sur la plupart des pays de la planète. L'histoire humaine a toujours projeté l'éducation au centre du triangle interactif paix-développement-démocratie. Elle en est à la fois le départ et l'aboutissement. Dans un contexte de sortie de crise, la réponse aux besoins sociaux comme l'éducation doit être conçue comme un programme type par excellence, devant assurer la transition entre l'aide humanitaire d'urgence, le plan de reconstruction et le processus de développement. Une telle vision fondée sur la continuité et le long terme est vitale. Elle permet de traverser sans interruption aux plans individuel et collectif, ces trois phases nécessaires. Les gouvernements comme les organisations internationales et les organismes d'aide économique devraient intégrer cette approche dans leur politique de développement.

La prévention des conflits

Dans les régions à risque, la prévention des conflits reste la solution la plus appropriée. Elle nécessite la mise en place de structures participatives et démocratiques complexes, ouvertes à toutes et à tous, capables d'apporter des solutions non-violentes aux divers problèmes, quelle que soit leur nature. Cela suppose la prise en charge préventive des situations de crise et le renforcement des moyens d'action qui doivent constituer un élément intégral des politiques et stratégies éducatives. Quel qu'il soit, le coût de la paix est moindre que celui de la guerre, et l'éducation demeure l'un des meilleurs investissements dans la consolidation de la paix, de la sécurité, de la stabilité et du développement à condition qu'elle soit considérée comme une véritable priorité. Il faut davantage le comprendre à la lumière des événements récents qui ont bouleversé le monde.

Education & management, n°26, page 58 (04/2004)

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