Dossier : Métiers de l'encadrement

Pour une anthropologie de l'encadrement

Jean-Charles Huchet, Inspecteur d'académie, directeur des services départementaux de Seine-Maritime

En un temps où chacun se pense "maître de soi comme de l'univers", on ne croit plus guère que la vie professionnelle, du ministre au chef d'établissement, obéisse aux obscurs desseins de dieux vengeurs ou magnanimes. On préfère accorder crédit à la compétence, à l'engagement, voire au style dont on sait qu'il "fait l'homme".

Lorsqu'on regarde de près le fonctionnement des organisations éducatives, on peut parfois douter que l'héritage des Lumières fasse l'objet d'une révérence quotidienne. Et le style qui, à défaut de panache, est censé inscrire de la différence dans la gestion des travaux et des jours s'avère souvent ravalé à des formes de management obéissant à une logique binaire. Sommairement, on pourrait dire que le cadre ne paraît avoir, face aux acteurs de l'organisation, que le choix entre l'amour et le pouvoir, la tentative de réponse à une demande infinie et l'imposition de sa propre jouissance. N'est-ce pas oublier dans un cas ce dont toute mère a la prescience, à savoir qu'à vouloir répondre dans le champ de l'amour, on devient vite insupportable et, d'autre part, qu'imposer sa volonté en toute circonstance pose en père absolu afin que se rejoue le drame fondateur dont Freud, dans Totem et Tabou, a défini la structure ?

Meurtre et encadrement

Quiconque place la direction des organisations sous le régime de l'amour ou de l'exercice du pouvoir est appelé à liguer contre lui et à devenir la victime obligée d'une éviction qui a l'inéluctabilité d'un destin ne relevant pas du caprice des dieux mais d'une structure anthropologique. On postule ainsi que cette éviction rejoue symboliquement la révolte des fils ligués contre le père de la horde primitive inventée par Freud et que ce sacrifice, à la condition d'en dégager l'épure, produit quelque savoir sur la fonction de l'encadrement dont les coordonnées peuvent se situer entre un maternage anesthésiant et une paternité brutale. Pour définir la logique de fonctionnement du groupe - partant de la société - Freud réinventa le mythe de la horde primitive dominée par un père tout-puissant, possesseur de toutes les femmes et de tous les biens. Frustrés de toute jouissance, les fils ourdissent sa mort afin de sortir de leur frustration. Leur forfait collectif accompli, la culpabilité les submerge, leur interdisant ce que le meurtre du père aurait dû autoriser ; elle donne un fondement subjectif à l'interdit, fonde la Loi sur un renoncement à une jouissance illimitée et dispense les fils de la lutte pour occuper la place du mort. Mieux : de ce père haï (parce que tout-puissant) elle fait un père aimé parce que vaincu. On ne conseillera toutefois pas à un recteur, un inspecteur d'académie, un chef d'établissement de maintenir les agents placés sous son autorité dans un état de frustration et de dévaluation subjective tel qu'ils rêvent de meurtre, sans pour autant passer à l'acte. Qu'ils en caressent inconsciemment le dessein est cependant bon signe, signe de bonne santé anthropologique, ce qui excuse bien le quotidien. Nombreux sont les établissements qui, dans leur histoire, ont été appelés à sacrifier leur chef sur l'autel de la raison éducative ou, plus récemment, managériale. Il suffit d'ailleurs de donner la parole au successeur, ou mieux d'écouter ce qu'en disent les acteurs du drame pour se convaincre qu'avoir obtenu l'éviction du chef d'établissement constitue le point d'ancrage de la mémoire collective, l'événement à partir duquel la communauté se donne une identité et une histoire. Le groupe se fonde dans le conflit qui rend inéluctable pour la tutelle le départ du chef controversé, quelle que soit la légitimité des arguments utilisés.

Maladroit dans sa façon de remettre de l'ordre dans un lycée professionnel - parce que non seulement il disait qu'il allait le faire mais le faisait - un proviseur se trouva vite en butte à l'hostilité des professeurs qui considéraient l'établissement comme leur propriété et réglaient les écarts engendrés par les turbulences de l'adolescence avec une rudesse qui se voulait une initiation à la brutalité du monde du travail. À l'occasion d'une illustration trop brillante de cette pédagogie du contact, le proviseur incita la famille de l'élève concerné à porter plainte et demanda une sanction disciplinaire à l'encontre du pédagogue. Mal lui en prit, la fronde qu'avait attisée son zèle réformateur leva la salle des professeurs contre lui, la mit en grève et finit par obtenir son départ au terme de maintes péripéties et négociations. Annoncé dans un autre établissement du même bassin, le malheureux n'y mit jamais les pieds, l'ensemble des personnels de l'établissement s'étant dressé contre son arrivée avant même de le connaître. L'ayant précédé, la rumeur avait réveillé dans le nouvel établissement le souvenir d'un traumatisme ancien, d'un chef d'établissement qui n'avait pas tenu la maison, la livrant à son caprice et à de multiples errances rabelaisiennes.

Victime ou coupable ?

Chassé d'un côté, refusé de l'autre, le chef d'établissement - victime d'histoires dont il fut l'acteur involontaire - n'eut plus qu'à attendre la fin de sa carrière dans une position de lévitation administrative, chargé de quelque mission auprès du recteur afin de disposer du temps nécessaire à l'examen de ses responsabilités et à l'introjection d'une culpabilité inhérente à la structure anthropologique de l'encadrement. En apparence, toutes les organisations éducatives ne sont pas secouées par des crises graves conduisant au retrait de leur responsable. Tous les collèges et les lycées ne demandent pas - et n'obtiennent pas - la tête de leur principal ou de leur proviseur. Heureusement. L'exception peut avoir toutefois une valeur emblématique en ce qu'elle invite à déceler sous le consensus lénifiant quelques déclinaisons plus civiles du meurtre fondateur. Si tout chef d'établissement ou inspecteur d'académie ne s'est pas vu mettre à l'écart ou retirer l'emploi, il a néanmoins été la victime rétroactive d'un discours critique justifiant son départ, quelle qu'en soit la cause. N'a-t-il pas été là trop longtemps et usé son crédit ? Sa longévité dans le poste ne l'a-t-elle pas condamné à l'impuissance et à devenir la caricature de lui-même ? À l'inverse, trop bref, son séjour lui a-t-il permis de connaître en profondeur l'établissement ou le département, de s'investir avec profit ? Articulée autour d'un "trop" ou d'un "trop peu", la mutation n'en demeure pas moins une nécessité pour l'établissement. Le récit organise ainsi, rétroactivement, la mort symbolique ("il était temps" ou "il est parti trop vite") en ce qu'il procède toujours, peu ou prou, à un ravalement de la figure d'autorité tuée après coup "in effigie", celle que construit le discours, critique comme il se doit. La louange elle-même devient suspecte ; l'auréole dont on affuble le partant ne participe-t-elle pas d'une trop grande perfection, inhumaine pour tout dire, qui, renvoyant tout un chacun à son indignité, peut susciter la plus farouche des haines, et devenir une manière de mort en excluant par son excès son bénéficiaire de l'espèce humaine ? Les discours qui accompagnent les mutations sont toujours des odes funèbres et les cadeaux des viatiques pour un autre monde administratif. Que le muté réponde dans le même registre ou dans celui de la modestie froissée suffit à lui faire adopter la posture de la victime consentante et participante à un rituel qui, sous les dehors de l'urbanité la plus affirmée, relève du symbole qui apprivoise les pulsions les plus meurtrières. Le mérite ou l'incurie réelle ne joue en l'affaire qu'un rôle secondaire ; la logique de la démarche de dévalorisation a posteriori de toute figure d'autorité est anthropologique ; elle est inhérente à l'affirmation même du principe d'autorité.

La mort administrative

Policées, les organisations éducatives déclinent le meurtre fondateur en de nombreuses formes de mort administrative, qui n'est au vrai qu'une mort linguistique, un acte de décès scellé par la langue dont toutes les ressources paraissent condensées dans la formule qui annonce et énonce la mort. Il faut, à cet égard, admirer la rhétorique de l'euphémisation propre aux formules qui brisent les destins administratifs. La lecture régulière du Journal officiel relève incidemment de la consultation d'une rubrique nécrologique. Que d'"appelés - mais peu d'élus - à d'autres fonctions" voire d'emblématiques "mises hors cadre" qui, indépendamment de leur définition statutaire précise, connotent la mise en dehors de l'encadrement et constituent de réelles morts administratives, même si les résurrections, affaires d'alternance politique plus que de miracle, ne sont pas rares. Plus triviales, les "mutations dans l'intérêt du service" participent parfois d'une gestion de ressources humaines qui conserve inconsciemment une dimension sacrificielle. Dans l'administration, le placard a souvent des allures de cercueil. Et que dire de ces promotions qui sont quelquefois d'authentiques mises à l'écart, des sorties par le haut où les honneurs espèrent faire oublier le retrait des responsabilités ? Pour favoriser la gestion d'un forfait commis en commun, la mémoire collective - et le récit qui la porte - tente de s'exonérer de la culpabilité en la transformant en nécessité. Il fallait bien faire grève pour que le chef d'établissement indigne fût retiré ; il en allait de la survie de l'établissement et, argument irréfragable, de l'intérêt des élèves. C'est oublier que nul n'échappe tout à fait à la culpabilité et qu'elle devient la matière même de la mémoire, qu'elle est le récit des événements que les acteurs ont en partage, la réactualisation à chaque énonciation de la nécessité d'une éviction à partir de laquelle chacun trouve sa place et définit sa conduite professionnelle. Il est à noter que les rodomontades de certains vainqueurs, qui s'enchantent naïvement d'avoir eu la tête (ou la peau) du chef d'établissement, durent peu, laminées qu'elles sont bientôt par la mythification des événements à travers le récit qui les remémore. Symbolique ou réelle, convulsive ou discrète, l'éviction d'une figure d'autorité constitue une manière de marquer l'origine fictive de toute communauté. Ce crime-là ne paie pas plus que les autres : la disparition du chef sacrifié en appelle un autre sur la scène. Le drame (ou la farce) reste prêt à se rejouer. Toute figure d'autorité doit prendre la mesure de la menace et y ressourcer sa culture de management. Deux impératifs orientent l'action du nouveau chef : éviter la répétition des errances ou des excès qui ont conduit à l'éviction du prédécesseur et mettre au travail à partir d'une histoire qui ne soit pas pur ressassement du traumatisme. Ne pas recommencer pour enfin commencer. En somme, il doit se faire prisonnier de l'histoire de l'établissement pour s'en évader et l'en libérer.

Le renoncement à la jouissance

Manager est conduire et jouer ce manège-là, le faire tourner pour transformer le cercle vicieux de la répétition en cadre de l'action dont le personnel d'encadrement est la cause et l'effet. Être cadre, c'est occuper dans la structure d'une organisation la place du père mort, une place évidée à partir de laquelle s'ordonne une histoire et s'organise un travail qui est aussi un travail de deuil par l'action collective. À ce titre, l'encadrement constitue une fonction structurante. Le meurtre du père freudien est aussi fondateur parce qu'il régule la jouissance en la soumettant à une règle. Possesseur de toutes les femmes et de tous les biens, le père de la horde primitive incarne mythiquement une jouissance illimitée, non soumise à la moindre prohibition, qui prive les fils (les autres membres du clan) de leur part de jouissance. Ourdi au nom d'un accès à la jouissance du père, son meurtre n'autorise qu'une jouissance contaminée par la culpabilité, amputée. Le meurtre du père interdit une jouissance illimitée en la soumettant au régime de l'insatisfaction.

La satisfaction du pouvoir

Les établissements scolaires paraissent rarement en proie à la fureur priapique de leur chef et les salles de professeurs n'ont pas vocation à incarner la coalisation de fils (et de filles) ligués. Toutefois, au-delà du mythe, la psychanalyse ouvre une perspective dès lors qu'elle invite à considérer que la jouissance est une manière de satisfaction à laquelle le sujet tient et dont il ne sait rien. L'enracinement libidinal de cette jouissance importe peu ; elle n'en parasite pas moins les actes professionnels. Elle se donne quotidiennement à voir dans l'exercice du pouvoir lorsque le chef se transforme en Maître, érige le caprice en loi, a réponse à tout, dit le vrai en toutes circonstances, ne veut entendre dans la parole du contradicteur que l'écho de sa propre voix, décide de tout, rabaisse ses collaborateurs au rang de serviteurs, est partout tout le temps, bref affiche une maîtrise sans faille qui paraît sa propre fin et un exercice de glorification presque cornélien, fût-ce sous les dehors les plus modestes ou les dénégations de carriérisme. Attendue, nécessaire à l'exercice de l'encadrement, la maîtrise, rhétorique, technique ou stratégique, est une jouissance narcissique que celui qui l'éprouve entend faire partager à celui à qui il l'impose à son insu. Car l'admiration ne mobilise pas, elle ampute ; la perfection de l'autre renvoie le sujet à sa propre insuffisance. L'admiration appelle l'imitation (l'identification), elle ne met pas au travail. À terme, elle devient étouffante et appel au meurtre. Assurer le passage de la maîtrise à l'encadrement - processus dont le "meurtre" essaie de donner une image - conduit à renoncer (autant que faire se peut) à cette jouissance et à entamer un processus de destitution subjective. Dire qu'il y a une voie à trouver plutôt qu'énoncer la bonne voie, dire qu'il y a du travail à faire plutôt que de le prendre en charge s'avérera sans doute peu exaltant et peu propice au "culte du moi" mais, peut-être, mieux à même d'assurer la possibilité d'une avancée collective. La jouissance inhérente au pouvoir, après laquelle court le cadre, s'avère d'essence narcissique ; elle s'enracine dans le sentiment de toute-puissance qui anime l'enfance, la jubilation de l'"infans" découvrant au miroir, dont Jacques Lacan a fait un stade du développement subjectif, l'image d'un corps non encore distingué du monde extérieur. L'homme de pouvoir est admirable parce qu'il ne cesse pas de s'admirer dans le regard d'admiration que lui adressent ceux qu'il soumet ou séduit. Plus il est grand et plus il reste enraciné dans l'enfance. Aussi, le "meurtre", quelle qu'en soit sa modalité administrative, reste-t-il une expérience subjective nécessaire, une chance de maturité et de professionnalisation dans laquelle le miroir narcissique est enfin brisé, l'autre refusant en acte de prêter son regard à une infinie contemplation de soi. Il pose une limite, offre une chance au travail sur soi sans lequel il n'est pas d'ajustement de la pratique professionnelle.

Le retrait, l'action et la parole

Accéder à l'encadrement, c'est reconnaître l'effet de cette limite dans le rapport à soi et à l'autre, mais cet accès n'est pas concomitant avec l'entrée, voire l'exercice de la fonction. Tout cadre est confronté à la question du pouvoir, du rapport à des subordonnés parasité par la jouissance narcissique ; il en est qui l'exercent - au mieux de leurs intérêts et, parfois de ceux de l'institution - sans jamais se poser la question, sans que ne leur soit posée la question de la limite dont peut être porteur le renversement de l'opinion, qui mue parfois brutalement l'admiration en hostilité. À cette dernière, un cadre peut rester sourd, s'il l'entend comme un aveu d'amour inconscient ou s'il s'exalte d'une toute-puissance qui fait bloc contre l'adversité. Être cadre, ce n'est pas exercer une fonction mais adopter une position forcément subjective au regard des acteurs de l'organisation, attestant de la soumission de la jouissance narcissique à la loi qui l'ampute. Généralement, le chef - et c'est ce qui fait de lui un chef - parle haut, de tout, tout le temps et énonce, en toutes circonstances, le fin mot des choses. N'est-ce pas d'ailleurs ce qu'on attend de lui ? L'omnipotence amène l'omniscience et l'ignorance conduit à l'impuissance. Imagine-t-on possible une réunion d'instance paritaire où le recteur ou l'inspecteur d'académie n'ait pas le dernier mot, ne réponde pas à tout ce qu'objectent les partenaires syndicaux ? L'un s'exaltant d'incarner si parfaitement une Administration maîtrisant le chaos de l'adversité, les autres de si bien déjouer les desseins pervers de la même Administration attachée par essence à nuire à ses agents. Dans l'un et l'autre cas, la jouissance se déduit d'une position au regard d'un Autre (majuscule parce que supposé tout-puissant) auquel on s'identifie ou dont on tente de se séparer.

Une manière de saint laïque

On attend du chef, notamment d'établissement, qu'il soit une manière de saint laïque. Entendons par là qu'il soit doué de "bilocation", de ce pouvoir d'être vu en plusieurs lieux à la fois qui faisait l'apanage des saints médiévaux. Aussi, le principal est-il attendu matudinalement à la porte de son collège pour apprivoiser préventivement la turbulence adolescente, quasi simultanément en cuisine pour prendre le café avec les personnels de service qui ont bien besoin de considération, et, dans le même temps, en salle des professeurs pour une tournée de poignées de mains, amicales mais fermes. À peine a-t-il d'un côté canalisé les énergies débordantes et de l'autre stimulé celles qui défaillent que le voilà appelé à rencontrer des parents, un élu, des porteurs de projet, un fournisseur..., à participer à une réunion en mairie, au conseil général, à l'inspection académique... Un saint ne mange pas, ou si peu, juste de quoi être un martyre, c'est-à-dire, conformément à l'étymologie, celui qui témoigne.

Le renoncement à la toute-puissance

Le cadre ne confond pas action et agitation. Il n'a pas à être partout, car sinon les autres acteurs de l'organisation ne sont nulle part et assurément pas (ou mal) à leur place. Sa place est celle d'un retrait à partir duquel s'ordonne l'action des autres. Le retrait ne se confond pas avec la retraite et s'entend comme renoncement à la toute-puissance spontanée, et par là maternelle, qui va au devant de la formulation de la demande, satisfait le besoin avant qu'il n'émerge. Le cadre ne répond pas à la demande, voire la déçoit, pour que le désir ait une chance, pour qu'une démarche s'initie, pour qu'un travail soit possible. Sans doute est-ce ce qui rend sa position difficile et périlleuse dans un service public où le besoin des usagers se voit de plus en plus confondu avec leur demande parce que l'estimation du premier passe inéluctablement par l'énonciation de la seconde et s'y perd. Le retrait fonctionne comme un espacement, il crée de l'espace à investir et à transformer, l'espace à partir duquel s'ordonne le travail de chacun au sein de l'organisation. Le retrait constitue une forme de modestie structurale à laquelle doit s'astreindre le cadre qui existe moins pour lui-même que pour les autres. Il est une modalité du meurtre évoqué, un meurtre intériorisé et non subi, permettant d'échapper à la vindicte inconsciemment meurtrière engendrée par la toute-puissance, l'activisme confondu avec l'action, la générosité parasitée par la jouissance narcissique. Non seulement le cadre n'énonce pas à la place des autres, mais il sait se taire pour que d'autres prennent la parole. Sans doute est-ce là le plus difficile puisque de la parole naît la légitimité et qu'incarner une fonction est avant tout lui donner une voix. Il cherche la voie moyenne entre le discours injonctif qui énonce le vrai et, à ce titre, sidère et le babil quotidien de l'institution que nourrissent les multiples réunions. Il se méfie de la rhétorique, des discours et des "petites phrases" qui posent le bel esprit et offrent en partage la jouissance narcissique. Comme son retrait était actif, son silence est disert, au sens où il permet que la parole des autres s'éploie et que sa propre parole émerge comme une scansion, une interprétation, une libération du sens de ce qui était à l'oeuvre permettant une nouvelle mise au travail ou donnant au travail collectif un nouveau cours. La parole du cadre est paternelle en ce qu'elle fait loi ; elle autorise plus qu'elle n'interdit ; elle structure, elle organise, elle met de l'ordre dans les paroles et les actes. Elle ne les surplombe pas, ni au titre d'une vérité révélée ni au titre d'une distance hiérarchique. Elle les rend à eux-mêmes, riches d'un sens ou d'une dynamique qui s'ignorait. Elle est structurante parce qu'appel à la responsabilité, à la sortie de l'enfance professionnelle par la reconnaissance d'une implication, de la nécessité de l'inconfort, de la complexité d'un réel à ordonner et cependant constamment au-delà de tout ordre. Ce que nous appelons la parole du cadre n'est peut-être que la recherche d'une modalité particulière du discours, entre le discours d'autorité et le discours de complaisance. Modalité incertaine, comme reste incertaine la position du cadre, position tierce entre l'Autorité et ceux qui, entre haine et amour, la subissent et la servent.

Position impossible, la place du cadre est mythiquement celle du mort, structuralement celle du retrait qui opère, linguistiquement celle du silence autorisant la parole. S'étonnera-t-on que l'Éducation nationale connaisse une crise des vocations et que les problèmes de viviers des corps d'encadrement ne soient pas uniquement liés à l'évolution des pyramides des âges ?

Education & management, n°25, page 38 (08/2003)

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