Dossier : Les conflits

Vivre ensemble

Jean-Louis Auduc, Directeur adjoint de l'IUFM de Créteil

Plus encore aujourd'hui qu'hier, la laïcité fait débat à l'École. La question du voile interroge sur l'exercice de la citoyenneté, l'appropriation collective des valeurs républicaines et l'équilibre entre principes et pratique.

Il n'y a pas de gestion sereine des conflits communautaires ou religieux dans les collèges et lycées. Si les conflits relatifs aux foulards ne concernent qu'un nombre réduit d'établissements du second degré, ils sont souvent douloureux, occasion de déchirements dans les équipes pédagogiques et de direction qui conduisent souvent ces dernières à réclamer une loi comme si celle-ci allait, par sa seule existence, régler les différends se produisant à ce propos. Les conflits naissant à cette occasion sont le révélateur de questions. La massification des collèges et des lycées dans les années soixante a été concomitante avec la diminution de la pratique religieuse catholique entraînant un certain oubli des compromis spécifiques construits dans ce type d'établissements à l'occasion de la loi de 1905 : aumôneries, cantines scolaires... L'irruption de l'islam comme seconde religion de France dans les années quatre-vingt a saisi des chefs d'établissements et des enseignants peu préparés à affronter cette question d'autant plus qu'elle s'est produite à un moment où s'est développée la judiciarisation de la société. On a souvent fait référence à Jules Ferry alors que ses lois n'ont jamais concerné le second degré où la loi de 1905 prévoit d'inscrire au budget "les dépenses relatives à des services d'aumônerie, destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons..." L'existence d'aumôneries a été confirmée par le décret du 22 avril 1960 et la circulaire du 22 avril 1988. En 2001-2002, il y avait en France, près de 4 000 aumôneries catholiques.1

L'exercice de la citoyenneté

Dans la période récente, peu d'établissements ont fait travailler leurs enseignants et leurs élèves sur la laïcité comme promotion de l'universalisme et des droits de la personne en s'appuyant sur la loi sur l'obligation scolaire du 18 décembre 1998 et du décret du 23 mars 1999 qui indique que le jeune "doit acquérir les principes, notions et connaissances qu'exige l'exercice de la citoyenneté, dans le respect des droits de la personne humaine définis dans le Préambule de la Constitution de la République française, la Déclaration universelle des droits de l'homme et la Convention internationale des droits de l'enfant, ce qui implique la formation du jugement par l'exercice de l'esprit critique et la pratique de l'argumentation" (Article 4).

L'appropriation collective

Débattre de ces questions concerne toute la communauté éducative. Lorsqu'une procédure est entamée dans un collège ou un lycée concernant un signe ostentatoire religieux, il y a plusieurs parties en présence : l'administration, l'équipe éducative, l'élève et sa famille et les autres élèves de l'établissement témoins et observateurs de ce qui se passe. Trop peu souvent dans ce cas, on se préoccupe de l'ensemble des autres élèves pour leur permettre de comprendre ce qui se joue, les enjeux, le pourquoi des décisions... Faire comprendre les décisions prises est pourtant décisif pour une appropriation collective de la laïcité. Un tel travail en direction des acteurs de la communauté scolaire est décisif, y compris pour que les élèves saisissent que l'administration et les personnels croient aux valeurs que porte l'École laïque. Ne pas le faire, c'est donner l'impression d'une hésitation par rapport aux valeurs qui sous-tendent le vivre ensemble. Travailler sur ces questions implique dans un établissement d'aller jusqu'au bout des questions. La laïcité de l'établissement ne peut reposer sur un consensus mou. Il faut mener le débat jusqu'à son terme pour construire un compromis accepté et approprié par tous. Mais cette discussion doit d'entrée se situer clairement dans le cadre des valeurs républicaines qui sont non-négociables : égalité hommes-femmes, liberté de conscience, refus de tout racisme, de tout prosélytisme, obligation d'assiduité à toutes les activités d'enseignement... De telles discussions qui peuvent déboucher sur l'exclusion d'élèves interroge toujours l'éducateur et ne sont jamais sereines. Un conseil de discipline qui exclut une élève voilée ne la condamne-t-il pas à l'école confessionnelle, donc à rester à la maison après ses seize ans ? Un enseignant de Seine-Saint-Denis questionne sur ce thème : "L'école de la République n'a-t-elle pas vocation à intégrer et non à exclure ? L'école peut-elle prendre le risque de précipiter des jeunes filles dans les écoles où les valeurs de la République ne forment plus le socle commun des apprentissages ?"2 Preuve de l'hésitation et de la complexité du débat, ce qu'évoque un enseignant d'histoire-géographie de Paris : "Une élève de troisième arrive avec un drôle de foulard sur le bandana. Je lui dis : "Ça fait beaucoup de chapeaux, aujourd'hui !", et elle ne garde que le bandana. C'était facile, car elle pouvait se sentir obligée : la semaine passée, elle m'a demandé d'emprunter à mon nom le Dico Ado de Catherine Dolto, best-seller du collège, où l'on parle de "ça" (mais pas du voile). Des histoires comme ça, beaucoup de profs peuvent en raconter. Ceux qui vivent leurs idées avec et non contre leurs élèves. Ceux qui luttent contre le voile par l'échange plutôt qu'avec l'interdit."3 En même temps, comme en témoigne un enseignant : "Nous avions décidé de ne pas exclure des élèves voilées. Un soir, d'autres élèves non voilées, sont venues me voir : Alors, vous nous laissez tomber ? Si vous cédez, nos parents vont nous obliger à porter le voile. Or, l'École, c'est notre seul espace de liberté."4 Et, cet enseignant a voté l'exclusion... En tout état de cause, on doit se montrer ferme sur les principes et souples dans leur application. Or, souvent on fait l'inverse : on se montre flou sur les principes et autoritariste dans la pratique.


(1) La Croix, 17 septembre 2003.

(2) Yannick Trigance, Le Monde de l'éducation, février 2004.

(3) Jean-Pierre Fournier, Le Monde de l'éducation, février 2004.

(4) Le Nouvel Observateur, n° 2037 du 20 au 26 novembre 2003.

Education & management, n°26, page 48 (04/2004)

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