Dossier : Les conflits

L'engrenage conflictuel

Michel Monroy, Psychiatre

La démonstration est faite qu'une observation fine de situations conflictuelles diverses est porteuse d'enseignements sur le rôle et les composantes des conflits, leur caractère inentamable - à un certain stade - et la nécessité d'interventions de médiation précoces.

Les descriptions traditionnelles des conflits mettent en avant, à juste titre, le déterminisme de l'intérêt ou des idéologies incompatibles, ou encore l'agressivité mimétique et surtout une transgression initiale préjudiciable. Pourtant, dans de nombreuses situations conflictuelles, on constate que les enjeux allégués sont sans commune mesure avec les coûts consentis, que les mêmes références morales sont invoquées de part et d'autre, que le conflit semble obéir à des conventions communes et que l'impossibilité d'arrêter est imputée symétriquement à l'adversaire. Même lorsqu'il existe de véritables enjeux (dans les luttes sociales et politiques, par exemple), il peut se produire une dérive passionnelle éloignant les protagonistes des enjeux initiaux et rendant très difficile un quelconque règlement. Cet "aveuglement conflictuel" fait perdre de vue les intérêts véritables des parties en présence et ce, d'autant plus que la lutte a été longue et cruelle. De plus, les adversaires ont souvent le sentiment de subir une fatalité et de se borner à réagir. L'observateur est sensible à la symétrie et la complémentarité parfaite des initiatives des adversaires qui fait évoquer une sorte de "consensus conflictuel" à se porter des coups.1

Les fonctions du conflit

Si l'on accepte de remettre en question les raisons alléguées à l'origine d'un conflit et de ne pas s'en tenir à la notion de faute, de transgression, de manquement, de préjudice initial, on pourra voir apparaître des éléments qui l'ont rendu possible, apparemment nécessaire et même inévitable. Si l'on prend l'option de dépasser l'hypothèse de la réciprocité violente, le conflit apparaît comme un "construit social", un véritable traitement de situation conjointement géré, implicitement accepté lorsque la possibilité d'autres traitements n'est plus perçue ou qu'il se présente comme une opportunité. On recherchera donc quelles fonctions il remplit. Ainsi, le conflit peut permettre de mettre en scène des contradictions entre la structure d'un système et les nécessités de production ou les exigences de l'écosystème ou encore une discordance entre un projet fondateur et les impératifs d'une activité actuelle. Faute de cadre fonctionnel (institutionnel, administratif, politique ou thérapeutique) où puisse être traitée la problématique, ce sera un couple, un groupe de collègues, voire une institution tout entière qui prêtera son cadre et ses acteurs à une mise en situation locale d'incompatibilités systémiques plus larges. Même si l'on ne peut nier la prédisposition de certains acteurs à s'inscrire dans des situations conflictuelles, celle-ci ne doit pas masquer des dynamiques collectives plus profondes qui les meuvent. Dans certains cas, le conflit aura permis la dislocation d'un système qui n'avait plus de vitalité propre mais dont les partenaires acceptaient difficilement la disparition. Ainsi le conflit peut évoquer la fonction du vautour dispersant les ossements d'un organisme déjà mort.

À l'inverse, au plan des interrelations, un conflit peut reconstruire un unanimisme menacé et avoir des vertus mobilisatrices renforçant une identité groupale fragilisée. Le plus souvent, le conflit permet de dénier et négliger la complexité (complexité des problèmes, des affects, des acteurs, des solutions possibles) au bénéfice de simplifications dichotomiques excluant le doute et la prise de distance. Enfin, dans une situation bloquée, lorsqu'aucun parti ne semble vraiment préférable, c'est "le sort des armes" qui décidera à la place des acteurs, façon de sortir d'une incertitude angoissante et de trouver du grain à moudre pour l'action. On peut parler ici d'une "fonction ordalique" du conflit, sorte d'interrogation du destin pour en finir avec les spéculations.

Mise en question de la consistance du système

Curieusement, dans la plupart des conflits interpersonnels institutionnels et souvent bien au-delà, on retrouve une réponse à une interrogation sur la consistance du système considéré. Par consistance, on entend ce qui fait lien, cohérence, durée, solidité, mémoire partagée et projet commun, productivité et organisation spécifique. C'est dire que la consistance aura selon les cas des modalités historiques, organisationnelles, affectives, économiques, culturelles qui contribueront à la crédibilité interne et extérieure d'un groupe humain. Pour se replacer dans le domaine des représentations, on pourrait dire que, lorsque les interrogations (surtout informulées) sur la consistance d'un système se conjuguent à la représentation d'alternatives crédibles, mais encore incertaines, les chances qu'un conflit arrive sont ouvertes. Surviendraient alors, dans des contextes favorables, et avec des acteurs disponibles, les premières mises en cause, les premiers griefs amplifiés, les premiers coups portés. Si l'on accepte l'idée que les protagonistes puissent être porteurs d'autre chose que les griefs qu'ils exposent, on verra qu'ils prennent place dans une économie systémique plus large. Ceci amènera à relativiser les dichotomies habituelles : agresseur/agressé, bon droit/infamie, ou vérité/égarement, ou encore légitimité/malhonnêteté. Il peut paraître exagéré de faire de chaque protagoniste un serviteur, porte-parole inconscient de problématiques qui le dépassent, et ceci ne peut se faire qu'au terme d'une analyse de situation exigeante. D'ailleurs, à un certain stade du conflit, il semble que chaque protagoniste joue son rôle "à l'insu de son plein gré", expression paradoxale mais qui rend bien compte de situations qui sont à la fois subies et activement entretenues. Très actif, mais malgré lui, chaque protagoniste apparaît à l'observateur comme inaccessible, enfermé dans un monde ayant sa logique propre, à l'instar de l'amoureux, du toxicomane ou de l'adepte sectaire. Ce monde est "l'univers conflictuel", qu'il lui a bien fallu construire s'il voulait l'emporter, mais qui contribuera fortement à la non-résolution du problème. L'univers conflictuel, c'est tout un ensemble de représentations, de certitudes argumentées, d'affects, de références mobilisées, de modèles d'analyse, de mémoire sélective, d'anticipations orientées, d'alliances renforçantes, de focalisation des énergies, de gestion des coûts, le tout fortement cohérent à travers des péripéties variables : une sorte de loi martiale vécue de l'intérieur sans critique possible.

Les composantes du conflit

Le conflit exige l'entretien d'une image négative de l'ennemi. Le vocabulaire est un important facteur de non-résolution car les mots peuvent avoir une forte fonction réductrice et s'inscrire de façon durable, plus encore que certains actes. Les mots font partie d'une indispensable panoplie de disqualification dans laquelle on trouve la mémoire sélective des coups reçus, les accusations d'appartenance infamante, les procès d'intention, les interprétations orientées, le déni de toute volonté d'apaisement, le mépris ou la dérision pour ce que l'autre vénère. La disqualification - stratégique - construit aussi de l'irréversible sans rapport direct avec les enjeux : il devient plus important de disqualifier que d'obtenir ce que l'on recherchait initialement. Corollaire de la construction d'une image négative de l'ennemi, l'auto-légitimation inconditionnelle semble indispensable pour une mobilisation de l'énergie et pour accéder à une indifférence aux coups reçus et aux coûts consentis. L'auto-justification porte aussi bien sur les positions initiales des protagonistes que sur les péripéties du conflit. Initialement, elle définit l'autre comme agresseur ou transgresseur et sa propre réaction comme exclusivement défensive ou rectificatrice. Sur le cours du conflit, c'est la justesse de la position initiale qui fera des coups reçus une faute aggravée et des coups rendus une nécessité. On écrit ainsi deux histoires parallèles qui entretiennent la non-résolution. Mais l'auto-légitimation invoque le plus souvent des universaux de nature sacrée (souvent les mêmes de part et d'autre) dont les protagonistes se portent défenseurs. Si l'on défend la vérité et la justice, se montrer conciliant s'apparentera à une désertion. La défense de valeurs universelles aide à accepter des risques et des coûts du conflit que l'on ne consentirait pour aucun projet : coûts énergétiques, financiers, affectifs, dépense de temps, stress, risques professionnels, pour la santé, et à terme déséquilibres majeurs. La logique économique d'un conflit grave est étrange. Au début le coût est minimisé, puisque l'on doit vaincre facilement. Puis, si cela dure, le ressentiment fait accepter le prix : "Lorsque l'on hait, on ne compte pas !" Puis il arrive un moment où l'on a tant investi qu'il serait terrible de l'avoir fait pour rien. Il faudra encore donner beaucoup pour que l'idée de payer, sans fin et sans espoir réaliste, contrebalance la précédente. Les clivages partisans circonstanciels et la loyauté dans l'appartenance groupale sont un important facteur de non-résolution. Les conflits graves et durables, sans arbitrage imposé possible, restructurent les systèmes humains en fonction de réseaux d'alliance et de choix stratégiques, affectifs ou idéologiques. Mais l'appartenance groupale, si elle augmente les ressources, compromet aussi les chances de réversibilité. On ne démobilise pas un groupe d'alliés recrutés, sauf à paraître couard ou capitulard.

L'extension du conflit...

Dans les institutions comme dans les familles, le conflit est naturellement extensif, et du niveau interpersonnel on peut vite passer à l'affrontement de clans avec une désertion impossible, solidarité oblige. Tout conflit s'alimente de certitudes péremptoires contribuant fortement au "moral des troupes". Or, il ne s'agit pas seulement de productions intellectuelles, car il existe un jeu interactif entre raisons et passion, indissociables dans ce cas. De plus, les certitudes fortes ont des fonctions dans la cohésion du groupe, les preuves de loyauté, la cohérence stratégique, la réassurance dans les épreuves, l'exaltation dans le partage des convictions et expériences. La résolution d'un conflit par lassitude, arbitrage ou médiation, suppose une révision des certitudes, d'autant plus difficile que les fonctions que celles-ci assuraient ne le sont pas d'une autre façon. La gestion des temporalités est profondément modifiée par un conflit grave et durable. Il n'y a pas seulement l'avant et l'après-conflit avec tous les remaniements possibles. La gestion même de la situation nécessite une réécriture de l'histoire s'apparentant à la chanson de gestes. Tout le passé est remis en perspective au bénéfice d'une recherche d'indices disqualifiant l'adversaire. Dans l'immédiat de la gestion, on assiste à une accélération du temps focalisé sur l'événement : le souvenir d'une harmonie antérieure et l'anticipation d'un retour à la normale s'en trouvent estompés. L'avenir n'est concevable que dans la perspective d'un écrasement de l'adversaire ou l'appréhension de ses agressions. L'histoire (récente) du conflit occulte toute perception de l'Histoire (à long terme). Pour que cesse le conflit, il faudrait modifier toute une gestion de la temporalité qui a été nécessaire à sa poursuite.

... et son renforcement mutuel

Pour l'observateur extérieur, la dimension défensive des comportements est souvent masquée par la pugnacité des adversaires, même si ceux-ci revendiquent symétriquement la nécessité de se défendre. L'idéologie conquérante et la volonté de puissance avouée ayant mauvaise presse de nos jours, c'est la réaction légitime à une agression qui est le plus souvent alléguée par les protagonistes. Il faut dire qu'une tendance forte des mentalités vers le "tout défensif" se dessine dans nos contrées depuis quelques années.2 Mais ce qui a été utile en matière de détermination personnelle et de politique de communication dans la conduite d'un affrontement peut s'avérer contre-productif quand il s'agit de le régler. À partir d'un certain degré de gravité, et surtout si les échanges ont été longs et meurtriers, il semble impossible aux protagonistes de faire confiance à l'adversaire pour qu'il cesse ses attaques.3 Seul un garant extérieur pourrait alors imposer la sécurité minimum sans laquelle on ne peut cesser de porter des coups. La difficulté d'abandonner une position défensive pérennise la situation car ce qui est conçu comme réactif pour l'un sera perçu comme agressif pour l'autre. La difficulté de résolution semble également liée à la massivité de l'investissement consenti de part et d'autre. Pour soutenir valablement sa propre cause, il faut la faire passer avant toute autre considération, s'identifier totalement à elle, la percevoir comme indissociable de la vérité, de la justice et du bon droit. Parfois cette identification est telle qu'elle impose des sacrifices quasiment suicidaires au plan financier, professionnel, relationnel et de la santé physique et mentale. Une fois construit et éprouvé dans le concret, l'univers conflictuel s'avère cohérent, prégnant et quasiment inentamable, car les dynamiques stratégiques précitées s'intriquent et se renforcent mutuellement. Voudrait-on revenir sur l'image de l'ennemi, par exemple, la perspective de nouvelles exactions ou le souci de ne pas trahir les siens suffirait à décider de poursuivre.

La résolution de conflit

Sauf en cas d'arbitrage autoritaire, souvent générateur de séquelles, le conflit ne pourra cesser qu'au prix d'une révision déchirante des représentations patiemment construites et renforcées. On ne détaillera pas ici les différentes méthodes (arbitrales, médiatrices, thérapeutiques) de traitement des situations conflictuelles évoquées dans l'ouvrage précité1. On se bornera à mentionner certaines questions permettant une lecture systémique et une intervention dans ces situations. Ces questions peuvent aider au remaniement des représentations des acteurs, mais elles varieront en fonction des contextes et ne sauraient, bien sûr , avoir un effet magique dans des situations trop dégradées. Par exemple, en face d'un conflit durable et fortement investi, il faudrait se distancier des raisons alléguées par les adversaires et se demander ce que le conflit provoque et remanie dans le contexte, même si c'est de façon indirecte (clivages, distanciations, remaniements fonctionnels et structurels, recours amicaux, familiaux, hiérarchiques, mobilisations, resurgissement de problèmes). On peut se demander ce qui se défait, se construit, évolue, progresse, éclate ou se maintient. La question des groupes d'appartenance ou de proximité initiaux, renforcés ou distendus par le conflit, est révélatrice. Les perceptions de la situation par les acteurs et les tiers sont à connaître, non pour se rapprocher de l'objectivité, mais pour savoir ce que le conflit génère et chez qui (ça dit quoi à qui ?). Les personnages typiques incarnés par les acteurs (l'innocent accusé, le redresseur de torts, le traître, le révolté, le tyran, le risque-tout, l'allié inconditionnel, le go-between, etc.) amènent à s'interroger sur la reprise du même rôle par un acteur dans des contextes différents. On ne saurait nier des prédispositions dans ce domaine. Ceci peut amener à évoquer l'existence de "scénarios redoutés" remettant en scène la même problématique dans des contextes différents. On peut ainsi rejouer une situation d'émancipation, d'infidélité aux engagements, de réparation de l'injustice, de la filiation déloyale, de l'innovation mal reçue, de la mutation déchirante, de la succession impossible, etc.

L'analyse des risques

L'analyse des légitimités revendiquées renseigne sur leur nature (historique, morale, identitaire, consensuelle) et leur incompatibilité. Il peut y avoir, par exemple, primauté de la lettre de la loi par rapport au pragmatisme efficace ou encore à la prise en compte des subjectivités. Un travail sur l'anticipation des intentions de l'adversaire, mises en miroir, peut révéler une symétrie intéressante. L'acceptabilité des coûts est plus facile à évoquer au passé qu'au futur, car elle touche de près la stratégie qui prétend à des ressources illimitées. Mais la disproportion entre les enjeux et les coûts peut surprendre. On s'interrogera sur les déficits organisationnels initiaux générateurs de risques, dont celui de conflit. À cet égard, l'analyse scientifique des risques proposée dans le cadre des cindyniques (sciences du danger) par g.y. Kervern4 ouvre des pistes fécondes. Par exemple, une discordance ou une incompatibilité entre les valeurs, les règles, les projets et les évaluations que se donne un système humain a pu être à l'origine de nombreuses situations conflictuelles. La connaissance du mythe fondateur d'une institution et sa confrontation aux évolutions ultérieures peut s'avérer riche d'enseignements, de même qu'un inventaire des menaces extérieures, brutales ou insidieuses, qu'elle subit.

Pour une médiation précoce

Toutes ces questions sont susceptibles de déstabiliser des représentations figées mais si l'intervention survient trop tard, dans un contentieux de blessures inoubliables, elle sera inopérante pour enrayer la progression du conflit. Celui-ci ne connaîtra alors de fin que par l'épuisement des ressources, l'écrasement d'un des protagonistes ou un arbitrage autoritaire souvent générateur de rancoeurs durables. D'où l'importance pour les protagonistes et les tiers de préparer une médiation précoce malgré les tentations d'une guerre "fraîche et joyeuse" engagée dans la complicité du "consensus conflictuel".


(1) Cet article résume un travail de plusieurs années sur des situations conflictuelles diverses qui a abouti à la publication d'un ouvrage corédigé avec une historienne, Figures du conflit, Anne Fournier, C. Michel Monroy, PUF, 1997.

(2) Michel Monroy, La Société défensive, PUF, 2003.

(3) G. Le Cardinal, J.-F. Guyonnet, B. Pouzoulic, La Dynamique de la confiance, Dunod, 1997.

(4) G.Y. Kervern, P. Rubise, L'archipel des dangers, Economica, 1991 et A. Fournier, C. Guitton, G.Y. Kervern, M. Monroy, Le risque psychologique majeur, Eska, 1996.

Education & management, n°26, page 30 (04/2004)

Education & Management - L'engrenage conflictuel