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Du bon usage des dictionnaires

Jean-Charles Bonnet, inspecteur d'académie honoraire

Quand finit l'été et que commencent à tomber les feuilles mortes, les nouvelles éditions des dictionnaires fleurissent dans nos librairies. De bons esprits ne manquent pas alors de scruter à la loupe les entrées et les sorties, les mots promus et les mots déchus, sans oublier les noms propres. Certains de nos académiciens - pourtant réputés "immortels" - meurent ainsi une seconde fois. D'autres grands hommes - ou que l'on avait cru tels ! - ne survivent qu'à travers le nom commun auquel ils ont donné naissance. Je songe notamment au préfet Poubelle ! Je suis toujours un peu triste de constater que certains vocables, qui fleuraient bon la "doulce France", s'évanouissent... sans mot dire. J'ai même parfois rêvé d'un dictionnaire des mots abandonnés, dont l'organisation pourrait être chronologique et non point alphabétique. Bréviaire de la nostalgie, il en dirait long sur l'ingratitude des générations successives mais, plus encore, sur les effets de mode. Je ne prendrais aucun pari sur l'avenir de mots qui, en 2003, sont apparus par amour (?) de la francophonie : djobeur (antillais), pourriel (canadien), mollachu (suisse romande).

Chute de mots

Cela dit, je comprends fort bien que - la place étant limitée - les auteurs doivent se résigner à secouer le cocotier pour précipiter la chute des mots égarés, vieillis ou... hors d'usage. Mises au rebut, d'autant plus nécessaires que certains autres mots ont pris de l'embonpoint. Ainsi le mot : ça. D'abord simple pronom démonstratif, tout juste bon pour le langage parlé, il a acquis ses lettres de noblesse, et une qualité de substantif, en se chargeant de pulsions et de refoulements !

Melting pot

En une époque où les savoirs augmentent d'une manière exponentielle, on ne s'étonnera pas qu'une foule de néologismes, surtout scientifiques ou techniques, frappent à la porte des dictionnaires. Une majorité d'entre eux vient renforcer l'assise du franglais, au grand dam de certains puristes. Je serais bien volontiers de leur parti si je n'étais pas gagné à l'idée que nos dictionnaires sont de vivants exemples d'une intégration plutôt réussie. Mussolini promulgua - en plein conflit mondial - une loi qui bannissait l'usage par son peuple de mots étrangers (dont 4 %, m'assure-t-on, de mots français). Échec retentissant : les mots étrangers survécurent ; le Duce, lui, perdit la guerre, le pouvoir et la vie. Dans nos établissements scolaires, des professeurs de lettres ou des documentalistes se préoccupent du bon usage par leurs élèves des dictionnaires et autres encyclopédies. J'ose suggérer qu'une petite séquence de ces travaux pratiques mette à l'honneur cette qualité d'authentique melting-pot (pardon : de creuset). Belle occasion de montrer que chacun peut fort bien trouver sa place, sans être contraint d'arracher ses racines plus ou moins profondes ni de renier son actuel terreau.

Education & management, n°26, page 4 (04/2004)

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