Dossier : Métiers de l'encadrement

La déstabilisation ?

Vanessa Pinto, centre de sociologie européenne (EHESS-CNRS)

Le groupe social des "cadres", formé au cours des "Trente Glorieuses"1, a connu, ces dernières années, plusieurs transformations importantes. Les effectifs ont continué à croître fortement2 : de 1982 à 1997, la catégorie des "ingénieurs et cadres techniques d'entreprise" a augmenté de 77 %, celle des "cadres administratifs et commerciaux d'entreprise", de 46 %, et celle des "cadres de la fonction publique", de 17 %, l'ensemble de ces trois catégories comptant 1,75 million de cadres en 1997 (soit 7,8 % de la population active occupée, contre 5,4 % en 1982). Grâce à la scolarisation, les femmes représentent désormais près du quart de cet ensemble (en 1997, elles composaient respectivement 11 %, 33 % et 31 % de ces catégories). Au début des années 1990, le chômage des cadres s'est développé et leurs carrières sont devenues plus incertaines. Enfin, les cadres se sont détournés de la CGC, syndicat catégoriel, au profit d'autres organisations, principalement la CFDT.

Effacement des frontières ?

Ces transformations objectives ont fait conclure à une "banalisation", à un "éclatement" et à une "déstabilisation" du groupe : massifié et segmenté, il se "diluerait" et ses frontières s'effaceraient, les cadres tendant à se rapprocher des autres salariés. Prudence. D'abord, quant à une "banalisation" de leurs opinions politiques rendue particulièrement visible par leur vote pour les centrales ouvrières lors des grandes élections professionnelles, on peut supposer, comme Georges Benguigui, que "ce ne sont pas seulement les cadres qui se seraient rapprochés des centrales ouvrières. Ces dernières, aussi, se seraient rapprochées des cadres"3. Il en serait ainsi de la CFDT en raison, notamment, de l'évolution des propriétés sociales de ses responsables et de la place relative de l'Union Confédérale des Cadres en son sein. Il faut prendre en compte l'ensemble des transformations du champ syndical pour comprendre les positions syndicales des cadres.

Maintien des distances

Par ailleurs, les discours sur le déclin de la catégorie des cadres sont produits alors que l'expression "classes sociales" a quasiment disparu du vocabulaire sociologique français. Au nom de thèses comme celle de la "moyennisation" de la société, des outils comme les catégories socioprofessionnelles (CSP) sont ainsi régulièrement remis en question. Pourtant, même si chaque catégorie sociale a subi des changements indéniables dans les vingt ou trente dernières années, les distances sociales entre les groupes et la hiérarchie des rétributions économiques et symboliques se sont maintenues4. Plusieurs études soulignent même un accroissement des inégalités sociales depuis la fin des années 19705, inégalités récemment renforcées par les "35 heures" telles qu'elles ont été mises en place par les entreprises6. Enfin, de même que l'existence de discours récurrents sur le "malaise des cadres", l'hétérogénéité de la catégorie est loin d'être nouvelle comme l'affirment les tenants de l'"éclatement" du groupe. En 1982, Luc Boltanski1 montrait que cette hétérogénéité, produit de son histoire, avait paradoxalement facilité la cohésion du groupe, une "cohésion par le flou" : des individus distincts par leurs diplômes, leurs revenus, leur origine sociale, le contenu de leur travail, et aussi par leur style de vie et leurs positions politiques ont pu croire en leur appartenance à un même groupe - appartenance dont chacun retirait, à sa façon, des profits au moins symboliques - parce que cet agrégat paraissait relativement indéfini. La "force d'attraction" de cet "agrégat faible" tenait pour une part à son indétermination (qui a eu notamment pour effet de neutraliser les antagonismes internes à la catégorie). On peut d'ailleurs supposer que, comme on l'observe actuellement à propos de la question de la RTT7, le sentiment d'appartenance au groupe est inégalement réparti entre les cadres en fonction de leurs caractéristiques sociales.

Force des définitions

Si le groupe des cadres connaît des changements certains comme sa féminisation - qui peut avoir des effets importants sur les représentations et les pratiques de ses membres - néanmoins des conclusions en termes de "déstabilisation" de la catégorie nécessitent quelques précautions. Il semblerait même que la frontière qui sépare les cadres des techniciens et agents de maîtrise se soit renforcée sous l'influence d'un écart croissant des niveaux de diplôme. Ce que montre, au moyen des statistiques, Thomas Amossé dans une thèse en cours sur "l'évolution de la frontière entre cadres et techniciens - agents de maîtrise", où il étudie conjointement les luttes de définitions au sujet de cette frontière. Il faut également prendre en compte les définitions concurrentes du groupe émises par les acteurs syndicaux, patronaux et politiques, ainsi que par les chercheurs. En effet, ces définitions sont aussi performatives : elles tendent à faire exister ce qu'elles prétendent décrire8. Prendre ces définitions pour objet tout autant que les transformations objectives du groupe permet de mieux comprendre ce groupe et la façon dont il est construit ou déconstruit.


(1) Luc Boltanski, Les Cadres. La formation d'un groupe social, Éditions de Minuit, 1982.

(2) Chiffres tirés de l'ouvrage Sociologie des cadres, Paul Bouffartigue et Charles Gadéa, La Découverte, 2000.

(3) "Brèves remarques distanciées sur les cadres", Cadres : la grande rupture, La Découverte, 2001.

(4) Ce que montre Laurence Coutrot ("Les catégories socioprofessionnelles : changement des conditions, permanence des positions ?", Sociétés contemporaines, n° 45-46, 2002) en analysant des indicateurs comme le revenu moyen ou le taux de pauvreté et la probabilité d'obtenir le baccalauréat en fonction de l'origine sociale ou l'accès aux filières "nobles" de l'enseignement supérieur.

(5) Notamment Louis Chauvel, "Le retour des classes sociales ?", Revue de l'OFCE, octobre 2001.

(6) Jérôme Pélisse, "À la recherche du temps gagné. Les 35 heures entre perceptions, régulations et intégrations professionnelles", Travail et emploi, avril 2002.

(7) V. Pinto, "Les attitudes des cadres face à la réduction du temps de travail", Quatre pages, Centre d'Études de l'Emploi, janvier 2003.

(8) Notons que le MEDEF soutient que l'opposition cadre-non cadre n'est plus appropriée et qu'elle est même un obstacle à dépasser.

Education & management, n°25, page 29 (08/2003)

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