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Le logiciel libre et ses enjeux.

lJean-Pierre Archambault, Mission "Veille technologique", SCEREN-CNDP

Le silence assourdissant sur les logiciels libres interrogeait tout autant que le quasi-monopole des galaxies commerciales, mais...
On entend de plus en plus parler des logiciels libres en général, du système d'exploitation Linux en particulier. Dans les milieux informatiques naturellement, mais bien au-delà. En effet, leur correspondent des enjeux de société majeurs. Et cela vaut pleinement pour le service public d'éducation dont les missions et les valeurs sont en phase avec leur philosophie d'accès à la connaissance et de sa pleine diffusion à tous.

Un logiciel libre est un logiciel dont le code source est accessible1. On peut l'utiliser, bien sûr, mais aussi étudier comment il fonctionne, le modifier, l'adapter à ses propres besoins, le copier et le diffuser à volonté. Ces libertés ne sont accordées qu'à la condition d'en faire bénéficier les autres, de manière à ce que la chaîne de la "vertu" ne soit pas interrompue, comme cela peut être le cas avec un logiciel du domaine public quand il donne lieu à une appropriation privée. La licence GPL (General Public License), la plus répandue, traduit au plan juridique ce genre de contrat. La notion de logiciel libre s'oppose donc à celle de logiciel propriétaire1 dont on n'achète en fait qu'un droit d'utilisation, et elle n'est pas synonyme de gratuité, même si les tarifs pratiqués sont sans commune mesure avec ceux de l'informatique commerciale traditionnelle.

On peut penser dans un premier temps qu'il s'agit là - pouvoir s'intéresser au code source d'un logiciel - d'une affaire qui ne concerne en définitive que les informaticiens professionnels. Mais il est des petits détails qui changent beaucoup de choses. Ainsi les comptes de la nation sont-ils publics. Cela ne signifie pas que tout un chacun les consulte, mais que l'on puisse le faire a son importance. Il en va de même avec les logiciels libres. L'Éducation nationale est grande utilisatrice de logiciels, et par ailleurs elle en produit. Elle est donc intéressée à double titre par les logiciels libres. De plus, ces derniers contribuent également à poser des problèmes plus généraux, dont ils sont plus qu'un élément significatif, au coeur de préoccupations actuelles du système éducatif : édition des ressources pédagogiques, production et propriété intellectuelle des biens informationnels, brevetabilité des logiciels (et aussi du vivant) ; marchandisation, modèles économiques de la société de la connaissance.

Les enjeux informatiques

Pour une part, les logiciels libres constituent une réaction salutaire à la situation qui prévaut dans l'informatique grand public. Les comptes d'exploitation de la société Microsoft pour l'année 2000 font apparaître un chiffre d'affaires de l'ordre de 183 milliards de francs et des bénéfices d'environ 53 milliards de francs : des marges inconnues des autres secteurs d'activité, une véritable situation de rente. Les dernières prétentions de cette société de mises à jour obligatoires des logiciels dont on n'a pas besoin laissent un peu songeur. Dans ces conditions, est-il par exemple vraiment judicieux de débourser des sommes considérables pour doter les établissements scolaires de suites bureautiques, alors que l'on peut se procurer quasi gratuitement des solutions équivalentes du côté des logiciels libres2 ? Pour le moins, la question mérite d'être posée. Facteur de pluralisme technologique3, les logiciels libres contribuent à la régulation de l'industrie informatique et sont un facteur de baisse des prix.

La qualité des systèmes informatiques

Parmi les raisons ayant amené des gestionnaires de salles informatiques à faire le choix de Linux, lassés qu'ils étaient de devoir consacrer une partie appréciable de leur temps à remettre en état des configurations "plantées" car à base de systèmes non fiables, figure la qualité reconnue des logiciels libres. Elle découle de leur mode d'élaboration qui est celui de la recherche scientifique dont les mécanismes moteurs sont fondés sur : la libre circulation de l'information, à laquelle correspond la publication du code source ; le jugement et la validation par les pairs dont l'équivalent est le débogage des programmes par de nombreuses personnes, activité coopérative efficace quand on sait que l'on peut relire indéfiniment une ligne de programme sans voir l'erreur qu'elle contient ; la liberté de chacun de réutiliser, reprendre, amender, déformer, reformuler ou étendre les contributions existantes.?La méthode de développement des logiciels libres est analogue. Elle a permis à quelques centaines de programmeurs disséminés sur la planète de mettre au point un système d'exploitation, Linux, de qualité infiniment supérieure à celle des produits du plus grand éditeur mondial de logiciels : le constat est à méditer sur le plan de l'efficacité économique.

Maîtrise et sécurité des systèmes

Il est difficile de sécuriser un système dont on ne connaît pas les spécifications internes et l'on est à la merci, l'expérience l'a prouvé, de la diffusion d'un code piégé. La non disponibilité du code source place dans une situation de dépendance vis-à-vis de l'éditeur. S'il disparaît, l'absence des données nécessaires à l'entretien des logiciels peut s'avérer catastrophique. En cas de conflit, il n'y a pas d'alternative, sauf à repartir de zéro. L'absence de pérennité des logiciels et des standards propriétaires compromet la pérennité des données archivées. L'indépendance du service public en la matière par rapport aux constructeurs et éditeurs privés signifie adoption de standards ouverts4 et incitation à recourir à des solutions libres. Elle l'amène aussi à reprendre pour son propre compte, c'est à dire pour les programmes qu'il développe lui-même, l'approche du logiciel libre. Pouvant s'appuyer en son sein sur le travail coopératif de milliers d'informaticiens compétents, il y trouve une garantie de maîtrise de l'évolution de ses outils, applications et systèmes d'information.

Les enjeux éducatifs

Un consensus règne sur la nécessité d'enseigner des notions plutôt que des recettes, d'habituer les élèves à la diversité scientifique et technique. Cela suppose un contexte de pluralisme technologique dans les établissements. Dans les sections où l'informatique est objet d'enseignement, quand il faut comprendre les principes et le fonctionnement des systèmes, l'accès au code source est incontournable. Le logiciel propriétaire joue sur l'ignorance d'utilisateurs à qui il propose des solutions "miracles" à leurs besoins. D'une manière générale, il existe une réelle convergence entre la culture enseignante et les principes du libre : accès aux savoirs, diffusion universelle, compréhension des choses, activités en commun. Les logiciels libres constituent une possibilité concrète - droit de copie non limitée avec des licences de type GPL - d'égalité des élèves, et des enseignants, qui doivent pouvoir disposer à la maison des outils avec lesquels ils travaillent en classe. Et, à côté des logiciels il y a les ressources pédagogiques.

Les ressources pédagogiques

Le développement du logiciel libre repose sur l'existence d'une communauté dynamique et soudée. On connaît les nombreuses communautés éducatives, disciplinaires, pédagogiques ou associatives. La question du degré de transférabilité de l'approche du libre à la production des ressources pédagogiques est posée. De tout temps les enseignants ont fabriqué des documents de cours. Mais, la banalisation des outils (traitement de texte, de l'image, publication...), les facilités de reproduction d'un document numérisé et de diffusion avec Internet ont modifié le paysage : l'éditeur n'est plus le passage obligé. Une étude réalisée en 2001 pour le CNDP par l'OTE (Observatoire des technologies éducatives) sur la consultation des sites webs éducatifs par les enseignants a montré qu'arrivaient en tête les sites des associations, puis les sites personnels, les sites institutionnels (ministère, académies, CNDP, CRDP... et loin derrière ceux des majors de l'édition (Vivendi et groupe Hachette).

Un Napster éducatif

Des partenariats de type nouveau se mettent en place. Ainsi celui entre Sésamath, association de professeurs de mathématiques de collège, et le CRDP de Lille. Les ressources pédagogiques produites par l'association sont accessibles librement et gratuitement sur Internet, et donnent lieu parallèlement à l'édition de cédéroms et de manuels commercialisés par le CRDP. Un groupe de la mission veille technologique du CNDP recense, examine et documente les logiciels libres pédagogiques existants. À partir de ces travaux, le Conseil Général de Seine et Marne a financé la réalisation d'une "Débian Éducation" qui va être installée sur tous les ordinateurs des collèges du département. On peut multiplier les exemples. L'opportunité est bien réelle pour le service public de nouer des partenariats s'appuyant sur les innombrables réalisations personnelles et coopératives des enseignants, associant les collectivités locales et les éditeurs scolaires traditionnels, dans une espèce de "Napster éducatif" de producteurs, et non pas uniquement de consommateurs comme dans le Napster musical.

Quid d'un modèle économique ? Au temps de l'information pléthorique, la valeur ne réside pas tant dans sa possession que dans l'attention pour la repérer et dans les services permettant son appropriation. De ce point de vue, l'Éducation nationale bénéficie d'un atout majeur : la compétence est en son sein. Donner un produit et se rémunérer sur des services l'accompagnant est une tendance lourde. La DGT (France Télécom de l'époque) l'avait bien compris en fournissant gratuitement le Minitel, ce qui a permis de donner naissance à des services télématiques et de générer de très nombreuses communications téléphoniques.

La maîtrise des connaissances

Des batailles de "titans" se mènent autour des médicaments génériques, des droits d'auteur sur les produits culturels, de la propriété intellectuelle dans le cadre d'Internet, ou pour tenter d'inclure l'éducation et la santé dans la sphère des services marchands. Malgré l'opposition de la France, un projet de directive européenne est en cours d'adoption pour autoriser la brevetabilité des logiciels. Les logiciels libres sont ici particulièrement visés puisque la publication du code source facilite les recherches en contrefaçons. D'une manière beaucoup plus large, il y a l'enjeu de la prise de contrôle des contenus par le contrôle des infrastructures de la société, les réseaux par exemple, et des outils de production des contenus.

Les enjeux des brevets

Dans la société de l'information, la quasi totalité des activités humaines est amenée à mettre en jeu des systèmes informatiques. Ceux qui contrôleront ces systèmes contrôleront les activités qui en dépendent. Au travers des brevets logiciels, toutes les interactions sociales sont visées, et en particulier toutes celles liées à la connaissance, son usage et sa transmission pour lesquelles les technologies de l'information et de la communication sont essentielles. Avec l'appropriation des méthodes intellectuelles par les techniques logicielles qui les mettront en oeuvre, tous les outils pédagogiques modernes risquent de passer sous la coupe d'intérêts privés. À travers une monopolisation privée des infrastructures, l'enseignement public peut être mis en danger. La brevetabilité des logiciels constitue aussi un moyen de contrôler les standards des formats de représentation de l'information et des protocoles de communication, et donc la diffusion et l'échange des connaissances et de la culture. Il s'agit là d'une législation invisible et sans fondement démocratique, réalisée par le choix propriétaire des architectures techniques qui structurent au moins partiellement la société. Quels que soient les standards qui s'imposent, les détenteurs des brevets correspondants auraient un large pouvoir sur la diffusion et les échanges, les acteurs et la nature des informations échangées. Ce serait alors une prime aux grands acteurs des médias, et donc à terme la fin de la diversité culturelle. De bien des manières, en définitive, les logiciels libres ont objectivement à voir avec des questions sensibles pour le service public d'éducation.


(1) Un logiciel est écrit par un programmeur en langage "évolué" et fait d'instructions comme "si X = "je" alors afficher "je lis"", compréhensible (test sur la variable X puis opération d'affichage) ; l'ensemble de ces instructions constitue son code source ; ce code est ensuite compilé, c'est à dire transformé en une suite de 0 et de 1, son code objet, de façon à être exécuté par l'ordinateur ; les logiciels propriétaires ne sont vendus que sous la forme de leur code objet.

(2) Open Office par exemple.

(3) Il existe une tendance au monopole dans le secteur des logiciels de moyenne ou grande diffusion, de par des coûts marginaux - pour produire un exemplaire supplémentaire- négligeables, le phénomène des rendements croissants et le rôle prépondérant des externalités de réseau qui jouent en faveur des acteurs déjà dominants.

(4) Le développement d'Internet repose sur des formats de données et des protocoles de communication ouverts qui permettent l'interopérabilité des plateformes et des applications.

Education & management, n°24, page 70 (01/2003)

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