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Ce qui fait problème (suite)

Françoise Desagnat, Proviseur du lycée Évariste-Galois, Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis)

Un proviseur passe au crible les dysfonctionnements du système éducatif tant au niveau national qu'à l'échelle d'un établissement du second degré. La mise en place des TPE et la formation des personnels, enseignants et chefs d'établissement, sont placées au coeur du débat.

Si les paradoxes peuvent être féconds, ce n'est qu'en cherchant à les résoudre. S'enfermer dans les contradictions ne sert qu'à stériliser la pensée et les pratiques. Exemple récent ? les TPE, pivot du lycée du XXIe siècle. Le dispositif pâtit aujourd'hui des demi-mesures frileuses dont il est l'objet depuis son invention, afin sans doute de ménager la chèvre (de la centrale) et les choux (syndicaux). Généralisés en 2002, c'est-à-dire à la fois obligatoires et optionnels dans le même temps, évalués sur un mode si variable selon les jurys qu'on abandonne de fait toute idée d'équité, ils deviennent l'exemple même de la notion de sabotage organisé, donnant une fois de plus l'occasion à la tendance routinière et phagocytaire de faire ses ravages au sein d'un corps divisé à leur égard.

Des professeurs en mal de recettes

Les séances d'animation proposées dans les académies ont bien le mérite d'exister mais leurs moyens sont si limités que leur efficacité est d'emblée restreinte. Leur message selon lequel, dans l'apprentissage, le processus a plus de valeur que le produit n'a pas le temps de passer auprès d'un public qui ne se sent que peu enclin à la réflexion, tout orienté qu'il est vers l'attente de recettes aussi rapidement applicables que transmises ; ceci est d'autant plus dommage qu'un tel message serait transférable à tant d'autres domaines de la pratique professorale. Si l'ignorance n'est pas pénalisée, le savoir-faire n'est pas non plus valorisé. Comment un système peut-il survivre à l'absence d'encouragement au perfectionnement ? Pourquoi alors notre système éducatif néglige-t-il tant la valeur ajoutée que constitue la formation continuée de ses personnels ? Quel ministre osera intégrer la formation continuée de son personnel à l'avancement de carrière ? Les seuls stages à public désigné concernent les changements de programme. Un IPR peut conclure son rapport d'inspection par une référence à la formation, cela peut rester lettre morte et sans conséquence. Quand une réforme pédagogique sera-t-elle précédée dans les faits par un dispositif de formation multicatégoriel à l'intention de tous ceux qu'elle peut concerner, qui auront à la mettre en place et/ou à l'appliquer ? En attendant, et puisque je crois à la valeur de la formation, j'installe dans les collèges ou lycées que je dirige un certain nombre de procédures tendant modestement à la valoriser. Je conserve l'habitude minutieuse d'ouvrir dans le dossier administratif une sous-chemise formation continue : mémoire des stages effectués, permettant de solliciter ultérieurement tel enseignant à propos d'une nouvelle action, de l'inclure dans une équipe où ce besoin se ferait sentir.

Le remède du déplacement ?

Je ne déplore pas que les insuffisances des enseignants. Un chef d'établissement partiellement ou totalement incompétent change lui aussi de boutique, est déplacé gentiment, "sorti par le haut" (tiens, pourquoi par le haut ?). Alors, entre nous, dans les réunions de district, par téléphone, on essaye de limiter les dégâts, de lui donner des conseils, de l'aider... Si c'est un adjoint qui a à souffrir des abus de son chef (chef de chef depuis le nouveau statut), on le console, on lui remonte le moral, on l'encourage à tenir encore... tout en sachant qu'au bout du compte il aura tort. Pourquoi et surtout comment en est-on arrivé là ? Sans se perdre dans les détails de l'histoire de l'éducation et pour prendre le risque des raccourcis, je pense que l'accumulation des objectifs tous aussi prioritaires les uns que les autres a fait perdre de vue la finalité de notre système. Le ministère semble appartenir à tout nouveau ministre de l'Éducation, qui aurait sans doute honte de ne pas y avoir laissé la trace de son nom attaché à un train de mesures censé rectifier les précédentes dont personne n'aura eu le temps de mesurer les effets, d'ailleurs. La complexité fait partie de l'évolution et je ne regrette pas la fausse simplicité de l'ordre de jadis où le rapport pouvoir/responsabilité tenait dans un partage clair.

La formation en alternance

Les métiers de l'encadrement doivent évoluer mais je ne crois pas que la prétendue formation par alternance proposée aujourd'hui soit autre chose qu'un cache-misère finalement très coûteux ; les compétences à acquérir peuvent certes se découvrir en grande partie sur le terrain et c'est bien dans l'établissement que fonctionne vraiment le système éducatif ; c'est là que se confrontent les différents points de vue, leurs diverses applications et c'est donc là que les interactions fondent la qualité. Mais, avant de donner à agir, la formation doit donner à penser, même si le temps imparti est relativement bref. Dans l'hypothèse que je reprends d'une nomination en janvier, l'entrée dans la première fonction pourrait commencer par un trimestre dédié à une mise en perspective des enjeux et problèmes, un mémoire sur le management en entreprise ou dans une autre institution publique, voire un établissement scolaire ; quinze jours judicieusement placés permettraient ensuite l'aller-retour alternatif d'autant plus efficace qu'il aura été ancré sur le travail conceptuel préalable. Après la titularisation, une formation continuée programmée et réaliste pourrait venir consolider les bases de cet édifice, en des lieux et des temps intermédiaires, développant à la fois la technicité individuelle et l'enrichissement mutuel selon une construction articulée entre divers partenaires. Une telle formation deviendrait une analyse progressive de pratiques in situ, une aide à la problématisation des situations vécues, une résolution de ces problèmes, une individualisation respectant les rythmes personnels et ceux de l'établissement. Aujourd'hui, les jours et les semaines passés à l'extérieur par l'apprenti chef d'établissement ont également pour effet de l'empêcher de suivre des dossiers, des cas, des projets, de doubler pendant ces périodes la charge de travail du chef en titre, (à qui n'est pas reconnu par ailleurs le statut de formateur), de parcelliser son action sans pour autant lui apprendre à déléguer puisqu'il manquera la phase de contrôlea posteriori. L'avantage est d'être balancé dans le grand bain, où il faut pratiquer tout de suite les mouvements de survie pour tenir la tête hors de l'eau : mais si le chef d'établissement d'accueil ne tend pas les perches ? Ni "respiration cadrée", ni "régulation continue", plutôt une "congestion" assurée. Le tuteur extérieur, reconnu, ne peut se rendre compte que de bien peu de choses. En outre qui peut croire à la validité d'un DESS qui ne fait pas suite à une réelle formation universitaire ? Mettre le processus de formation de ses acteurs en pivot de l'évolution d'un système éducatif digne de notre société postmoderne, c'est réaffirmer l'importance de certaines valeurs classiques qui ne sont en crise que si l'on accepte qu'elles le soient. Sans doute les acteurs et le système ne vivent-ils plus une union parfaite. Nos métiers ne s'exercent plus par vocation ; le rôle social et la personnalité intrinsèque ne constituent plus une entité individuelle monolithique. L'institution décline en ce que ces contradictions apparaissent au grand jour et que le mariage n'est plus ce qu'il était (mais on a bien inventé le pacs). L'action publique ne doit-elle pas justement accompagner cette mutation du système qui permettra encore et toujours aux valeurs universelles et aux particuliers de continuer à faire bon ménage et cohabiter dans la Maison ?

Education & management, n°25, page 10 (08/2003)

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