Dossier : Questions d'époque

La nostalgie de l'âge d'or

Pierre Cornède, Professeur d'histoire et géographie, chargé de la documentation administrative au CRDP de l'académie de Créteil

La presse distille l'angoisse. "Le système éducatif est en crise et le primaire est sinistré", titrait récemment un hebdomadaire... Il n'est que d'écouter les réflexions de salle des professeurs, de la maternelle à l'université et même au-delà, pour entendre la déploration de la baisse du niveau scolaire.

Même en faisant la part de la lamentation rituelle ne touchant pas au fond des choses, on ne peut s'empêcher de penser à de vieilles expressions comme "le bon vieux temps", "le temps de nos pères", l'histoire de l'humanité ayant longtemps été pensée comme décadence1. Encore au XVIIIe siècle, la démographie naît du souci, en une époque d'expansion qui s'ignore, de conjurer la "dépopulation", dont on sait ce qu'elle est devenue après la transition démographique ! Dans le même esprit, l'agrégation est créée en 1766 pour recruter les professeurs qui enrayeront le danger de chute du niveau consécutif à l'expulsion des Jésuites qui assuraient la plus grande part de l'enseignement des collèges d'Ancien Régime (notre secondaire). Or, nous savons depuis le célèbre et polémique Le niveau monte de Christian Baudelot et Roger Establet2, qu'un niveau ne peut continuellement baisser sans descendre très bas, et qu'il faut surtout prendre garde à ce que l'on mesure et à comment on le mesure. Même les sévères jurys des concours de recrutement d'enseignants comme l'agrégation, qui sont aussi les formateurs des candidats qui s'y présentent, ont renoncé, en contemplant la série de leurs catastrophiques rapports pendant de longues années, à stigmatiser cette chute continue et sont passés à des critiques plus ponctuelles.

L'éclairage docimologique

Les recherches de docimologie historique, c'est-à-dire d'histoire de la notation, sont là pour nous donner quelques exemples. En comparant les copies de différentes époques, on s'aperçoit que l'orthographe au mythique certificat d'études primaires (qui ne dura qu'un siècle, de 1882 à 1989) était meilleure dans l'entre-deux-guerres, mais que c'était alors la discipline privilégiée. Pour les mêmes raisons, le meilleur niveau en langues anciennes a été atteint dans les années 1880. À l'inverse, comment comparer les résultats en génétique, qui n'était pas encore inventée à cette époque, ou en histoire contemporaine, qui était autrefois nécessairement beaucoup moins longue ! De même pour l'illettrisme, création des années soixante-dix, dont la définition, objet d'incessants débats, n'a pas encore trouvé de version officielle et dont l'évolution varie en conséquence de 5 à 20 % des élèves entrant en 6e. Depuis, le mot a été happé par le débat public jusqu'à s'ériger en problème social majeur et la loi de lutte contre les exclusions en a fait une priorité nationale. Pour Bertrand Lahire, il s'agit surtout d'un sujet porteur, d'un thème de campagne électorale sur lequel tout le monde peut se mettre d'accord, alors que le phénomène ne s'est pas amplifié et que la situation s'est plutôt améliorée du fait de la croissance du taux de scolarisation et des exigences accrues de l'École3. Rappelons que, selon la célèbre enquête réalisée à l'initiative du recteur Maggiolo en 1877, 21 % des Français savaient signer leur nom sous Louis xiv et 37 % sous Louis xvi, et que les taux d'analphabétisme étaient donc respectivement de 79 % et 63 %4.

Avec l'école unique

Plus généralement, il est classique de dire que le public a changé, avec la scolarité jusqu'à 14 ans décidée en 1937, prolongée jusqu'à 16 ans en 1959, le "collège unique" en 1975 et les 70 % d'une classe d'âge au niveau baccalauréat en 2000. La proportion de bacheliers pour une génération est passée de 3 % en 1945 à 24 % en 1975 et 50 % en 1992 pour avoisiner 63 % en 1995. Depuis cette date, les résultats se stabilisent autour de 62 % d'une génération.5 Tout cela se passant dans un cadre qui semble avoir radicalement changé avec "l'École unique", mais qui n'est pas plus unifié aujourd'hui qu'il ne l'était autrefois. La loi Debré de 1959 sur le contrat d'association entre les établissements privés et l'État qui provoqua une telle levée de boucliers et permit le développement de l'enseignement privé à côté du public, n'a-t-elle pas correspondu à l'extinction des classes primaires des lycées, dites "petits lycées", rivales de la "communale"? On est donc passé d'une dichotomie à l'autre, mais le principe dualiste est toujours bien vivant... Autre continuité, il est courant de déplorer la féminisation du corps enseignant et de regretter l'époque bénie où de sévères "hussards noirs de la République" inculquaient de saines valeurs aux enfants. Las, en 1900, les instituteurs étaient déjà majoritairement des institutrices et cette expression de Péguy était dépassée dès sa naissance ! Quant à l'examen d'entrée en sixième, censé endiguer le flot des entrants au lycée (notre collège) à partir du moment de sa gratuité, il ne datait que de 19336, tandis que le cours magistral, gloire intemporelle de notre enseignement secondaire, n'était qu'une innovation du début du XXe siècle, après un XIXe siècle ayant accordé une plus grande part au travail personnel de l'élève7. Les bons et les excellents élèves d'autrefois n'ont pas disparu, on les retrouve dans les établissements de prestige, leurs classes préparatoires et les grandes Écoles, ces deux dernières représentant 30 % du budget de l'enseignement supérieur pour un effectif comptant de 3 à 4 % du total des étudiants, ce qui explique beaucoup de choses8. La critique pourrait ainsi porter sur ce non- respect des objectifs proclamés, par exemple sur la démocratisation, et le manque de rentabilité du système en termes de qualification par rapport à l'ambition des programmes, c'est-à-dire sur l'éthique et l'économie de l'éducation. Le pessimisme sur l'état de notre enseignement est-il dû au fameux "malaise des profs" causé par la dégradation de la condition enseignante, ou seulement par la conscience malheureuse de la représentation de celle-ci ? Cette condition ne semble pas plus catastrophique que celle des élèves, mais est tout aussi massifiée : il y a maintenant quatre fois plus d'enseignants dans le supérieur que dans le secondaire il y a cinquante ans. L'École n'est plus un sanctuaire à l'abri des désordres de la vie sociale et ses maîtres ne tirent plus leur autorité d'un principe supérieur, mais de leurs compétences, et elle doit être reconnue de ceux auxquels elle s'adresse9. "Au fond, écrit Antoine Prost, le sentiment de déclassement qu'expriment beaucoup d'enseignants me semble s'expliquer par un changement de leur origine sociale plus que par l'évolution objective de leur condition. Les professeurs d'avant-guerre étaient souvent issus de la toute petite bourgeoisie ou du peuple : devenir professeur constituait une promotion sociale. Les professeurs d'aujourd'hui viennent de la bourgeoisie : cela change la perspective..."10

Le mythe des origines

Dans ce processus de déploration individuelle, ne faut-il pas voir une nostalgie de l'âge d'or, ce moment mythique des origines de l'humanité où les hommes vivent sans travail, sans maladies (et sans femmes) dans une nature généreuse, sous un climat idéal, sans guerre, dans l'amitié, la concorde, la communauté et la justice ? Hésiode en a donné la première expression connue dans Les Travaux et les Jours (106 - 126), mais ce mythe devint bien vite un lieu commun et fut repris après lui par de nombreux écrivains dont les plus célèbres sont Ovide et Virgile, espérant son retour en notre âge de fer. Ce mythe fait aussi partie de ceux de l'Orient ancien, de Sumer à l'Iran, sous la forme du paradis perdu, dont la version la plus connue est celle du jardin d'Éden de la Genèse (2, 8 -17).11 Pour Mircea Eliade, cette nostalgie du paradis est le "désir de se trouver toujours et sans efforts au coeur du monde de la réalité et de la sacralité, et en raccourci, le désir de dépasser d'une manière naturelle la condition divine ; un chrétien dirait : la condition d'avant la chute."12 Un psychanalyste y verrait en raccourci l'impossible régression vers la matrice maternelle.

Une quête nostalgique

On a longtemps cherché à localiser celui-ci à la surface de la Terre, ce qui a entraîné d'importantes découvertes géographiques ; les puritains ont cru l'avoir trouvé dans l'Amérique du Nord du XVIIe siècle13. Jean Delumeau, l'historien du paradis, retrouve les images de cette quête nostalgique sur les affiches proposant des vacances exotiques avec mer bleu, sable blanc et palmiers ; le succès du "sea, sand and sun" du Club Med et de ses émules ne serait donc que le dernier avatar du paradis perdu, du moins dans sa version chrétienne. L'historien de l'éducation Philippe Savoie s'est interrogé sur l'existence de cet âge d'or pour les professeurs et s'est demandé s'il fallait le placer à la Belle Époque. Malgré une aisance relative et une reconnaissance supérieure à celle de leurs prédécesseurs et de leurs successeurs menant à un certain embourgeoisement, ils étaient hantés par la crainte du déclassement, sous le regard sans pitié d'élèves comme Alfred Jarry prenant pour modèle du Père Ubu son professeur de physique ou des lycéens de Louis-le-Grand (beaucoup plus calmes de nos jours) armés de tessons de bouteilles et de barres de fer que la police put seule réduire en 1883. "En dehors de ces circonstances extrêmes, les professeurs chargés d'enseigner à des enfants issus d'un milieu social supérieur au leur ont longtemps connu la position traditionnellement subalterne du pédagogue. C'était peut-être moins difficile à vivre que la situation inverse, qu'on rencontre tant aujourd'hui. Mais cela convient mal à un âge d'or."14 Au cours du temps, la recherche de celui-ci a connu une double évolution. Dans l'espace, pourrait-on dire, elle s'est sécularisée en descendant du ciel de la religion à la Terre de la société civile. Dans le temps, elle est passée d'un âge d'or aussi lointain qu'indéfini à un espace historique privilégié mais bien situé chronologiquement, puis à l'époque immédiatement précédente comme la Belle Époque, enfin à la jeunesse de notre propre génération, la mémoire se réduisant alors en ce domaine à la durée d'une vie humaine, sans plus de dimension historique. Elle a donc parcouru successivement les quatre niveaux de la mémoire orale que les ethnologues rencontrent simultanément : le temps mythique, le temps historique, le temps familial et le temps personnel, pour se fixer au quatrième. Faut-il y voir un effet de "l'accélération de l'histoire", de la marche vers l'individualisation, voire de l'individualisme ? Il ne s'agit pas de céder aux remarques épidermiques ou d'humeur, fondées sur une expérience certes respectable, la nôtre, mais dont nous devons accepter les limites bien étroites, l'aune de notre propre vie, alors qu'il existe maintenant des moyens d'études permettant la connaissance comparative des phénomènes, des fonctions et des structures scolaires dans l'espace et le temps.


(1) Chaunu P., Histoire et décadence, Perrin, 1981.

(2) Baudelot Ch. et Establet R., Le niveau monte, réfutation d'une vieille idée..., Seuil, 1989.

(3) Lahire B., L'invention de l'illettrisme, La Découverte, 1999.

(4) Furet F. et Ozouf J., Lire et écrire. L'alphabétisation en France de Calvin à Jules Ferry, Éditions de Minuit, 1977, 2 vol.

(5) Auduc J.-L. et Bayard-Pierlot J., Le système éducatif français, 7e éd., CRDP de l'académie de Créteil, 2003, p. 64.

(6) Gaillard J.-M., "Les victoires de Jules Ferry", L'Histoire, hors série n° 6, octobre 1999, p. 53.

(7) Prost A., "Le malaise des profs", ibid., p. 101.

(8) Renaut A., Que faire des universités ?, Bayard, 2002, p. 31, 81.

(9) Dubet F., Le Déclin de l'institution, Seuil, 2002.

(10) Prost A., art. cit., p. 101.

(11) Neyton A., L'âge d'or et l'âge de fer, Les Belles Lettres, 1984.

(12) Eliade M., Traité d'histoire des religions, Payot, 1990, p. 322.

(13) Eliade M., La nostalgie des origines, méthodologie et histoire des religions, Gallimard, 1991, p. 152-169.

(14) Savoie P., "La République des professeurs", L'Histoire, n° 268, septembre 2002, p. 81.

Education & management, n°24, page 61 (01/2003)

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