Dossier : Métiers de l'encadrement

Cherchez le chef

Pierre Cornède, Professeur d'histoire et géographie, chargé de la documentation administrative au CRDP de l'académie de Créteil

Find the chief : tel est le conseil que Bronislaw Malinowski (1884-1942), l'un des pères fondateurs de l'anthropologie et l'inventeur de l'enquête de terrain et de sa méthode privilégiée, l'observation participante, aurait donné à ses élèves partant pour leurs lointains voyages.

Ne nous étonnons pas que le jeune Lévi-Strauss, perdu dans les solitudes du Mato Grosso brésilien d'avant-guerre, se soit posé le problème du chef à propos de la tribu à laquelle il devait consacrer sa thèse, les Nambikwara. Il relate cette expérience au chapitre XXIV de ce classique de la littérature ethnologique et de la littérature tout court que sont Tristes Tropiques (paru en 1955), ouvrage pourtant mal aimé et quasiment renié par son auteur qui le commence d'ailleurs paradoxalement par ces mots : "Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête à raconter mes expéditions."

Marcher le premier à la guerre

Il considère que, "dans le groupe initial, il y a des hommes qui sont reconnus comme des chefs : ce sont eux qui constituent les noyaux autour desquels les bandes s'agrègent. L'importance de la bande, son caractère plus ou moins permanent pendant une période donnée sont fonction du talent de chacun de ces chefs pour conserver son rang et améliorer sa position. Le pouvoir politique n'apparaît pas comme un résultat des besoins de la collectivité : c'est le groupe lui-même qui reçoit ses caractères : forme, volume, origine même, du chef potentiel qui lui préexiste." Ces chefs, qui ne sont pas héréditaires, sont choisis par leur prédécesseur lorsqu'il devient incapable d'assurer ses fonctions, mais seulement après un sondage préalable de l'opinion publique. C'est donc le plus favorisé par la majorité, mais aussi celui qui accepte, car les refus ne sont pas rares et il faut alors procéder à de nouveaux choix, ce qui est difficile car le pouvoir ne semble pas faire l'objet d'une ardente compétition et nombreux sont les chefs qui se plaignent de leurs lourdes charges et de leurs multiples responsabilités, plutôt qu'ils n'en tirent un sujet d'orgueil. Le lecteur verra ce qu'il peut retenir de cette description bien éloignée dans le temps et l'espace, toute ressemblance avec des personnes existantes étant purement fortuite... Quand Montaigne interroge les Indiens brésiliens ramenés en France, un chef lui répond que le privilège des chefs est de "marcher le premier à la guerre". Quatre siècles plus tard, Lévi-Strauss recevra, à son grand étonnement, la même réponse. Le nom même du chef, étymologiquement "celui qui unit" ou "celui qui lie ensemble", le fait apparaître "comme la cause du désir du groupe de se constituer comme groupe, et non comme l'effet du besoin d'une autorité centrale ressenti par un groupe déjà constitué". Le chef, qui doit être doté de prestige personnel et inspirer la confiance, ne trouve d'appui ni dans un pouvoir précisé ni dans une autorité publiquement reconnue, mais dans le consentement qui, situé à l'origine du pouvoir, entretient sa légitimité. Il ne dispose d'aucun pouvoir de coercition et ne peut se débarrasser des indésirables qu'en faisant partager son opinion par tous, avec une grande habileté politicienne. Pour remplir ses obligations, il doit être généreux, faire preuve d'initiative et d'adresse, face à une bande qui reste passive, attendant, contre certains avantages, qu'il veille sur ses intérêts et sa sécurité. Son principal privilège, dont il a le monopole et qui compense moralement et sentimentalement ses lourdes obligations, est la polygamie : la première femme tient le rôle de l'épouse unique des mariages ordinaires en s'occupant des enfants, faisant la cuisine et ramassant les produits sauvages, tandis que les femmes secondaires, qui appartiennent à une génération plus jeune, jouent avec les enfants, caressent leur mari ou l'accompagnent dans ses expéditions de chasse ou d'exploration. À l'une le travail, l'autorité et la respectabilité, aux autres les sentiments, mais le tout dans la plus grande harmonie. À l'exception de la polygamie, seulement facultative et de toutes façons beaucoup moins harmonieuse de nos jours, ne trouvons-nous pas dans ce système, qui fait du consentement le fondement psychologique du pouvoir, les prodromes du management par la confiance ?

Récompense comprise

Quels mobiles poussent certains à accepter une aussi lourde charge que d'autres refusent ? La réponse de l'auteur, dans sa généralité psychologique, nous laisse quelque peu sur notre faim : "Il y a des chefs parce qu'il y a, dans tout groupe humain, des hommes qui, à la différence de leurs compagnons, aiment le prestige pour lui-même, se sentent attirés par les responsabilités, et pour qui la charge des affaires publiques apporte avec elle sa récompense." Il termine d'ailleurs par un constat désabusé : "J'avais cherché une société réduite à sa plus simple expression. Celle des Nambikwara l'était au point que j'y trouvai seulement des hommes." Faudrait-il beaucoup forcer sa pensée pour arriver à une conception du pouvoir parasitant le plus faible, celui qui ne peut le refuser et en devient donc la victime, malgré certaines compensations ?

Des sociétés acéphales ?

Son disciple Maurice Godelier reprend le problème à propos des Baruya de Nouvelle-Guinée (La Production des grands hommes, Fayard, 1982). Il observe que dans cette société, qui ne possède ni classe dirigeante ni État, existent des inégalités entre les femmes et les hommes, et entre ces derniers. Il y a des femmes "plus grandes" que les autres, même que bien des hommes, mais jamais autant que les Big men qui s'élèvent au-dessus des autres grâce leurs aptitudes à la guerre, à l'agriculture ou au chamanisme. Ils héritent de ces fonctions ou y accèdent par leur valeur ou leurs exploits, sans lien direct avec leur richesse. Dans cette société gouvernée par les rapports de parenté, tous les aspects de la domination masculine, qu'ils soient économiques, politiques ou symboliques, s'expliquent par la sexualité : "Tout se passe comme si la sexualité était constamment appelée à occuper tous les lieux de la société, à servir de langage pour exprimer, de raison pour légitimer des réalités dont les fondements ne relèvent pas, ou pas principalement, de son ordre." Des trois formes d'autorité distinguées par Max Weber (1864-1920), celle qui est fondée sur le pouvoir des traditions, l'autorité charismatique liée à la force de conviction de certains personnages exceptionnels et celle reposant sur la compétence des individus et sur la rationalité des choix, nous retombons toujours sur cette dernière, pourtant la plus "moderne" et la plus actuelle des trois, ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'elle caractérise les groupes les plus modestes.

Mais il y a aussi des sociétés sans chefs, rejetant l'autorité, que les anthropologues qualifient d'acéphales ou de segmentaires, comme celles étudiées au Ghana par Jack Goody (L'Homme, l'écriture et la mort, Les Belles Lettres, 1996). Les administrateurs coloniaux anglais - français ailleurs - arrivant dans les villages, demandaient le chef et on mettait alors une personnalité en avant afin de leur en fournir un, puis l'institution se perpétuait sans nécessité locale. Quant aux sociétés possédant déjà un chef, celui-ci se dérobait et on en fournissait un de remplacement, ce qui aboutissait à une direction bicéphale, dans laquelle le second finissait par devenir le plus important ! On retrouve ce curieux effet de miroir dans les questionnement des jeux d'enfants ou dans les médias qui, depuis 1968, arrivent très bien à ériger des chefs à leur image. N'en déplaise aux anarchistes, il faut donc qu'il y ait des chefs à l'image des sociétés !

Education & management, n°25, page 62 (08/2003)

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