Dossier : Les conflits

Manager les jeunes

Pierre Cornède

Dans ses recherches sur le "désordre" scolaire, terme qu'il préfère à celui d'"incivilité" ou de "violence scolaire", Daniel Thin remarque que "l'expérience scolaire des enfants des milieux populaires les plus éloignés du mode scolaire de socialisation risque d'être l'expérience d'une tension entre deux mondes et entre les dispositions produites par la socialisation familiale et les dispositions attendues par l'institution scolaire et qui réclame le travail d'élèves."1 De là, les pratiques de résistance aux enseignants, de défi à l'autorité pédagogique et la faible adhésion à ses normes. Comme les jeunes travailleurs entrant dans une entreprise mais ne parvenant pas à s'y intégrer2, ces collégiens reconnaissent une valeur sociale à l'École mais ne parviennent pas à se conformer à ses exigences. C'est la lutte entre la "culture de la cité" et la "culture légitime" ou scolaire. Les chefs d'entreprise, de leur côté, ont essayé plusieurs solutions : faire appel à des éducateurs de cités devant renouer le dialogue entre les agents de maîtrise et les jeunes ; former l'encadrement à la gestion de l'agressivité et des conflits et, enfin, subordonner le recrutement au tutorat d'ouvriers expérimentés avec mise en place d'un journal de bord et d'une fiche de suivi et d'évaluation dans laquelle "une page entière est consacrée aux aptitudes comportementales, comme le respect de la hiérarchie et les relations avec l'équipe".

Quelle innovation ?

Pour qui appartient à la communauté éducative, ces innovations ne le sont pas tant que ça. Sans remonter à la difficile intégration des barbares dans l'empire romain, aux "jeunes" du XIIe siècle cher à Georges Duby, aux classes dangereuses du XIXe popularisées par les "apaches" de la Belle Époque, aux "blousons noirs", et autres "barjots" ou "loubards" de la seconde moitié du XXe, auxquels se heurtèrent en leur temps les pouvoirs successifs, l'Éducation nationale n'est pas à son tour restée sans réaction devant ce phénomène. Pour s'en tenir aux procédures officielles actuellement en vigueur, le tutorat apparaît en 1998 dans le premier cycle de l'enseignement supérieur pour l'"accompagnement méthodologiquement pédagogique" des étudiants sous la forme d'étudiants-tuteurs, et au collège où "chaque élève en grande difficulté bénéficie d'un adulte tuteur". Il se précise l'année suivante avec la prise en charge d'un élève de sixième par un élève de troisième, puis fait appel à tous les adultes volontaires. À partir de la rentrée 2002, "dans chaque école et dans chaque établissement scolaire, un enseignant accompagnateur doit pouvoir venir en aide au nouvel enseignant. Il est une ressource de proximité, dans une position de pair, rapidement sollicitable, en cas de besoin".

Du cru au cuit

Tout cela ne suffit pas à poser l'antériorité absolue des pratiques de l'Éducation nationale, puisque le tutorat n'est finalement qu'un cas particulier de l'apprentissage, la technique d'enseignement la plus ancienne et pendant longtemps la seule et la plus répandue. On pourrait même replacer l'apprentissage dans le cadre de l'acculturation, cette assimilation par un groupe de valeurs d'un autre, cette adaptation d'un individu à une culture étrangère, qui bien avant d'être théorisée par les anthropologues de la seconde moitié du siècle dernier avait déjà fait l'objet d'une approche chinoise. Selon celle-ci, il faut faire d'un "barbare cru" un "barbare cuit" pour aboutir à un vrai Chinois, théorie tout à fait validée par l'extension et la pérennité de l'Empire du Milieu.


(1) "Comprendre le "désordre" scolaire dans les collèges de quartiers populaires", XYZEP, n° 15, septembre 2002, p. 3-6.

(2) Daniel Rovira, "Ils ont trouvé comment manager les jeunes", L'Entreprise, n° 215, septembre 2003, p. 80-84.

Education & management, n°26, page 40 (04/2004)

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