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Autorité de l'école, autorité à l'école

Jacky Simon, Inspecteur général de l'administration de l'Éducation nationale et de la recherche. Médiateur de l'Éducation nationale

Au coeur de la société civile et scolaire, la question de l'autorité continue de faire débat. Qu'en est-il de l'attente des adolescents ? Comment, au sein du système éducatif, faut-il envisager le problème pour que l'école fasse autorité ?

La crise de l'autorité serait une donnée générale de nos sociétés. Elle toucherait aussi bien les grandes institutions (Église, Armée, et bien sûr l'École...) mais aussi la sphère privée, notamment familiale. Il n'est pas de jour où l'on ne stigmatise la "démission" des parents mais aussi la "démission" de l'État. Au-delà d'une certaine forme de constat, on semble aussi mettre en avant le refus de l'autorité. S'il y a carence de l'autorité, ce serait parce qu'il y aurait refus de l'autorité. Est-ce exact ? Est-il sûr que les élèves refusent l'autorité ? Faut-il plutôt avancer l'idée qu'ils n'en acceptent pas certaines formes qui tirent plutôt sur l'autoritarisme, l'arbitraire ? Bref, dans ce domaine sont-ils différents des adultes ? Comprennent-ils toujours ces comportements erratiques de la part des adultes et parfois de certains enseignants ? Sommes-nous toujours capables de répondre à un besoin de cohérence de leur part ?

En bref, je ne crois pas que le refus de l'autorité soit la question essentielle mais plutôt l'absence d'une autorité à la fois cohérente, lisible et juste... qui est forte et qui exclut, bien sûr, l'arbitraire mais aussi et peut-être davantage, de suivre un certain air du temps qui confond manifestation de l'autorité avec absence de courage, lâcheté, voire compassion à tout prix. Ceci est important dans une société où les besoins de repères sont indispensables. Il n'y pas de vie possible en société sans règles, sans garde-fou, sans interdit.

Que signifie l'autorité de l'école ?

L'école est une institution et, à ce titre, elle fait autorité. Elle doit faire autorité, sinon elle perd sa qualité d'institution, elle se dévalorise, elle se délite, elle se perd... Pour ce faire, elle doit être irréprochable, avoir un comportement exemplaire. Elle est une référence surtout dans un pays comme la France où l'éducation est une affaire d'État. Tout ce qui procède de l'État ou plus encore de la République a valeur de référence. Il en est ainsi de l'école. Aussi, tout dysfonctionnement, tout raté met en cause sa crédibilité, son autorité, son poids moral. Tout ceci peut paraître théorique, mais c'est faire fi du regard porté sur une institution qui concerne 60 millions de spécialistes. Quelques exemples : le principe de gratuité est un principe constitutionnel... la réalité est souvent plus nuancée. Le principe d'accueil est un des fondements de l'école publique... la déscolarisation est plus qu'un raté de l'institution, elle a un contenu moral... La non-discrimination, l'importance de l'enseignement des droits de l'homme... Autant de contraintes fortes qui ont beaucoup plus de poids que partout ailleurs car se situant précisément dans une institution... Ainsi donc l'institution scolaire est sous observation permanente. Elle ne peut que susciter exigence. Elle rencontre rarement l'indulgence. C'est pourquoi, il est très important que l'école bénéficie d'un statut social élevé, sous forme notamment de considération exprimée parfois solennellement par les plus hautes autorités de la République, par des mécanismes valorisant (ex. : la publication d'évaluations incontestables n'excluant ni les ombres ni les couleurs crédibilise l'institution et lui donne l'autorité qui s'attache à la crédibilité et au respect). Ainsi, dans un pays qui attend tout de l'école et qui aime la critique, la marge est-elle étroite pour ceux qui veulent faire bouger le système. Toute critique est un élément de décrédibilisation, tout silence est interprété comme désintérêt mais toute approche lyrique est certes source de satisfaction sans inciter nécessairement à une remise en cause des certitudes ou des nostalgies... Il est clair cependant que la deuxième démarche est plus productive, en particulier vis-à-vis de ceux qui représentent l'institution et agissent en son nom, notamment les enseignants mais aussi les responsables du système éducatif (chefs d'établissement...).

Adhésion aux valeurs de l'École

L'autorité de l'école résulte aussi sans doute du lien qu'on peut établir entre le discours, les objectifs et la réalité (domaines de la démocratisation, de l'emploi par exemple...), mais aussi dans un processus d'adhésion assez général aux valeurs qu'elle défend et met en oeuvre. Ceci est d'autant plus important et difficile que la société dans son ensemble ou les individus pris isolément n'ont pas toujours conscience de la différence qui existe entre l'école et le reste de la société. Comme le dit très bien François Audigier, "l'école n'est pas la société en modèle réduit", mais un lieu avec ses règles, même si ces dernières ne doivent pas être évidemment contraires aux grands principes de l'État de droit, comme ceci n'est pas toujours bien compris, par exemple dans le domaine disciplinaire. En un sens, on a pu dire que l'école était un lieu de résistance qui forme l'esprit, arme des êtres en devenir contre un monde qu'on ne doit pas ignorer mais qu'on doit penser comme transformable. Il faut là aussi dissiper un éventuel malentendu. L'école ne peut être repliée sur elle- même, elle doit faire pénétrer la vie à l'intérieur de sa sphère, non pour s'y dissoudre mais pour mieux l'expliquer et la comprendre. Pour abonder en ce sens, on peut dire aussi que l'école reste libératrice. N'idéalisons pas d'une façon excessive ce qu'on attend de l'institution qui doit tendre sinon vers la perfection du moins vers une cohérence de comportement, bannissant la facilité, excluant la compassion, refusant le mélange des attitudes, par exemple le "toléré" situé entre le permis et l'interdit !

Comment exercer une autorité réelle ?

Les enseignants tiennent leur autorité de leur statut social, c'est-à-dire de la sphère dans laquelle s'attache une considération sociale. Dans ces conditions, l'idée que l'on se fait de l'école, les critiques dont elle est l'objet, rétroagissent sur l'enseignant, d'autant plus que la généralisation guette... Ceci ne signifie pas cependant qu'il faille faire l'impasse sur les critiques sous prétexte que cela nuit au "prestige", à l'autorité "du maître". Il s'agit d'une question de mesure et de savoir-faire... Les enseignants tiennent aussi leur autorité de la qualité du lien entre l'institution et eux-mêmes, dans leurs actes. Ils sont les délégataires de la République dans le domaine de l'éducation. Ils doivent donc être les porteurs des valeurs de l'institution, ce qui peut parfois poser un problème s'ils n'adhèrent pas à tel ou tel aspect de la politique éducative. Doivent-ils pour autant s'en abstraire, s'y opposer au nom de leur "indépendance"? Ne sont-ils pas soumis à une contrainte, à une tension, comme tout agent de la fonction publique à laquelle ils appartiennent ? Se mettre en rupture n'est-ce pas, outre une faute, porter atteinte à leur propre autorité, à leur crédibilité ? Ils méritent assurément d'être soutenus par l'institution mais ils doivent aussi mettre en oeuvre ce que leur demande l'institution (quitte à discuter éventuellement le bien-fondé dans les lieux appropriés...). La question d'un code de déontologie ne se pose-t-elle pas ? L'autorité du maître relève donc à la fois des "grandeurs d'établissement" et des "grandeurs naturelles" définies par Pascal (in Discours sur la condition des grands, 1660). Appartenant à l'autorité éducative, l'enseignant est une autorité d'établissement. "Il n'est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime, mais il est nécessaire que je vous salue" (Pascal). Mais sa valeur intellectuelle, sa compétence, disciplinaire certes, mais pas uniquement, son aura personnelle, son charisme, peuvent lui donner et lui donnent un ascendant sur ses élèves qui le respectent et sur lesquels il exerce une autorité. C'est cela sa grandeur naturelle. Dans ce contexte, on relèvera un certain nombre de questions qui peuvent poser problème. Sur le plan du comportement individuel : comment un enseignant qui est certes bien autre chose qu'un adulte, qui est institué, doit-il se comporter pour faire autorité ? "L'autorité est le pouvoir d'obtenir, sans recours à la contrainte physique, un certain comportement de la part de ceux qui lui sont soumis" (in Encyclopaedia Universalis, Burdeau). Hannah Arendt, dans La Crise de la culture n'affirme-t-elle pas : "Là où la force est employée, l'autorité proprement dite a échoué ?"

La valeur de l'exemple

On respecte donc le maître parce qu'il en impose par ses connaissances, par son attitude, par son comportement... En d'autres termes, par son exemple. L'autorité vient de ce charisme qui s'appuie sur l'exemple donné, la cohérence, ce qui exclut évidemment le non-respect, le débraillé... Certains enseignants sous-estiment leur impact personnel sur les élèves. Ils devraient relire un passage de la lettre de Jules Ferry aux instituteurs du 27 novembre 1883, dans laquelle il parle "de ces enfants qui se pressent autour de vous, écoutant vos leçons, observant votre conduite, s'inspirant de vos exemples". Il ne s'agit pas de regarder vers un passé révolu mais de garder la mesure même en tenant compte de l'évolution des moeurs. Ainsi, le respect impose, à mon avis, de manier le tutoiement avec circonspection (sauf peut-être dans les petites classes) et de ne pas se situer sur le même plan que l'élève qui ne saurait être traité comme un copain mais avec respect, compréhension et dans un esprit de dialogue, sans mélange des genres. Une autre pratique n'est pas sans poser des problèmes. Il s'agit de l'habitude maintenant généralisée de vouloir tout transformer en contrats. Il s'agit souvent, à partir d'une bonne intention première, à travers ces pseudo-contrats, de nier l'autorité d'établissement, de donner l'illusion que tout se négocie alors qu'il faut dans un certain nombre de domaines imposer : la note, évidemment, ne se négocie pas, ce qui n'empêche pas d'être respectueux dans l'appréciation et doit interdire par exemple de sanctionner sans motif. Ainsi, les enseignants qui estiment que leur autorité est amoindrie parce qu'il est désormais interdit d'attribuer une note zéro pour une absence, confondent arbitraire et respect d'un principe élémentaire du droit qui s'impose à eux comme à tout citoyen. Leur autorité doit être ainsi renforcée car cela relève là aussi de l'exemplarité... Incontestablement, pour éviter des incompréhensions de leur part, un sérieux travail de formation ou tout simplement d'information est-il nécessaire à partir des nouveaux textes de juillet 2000 sur les principes qui doivent être mis en oeuvre en matière de sanctions disciplinaires (voir en particulier les circulaires n° 2000-105 et n° 2000-106 du 11 juillet 2000 publiées au b.o. du 13 juillet 2000-spécial). Compréhension, explication et exemplarité dans la rigueur de l'approche et bonne définition de la ligne jaune sont des atouts sérieux pour affirmer son autorité. Dans un tel contexte, les maîtres n'ont rien à craindre de l'affirmation de droits aux enfants. Mais ceci ne signifie pas qu'ils ont les mêmes droits que les adultes. En entrant à l'école, ils deviennent des élèves et, à ce titre, sont soumis aux contraintes de l'institution qui doit les instruire et les éduquer... Aussi faire preuve d'autorité sans autoritarisme est l'enjeu majeur aussi bien pour les enseignants que pour un chef d'établissement, ce qui suppose d'autres qualités que celles s'appuyant sur l'argument d'autorité et un comportement de clerc. C'est pourquoi l'autorité du chef d'établissement doit devenir celle d'un manager éducatif qui entraîne naturellement, ce qui est très souvent plus efficace que l'attitude hiérarchique qui satisfait formellement mais échoue souvent dans un milieu assez rétif au commandement !

Texte associé : Pouvoir et autorité

Face à la crise de l'autorité

L'autorité des parents est aussi essentielle vis-à-vis de l'école mais elle ne peut être qu'un appui pour l'école et non un alibi à la résignation de l'institution quand cette dernière échoue à instruire et éduquer les enfants. Face à cette crise de l'autorité, il ne sert à rien de se lamenter sur la dureté des temps et de rêver à un prétendu âge d'or et d'accuser pêle-mêle la fatalité, les institutions et, bien sûr... les élèves et les familles qui démissionneraient. Il faut au contraire affirmer avec force un certain nombre de principes de justice dans tous les comportements et faire en sorte que la règle, même parfois dure, soit comprise et accueillie comme légitime. Ce n'est pas faire preuve de faiblesse coupable que d'expliquer, de dialoguer si chacun reste à sa place. C'est participer à cette oeuvre difficile de l'enseignant qui est de transformer un enfant progressivement en adulte responsable. À dire vrai, l'école me paraît devoir rester un lieu de contrainte, sans doute nécessaire, pour valoriser l'effort et permettre de savourer la réussite, même partielle. Mais ceci n'est pas incompatible, bien au contraire, avec le plaisir d'apprendre, une des meilleures récompenses...

Note
Ce texte est une mise en forme des propos tenus par J. Simon lors de la table ronde du 26 novembre 2000 au Salon de l'Éducation. Sur le même sujet, on se reportera avec grand intérêt au n° 3 de la revue Administration et Éducation qui publie les actes du colloque de mars 2001 "L'exercice de l'autorité au sein du système éducatif". Cf. Association française des administrateurs de l'éducation, 28 rue du général Foy, 75008 Paris.

Education & management, n°25, page 6 (08/2003)

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