Dossier : Questions d'époque

Pour une professionnalisation

Raphaël Franquinet, Directeur de l'IUFM de Créteil,
Jean-Louis Auduc, Directeur adjoint de l'IUFM de Créteil.

Les instituts universitaires de Formation des maîtres (IUFM) ont été mis en place pour former les étudiants souhaitant exercer dans le système éducatif les tâches d'enseignant, de pédagogue et d'éducateur.

Il s'agit de faire prendre conscience qu'enseigner, c'est faire accéder au savoir les enfants de toutes origines, leur permettant d'atteindre un niveau de connaissances élevé, condition indispensable pour une intégration réussie dans la société française. Il s'agit en même temps de leur faire comprendre qu'éduquer, c'est créer les conditions permettant à chaque élève de développer ses aptitudes, sa personnalité, son autonomie, c'est l'aider à construire son esprit critique et à mettre en place des pratiques de citoyenneté en respectant les valeurs de la culture républicaine qui permettent la vie en commun et l'accès à la démocratie.

Les défis de l'académie de Créteil

Les enjeux de la professionnalisation des enseignants sont encore plus importants dans une académie comme celle de Créteil où se concentrent des populations en difficulté. Un tiers de ses écoles ou collèges sont en ZEP ou en zone sensible, près de cinquante établissements avec des "postes à exigences particulières", un nombre important de lycées classés sensibles. La situation de l'académie entraîne souvent l'angoisse des futurs enseignants qui vont, la plupart du temps, être confrontés lors de leur première affectation à la gestion de publics scolaires hétérogènes, à un environnement des établissements qui amène de nombreuses communes de l'académie à figurer dans les dispositifs de la politique de la Ville. Il est donc nécessaire de préparer les enseignants aux réalités de l'académie, de leur parler un langage de vérité, de faire évoluer leurs représentations des publics scolaires, de leur montrer que les établissements réputés difficiles sont aussi des lieux de réussite où fourmillent des projets et des innovations, où l'on peut s'investir dans la profession enseignante sans en rabattre sur les exigences nécessaires et en considérant que les élèves sont tous capables d'acquérir des compétences, de réaliser des progrès, d'atteindre des objectifs. Ces réalités ont conduit le rectorat de Créteil à développer à tous les niveaux, en collaboration avec l'IUFM de Créteil, un dispositif d'accompagnement à la prise de fonction des enseignants. À ces défis, concernant l'exercice du métier, vient se joindre une situation de relative pénurie dans les universités de l'académie du vivier d'étudiants susceptibles de se diriger vers le métier d'enseignant. L'académie de Créteil a, par exemple, la particularité d'avoir la moitié des professeurs des écoles-stagiaires qui ne rentre qu'en deuxième année à l'IUFM de Créteil, les trois quarts des professeurs stagiaires de collège et de lycée qui n'ont pas fait de première année d'IUFM à Créteil, et autour de 70 % des enseignants de second degré, nommés en premier poste à Créteil, qui ont été formés dans un autre IUFM que Créteil. Ces analyses amènent l'IUFM de Créteil à travailler avec les universités de l'académie pour accroître le vivier d'étudiants désireux de se diriger vers les métiers de l'enseignement et à élaborer un parcours de formation permettant de construire un professionnel concepteur capable de mettre en oeuvre des stratégies d'apprentissage, de concevoir des parcours et des progressions, tout en étant conscient des enjeux éthiques et de la déontologie de l'exercice du métier enseignant. Cette construction implique une forte articulation entre l'apprentissage du métier en 2e année d'IUFM et l'adaptation à l'emploi en année de titularisation. Les IUFM ont à mener le parcours de professionnalisation des candidats au métier d'enseignant dans une situation où la non-réforme des concours de recrutement comme les CAPES maintient une très forte rupture entre la première année débouchant sur les concours du second degré et la seconde année d'IUFM.

Mieux connaître la réalité du métier

Certains rapports de jurys de concours indiquent explicitement que la formation professionnelle relève exclusivement de la seconde année d'IUFM, n'en évoquent aucun des contenus et des exigences et n'invitent donc pas les candidats à mieux connaître les réalités de l'exercice du métier qu'ils auront pourtant à exercer comme stagiaires dès le début septembre suivant. Un tel positionnement des jurys de concours ayant massivement tendance à concevoir la seconde année comme "fournisseuse" de techniques et non d'une professionnalisation porteuse de contenus et d'exigences est entretenu par le fait que la première note pédagogique de l'enseignant est basée exclusivement sur sa place au CAPES : son stage et sa formation n'influent en rien sur celle-ci. Un(e) enseignant(e) bien classé(e) au CAPES dont le stage et la formation auront été considérés comme "juste moyens" sera bien mieux noté(e) en débutant qu'un(e) enseignant(e) mal classé(e) au CAPES et dont, par exemple, le stage en ZEP et la formation auront été jugés "excellents". Des études ont d'ailleurs montré que l'écart ainsi créé restait longtemps présent dans la carrière... Il y a dans le maintien de cette organisation de la première notation pédagogique de l'enseignant, héritée d'une période où l'enseignement du second degré n'était pas massifié, un désaveu implicite de l'importance d'une véritable professionnalisation du métier enseignant. Il ne s'agit pas de diminuer les exigences disciplinaires des concours de recrutement d'enseignants, mais de réfléchir sur la manière dont ces derniers pourraient être mieux tournés vers les réalités du métier qu'exerceront ceux qui s'y présentent. Tout concours de recrutement, notamment dans le second degré, ne devrait-il pas comprendre une partie en relation avec les programmes scolaires ? Il ne s'agit pas de recruter des historiens, des géographes, des physiciens, des musiciens, des plasticiens, etc. mais des enseignants de ces diverses disciplines scolaires. Ainsi les concours de recrutement du second degré pourraient ne plus être exclusivement tournés vers l'amont de la formation universitaire, mais comprendre des épreuves tournées vers l'aval, c'est-à-dire les conditions d'exercice du métier enseignant. La formation en IUFM des futurs professeurs a pour finalité de construire une identité professionnelle qui s'appuie sur des savoirs, des savoir-faire, des gestes professionnels. Pour acquérir ces compétences, l'enseignant est placé, par moments, en situation d'enseignement avec pleine responsabilité pédagogique des élèves dont il a la charge, avec l'aide, le suivi et le soutien d'enseignants plus expérimentés et l'accompagnement de formateurs assurant également des cours de didactique de la ou des disciplines enseignées. Dans le cadre de la formation des professeurs de lycée professionnel, un stage en entreprise est prévu dont l'objectif général est la connaissance du milieu économique. Ces moments d'analyse de pratiques trouvent leur place dans des ateliers de préparation et d'exploitation, dans des regroupements par petit nombre de stagiaires et bien évidemment dans le cadre de la rédaction du mémoire professionnel qui permet au stagiaire à partir de ses expériences de réfléchir sur l'exercice de son métier. À partir d'une problématique pédagogique puisée dans l'expérience auprès des élèves, enrichie d'éclairages théoriques, le mémoire représente une part importante de la démarche réflexive développée au cours de la formation.

L'adaptation à l'emploi

Il s'agit, en articulation avec l'accompagnement à la prise de fonction développé au cours de la première année de titularisation, de faire réfléchir le futur enseignant sur des questionnements utiles à l'exercice de son métier dans des établissements de plus en plus diversifiés. Dans le cadre de la seconde année d'IUFM, il s'agit plutôt de sensibilisation, d'information que de formation proprement dite. Mais, elles sont indispensables pour permettre au jeune enseignant de s'inscrire dans une démarche de formation tout au long de sa carrière. Parmi les thèmes susceptibles d'être abordés, on peut citer : Comment faire le diagnostic d'un établissement ? Quels indicateurs sont utiles ? Quel partenariat établir avec l'environnement ? Comment repérer un élève en difficulté ? en situation de décrochage ? Comment gérer l'absentéisme ? Quelles remédiations possibles ? Comment analyser les conduites agressives des élèves ? Comment gérer les notions de limites, de droit, la loi ? Quels projets envisager pour développer le sens des responsabilités individuelles et collectives des élèves ?

L'insertion et l'investissement dans une équipe

La question des concertations professionnelles, du travail en équipe, apparaît plus indispensable que jamais : "polyvalence d'équipe" dans le premier degré ; "itinéraires de découverte" en collège ; "travaux personnels encadrés" en collège et en lycée ; "projet pluridisciplinaire à caractère professionnel" en lycée professionnel. Le travail sur un projet, une démarche, une activité impliquant un travail d'équipe peut faire partie de la formation. Cela peut concerner : le suivi et l'orientation des élèves ; la coordination d'un projet dans une école ; un projet pédagogique interdisciplinaire ; la mise en place d'une classe à projet artistique et culturel (PAC) ; le suivi de l'activité de clubs, d'associations dans l'établissement scolaire ; le travail avec les associations, les services publics, les personnels des autres ministères, des collectivités locales existant dans l'environnement de l'établissement ; la mise en place de projets communs avec les parents d'élèves et leurs représentants. L'IUFM de Créteil a fait de la dimension culturelle dans tous ses aspects, un axe fort de la formation des enseignants. L'IUFM est d'ailleurs partenaire des quatre pôles nationaux de ressources : littérature, photographie, ville-architecture-patrimoine et arts du cirque, pilotés par le CRDP de l'académie de Créteil. Cette dimension culturelle doit se concevoir dans tous ses aspects, y compris scientifique et technologique, développer des partenariats, des travaux de création, des recherches, permettre des modifications des pratiques professionnelles. La dimension culturelle dans la formation s'est notamment traduite pour le premier degré par : des modules culturels dans la formation initiale, des projets culturels, des ateliers de pratique artistique dans et hors du temps de formation, l'installation d'un écrivain en résidence à l'IUFM de Créteil. Celui-ci a notamment travaillé indépendamment du premier degré avec le centre scientifique et technique de Saint-Denis, lieu de formation des professeurs de l'enseignement professionnel et technologique. L'existence d'un fort pôle professionnel et technologique à Saint-Denis amène l'IUFM de Créteil à travailler à la mise en valeur du potentiel technologique de l'académie, sur la continuité de l'apprentissage technologique de l'école élémentaire au lycée, sur le développement des recherches en matière de didactique dans les champs des enseignements professionnels et technologiques.

La recherche en IUFM

L'IUFM de Créteil, compte tenu des défis posés à l'enseignement dans cette académie se veut aussi un pôle de ressources et de recherches sur les questions qui préoccupent les acteurs du système éducatif. C'est ainsi qu'il a encouragé et soutenu un certain nombre de recherches : des projets portent notamment sur la didactique de la lecture et la production de textes ou sur les pratiques des enseignants de mathématiques. Un appel à projets sur le thème "Enseigner à des publics difficiles" a été lancé en 2000. Ce dispositif a conduit à soutenir quatre projets qui viendront à échéance prochainement. Ces recherches pourront à moyen terme contribuer à construire des outils spécifiques susceptibles d'être proposés en formation initiale et continue afin d'améliorer les apprentissages des élèves ainsi que les conditions d'exercice du métier. Des travaux se développent dans le domaine des TICE selon deux axes : l'analyse des usages et de l'intégration des ressources technologiques dans la classe et leur influence sur les savoirs et les apprentissages ; la conception et l'évaluation d'environnements informatiques pour l'apprentissage. Si le rêve d'un stagiaire débutant est de sortir de l'IUFM définitivement "formé" avec, en main, toutes les clés pour réussir dans le métier, pour les formateurs, la perspective est un peu différente : l'année de formation est une réussite si le jeune enseignant quitte l'IUFM en ayant réalisé qu'il vient juste d'entamer un processus de formation. Les concours, la certification ne donnent pas le savoir-faire pour affronter toutes les situations, dans toutes les circonstances et ne sauraient y prétendre ! L'IUFM de Créteil dans ses choix de formation pour engager les enseignants stagiaires dans un travail d'appropriation, de réflexion autonome qui fera d'eux des professionnels accomplis s'appuie sur trois principes : considérer que la formation commence seulement, développer un va-et-vient étroit entre expérience et formation (théorie et pratique sont indissociables), et reconnaître que sont conciliables adaptation aux divers publics et maintien des exigences nationales.

Education & management, n°24, page 58 (01/2003)

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