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Épreuves initiatiques

Jean-Charles Bonnet, inspecteur d'académie honoraire

Pour être un "vrai" chef, faut-il avoir subi une épreuve initiatique ? La question n'est pas hors de saison puisqu'un quotidien français a suscité, il y a quelques mois, une vive polémique en pointant du doigt la survivance (sous une forme allégée) de "l'usinage" dans les écoles des arts et métiers, et singulièrement celle de Cluny. Au cours des deux mois qui suivent leur arrivée dans cette illustre école, les nouveaux élèves sont "conviés" - parfois un peu rudement - à se frayer un chemin au milieu d'un dédale d'obligations et d'interdits. Les défenseurs de ces "traditions gadzariques" y décèlent un excellent moyen "pour soumettre les futurs ingénieurs aux imprévus et les former à affronter le stress". Ils saluent également une "expérience qui forme une élite de managers avec un peu de poigne".

Un avatar de l'épreuve initiatique

Sans chercher à raviver une vaine polémique, convenons que cette période d'intégration et de transmission des traditions est bel et bien un lointain avatar des épreuves initiatiques dont elle conserve les caractéristiques : agrégation au clan et perpétuation de ses valeurs, sous l'autorité des anciens. On sait que le sujet a fait, jadis et naguère, les délices des ethnologues, sociologues et psychanalystes. Les interprétations qu'ils en proposent ne vont pas toujours dans le même sens. Mais tous s'accordent pour définir l'épreuve initiatique comme "un processus destiné à réaliser psychologiquement le passage d'un état, réputé inférieur, de l'être, à un état supérieur" (S. Hutin). L'idée du "rite de passage" ne date pas d'hier ! Longtemps elle a trouvé un puissant aliment dans la conviction largement partagée que la douleur n'était pas seulement rédemptrice, comme le professaient diverses religions, mais également formatrice. Notre imaginaire d'écolier se nourrissait de l'aventure du jeune héros spartiate qui se laissait, sans un cri, dévorer par un renardeau caché sous sa tunique. Et nous apprenions par coeur le credo d'Alfred de Musset :
"L'homme est un apprenti, la douleur est son maître/Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert".

Outre-Atlantique : même chanson, en moins romantique ! Les parents estimaient alors que "plus grand serait le nombre d'épreuves inhumaines que pouvait supporter un enfant, meilleure serait sa capacité à supporter les coups du sort de l'âge adulte". Depuis quelques décennies - même si la violence est, plus que jamais, partout présente dans notre univers - l'approche de la douleur a beaucoup évolué. Le professeur René Leriche n'y fut pas étranger. "Il n'y a - rappelait-il opportunément - qu'une douleur qu'il soit facile de supporter, c'est la douleur des autres !"

Un nouveau regard

Cette évolution des mentalités n'a pas remis en cause l'existence d'épreuves initiatiques mais elle nous a conduits à porter sur elles un regard nouveau. À ne plus croire qu'une unique mise en scène (où le convenu l'emporte sur l'imprévu et l'artificiel sur le réel) nous arme suffisamment pour affronter ces probables épreuves que la vie nous réserve : sérieux échec, fausse manoeuvre ou mauvais choix lourds de conséquences, trahison... sans compter - mais cela ne concerne pas seulement les personnels d'encadrement - l'accident, la maladie ou la mort d'êtres que nous chérissions. Marguerite Yourcenar, dans ses derniers ouvrages, est revenue plusieurs fois sur ces "épreuves" ou ces "seuils" initiatiques que nous traversons au cours de nos vies. "Chaque accident, chaque incident, chaque joie et chaque souffrance" peut - dit-elle - être une initiation. Mais elle ajoute aussitôt que rares sont ceux qui subissent ces épreuves initiatiques en connaissance de cause et plus rares encore ceux qui en gardent mémoire. "Quant à ceux qui, par extraordinaire s'en souviennent, ils échouent souvent à en tirer parti". Conclusion un peu désespérante mais qui appelle une urgente question : comment armer les cadres de demain pour qu'ils soient capables d'identifier, d'analyser et de mémoriser celles des épreuves à venir qui, pour chacun d'eux, pourraient avoir valeur d'initiation, celles que Marguerite Yourcenar compare à des accouchements, parce qu'elles favorisent naissance ou renaissance.

Education & management, n°25, page 4 (08/2003)

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