Dossier : Questions d'époque

Médias et palmarès...

Thierry Saudejaud, Proviseur du lycée Ampère, Lyon, membre de l'association Pénombre

Il y avait lieu, et il y a toujours lieu, de s'interroger sur les effets induits dans l'opinion publique par la publication de palmarès divers et variés, annoncés par des unes accrocheuses : "Le palmarès des lycées", "Choisir son lycée", "Les vrais bons lycées"...

En mars 1999, l'association Pénombre a consacré sa 6e nocturne1 au traitement par les médias des indicateurs dits de performance des lycées publiés chaque année, au printemps, par la direction de la Programmation et du développement du ministère de l'Éducation nationale. L'interrogation exprimée alors est toujours d'actualité, même si le regard des journalistes semble se porter davantage aujourd'hui sur le climat interne des établissements et les phénomènes de violence qui se produisent tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'École. La logique des organes de presse n'a cependant pas évolué : l'enjeu économique prime sur la qualité et la réalité de l'information donnée, la recherche du sensationnel et l'excès de simplification, voire le simplisme, l'emportent sur le souci de donner les clefs nécessaires à la compréhension des sujets traités.

Définir de nouveaux indicateurs

La question du choix du meilleur établissement scolaire pour ses propres enfants est une question qui préoccupe légitimement les parents d'élèves. D'où l'intérêt manifesté pour les palmarès publiés. La difficulté réside dans le fait que les explications qui les accompagnent sont devenues très sommaires et, du coup, génératrices de jugements non fondés et de stratégies de contournement qui peuvent avoir un effet dévastateur sur des lycées déjà fragilisés en raison de leur situation géographique ou de la nature de leur recrutement. Les médias devraient donc faire oeuvre de pédagogie pour aider à la lecture des indicateurs qui ont été mis en place, non seulement pour répondre à une demande sociale, mais aussi pour permettre à chaque établissement de se situer par rapport aux autres établissements et aux attentes de l'institution scolaire, et de pouvoir ainsi, au travers de son projet d'établissement, infléchir son action, ses pratiques et son mode de fonctionnement, en vue de la réussite du plus grand nombre. Pendant des années, le seul indicateur de référence a été le taux de succès au baccalauréat. Il avait le mérite de la clarté et de la simplicité, et chacun s'en satisfaisait, un bon taux pouvant traduire deux réalités différentes se recouvrant parfois : la qualité du travail des équipes pédagogiques et une politique d'orientation visant à "éliminer" les élèves les plus fragiles. Il faut toutefois noter que la publication de taux attendus aux côtés des taux bruts a permis d'atténuer les effets de perception négatifs. Pour aider à une meilleure appréciation de la qualité du travail de l'établissement, deux autres indicateurs sont venus compléter le premier : le taux d'accès de la seconde au baccalauréat, qui indique la probabilité pour qu'un élève de seconde obtienne le baccalauréat après avoir effectué toute sa scolarité dans l'établissement, quel que soit le nombre d'années nécessaires et le nombre de bacheliers parmi ceux qui quittent l'établissement.

Encore faut-il interpréter

La prise en compte de ces trois indicateurs, avec pour chacun d'eux la comparaison entre le taux brut et le taux attendu, permet d'approcher la "vérité" avec toutefois une réserve. Deux exemples sont de nature à illustrer cette réserve. Dans le premier cas, il s'agit d'un lycée d'une petite ville de province en situation de monopole et offrant une très large palettes de séries. Cet établissement, peu soumis au "tourisme scolaire" et permettant, par sa palette d'options et de passerelles, à chacun de trouver sa voie, a toutes les chances de conserver ses élèves et d'en emmener la très grande majorité au baccalauréat. De bons taux, tant en valeur absolue qu'en valeur relative, constituent à coup sûr un bon indice de performance et témoignent d'un réel travail de qualité. Ils sont significatifs, aussi, d'une fidélité que l'on peut qualifier de contrainte.

Dans le deuxième cas, il s'agit d'un établissement d'une grande métropole de province qui se trouve en situation de concurrence de par sa situation géographique, qui offre une palette de séries plutôt restreinte, et qui pratique une politique d'orientation qui vise, non à conserver ses propres élèves, mais à permettre à chacun d'emprunter la voie qui correspond le mieux à ses goûts, ses aptitudes, son projet. À cela, s'ajoute la présence de sportifs de haut niveau dont le maintien dans la filière de spécialité est remise en cause chaque fin d'année scolaire, l'insuffisance des résultats sportifs, l'inadaptation à l'internat, la difficulté à concilier scolarité et entraînements intensifs, et les blessures à répétition, étant des causes de radiation. Cet établissement perd donc des élèves, en particulier en fin de seconde. Il y a quelques années, la publication dans la presse locale de ce taux d'accès de la seconde au baccalauréat avait fait l'effet d'une véritable douche froide dans l'établissement : taux brut : 60 % - taux attendu : 72 %. L'analyse de l'écart a trouvé sa réponse dans la définition même de l'indicateur qui ne prend en compte que les élèves qui poursuivent leur scolarité dans l'établissement. L'application de la formule de calcul du ministère aux décisions d'orientation acceptées par les familles a donné un taux d'accès de 84 %, ce qui a rassuré familles et professeurs ! La nature et le contexte propres de chaque établissement apparaissent donc comme réellement déterminants.

Les effets des palmarès

La publication des palmarès a pour effet positif celui induit sur les équipes d'établissement. Dès la première diffusion, ces équipes ont dû répondre aux questions des parents et de leurs partenaires en indiquant ce qui pouvait justifier l'écart constaté entre les taux bruts et les taux attendus, leurs explications ne pouvant se fonder sur la seule responsabilité des élèves (travail insuffisant, niveau en baisse, désir de filières inaccessibles). Une véritable réflexion a induit des changements de pratiques individuelles et collectives, de structures et la mise en place de dispositifs visant à une plus grande efficacité. Un premier effet négatif tient aux dérives constatées chez certains chefs d'établissement dont le trop grand attachement à l'image de leur lycée leur fait parfois oublier leur mission de service public qui leur impose de scolariser tous les élèves de leur secteur de recrutement. Chacun veut s'attacher les meilleurs élèves et souhaite, à travers une carte d'options et de filières attractive, afficher une spécificité et une identité à son établissement. Mais chacun doit se garder de vouloir améliorer les performances de son lycée par des pratiques qui auraient pour effet de ne pas inscrire ou de se séparer des élèves les plus difficiles, les moins armés ou les plus démunis. Un deuxième effet négatif tient à l'attitude des parents. Les statistiques ayant aux yeux de certains une valeur prédictive, les parents "informés" délaissent l'établissement de secteur pour un établissement au palmarès plus élogieux. Ces mouvements, s'ils sont limités à quelques éléments, sont sans conséquence. En plus grand nombre, ils peuvent avoir un effet déstabilisateur et faire obstacle à un travail de fond.

Une solution : communiquer !

Le traitement par les médias des questions relatives à l'école révèle chaque jour davantage des excès confinant à l'abus de confiance et à la malhonnêteté intellectuelle.2 Rétablir la vérité des faits et des situations par les mêmes canaux relève, le plus souvent, de la gageure. Aussi est-il impératif que les établissements scolaires, au-delà du nécessaire travail qu'ils doivent effectuer à partir des indicateurs de pilotage mis à leur disposition, saisissent toutes les occasions pour communiquer en toute transparence. L'exercice n'est pas aisé, mais là où il est bien conduit, il génère confiance et respect qui sont de nature à compenser le ressenti induit par les articles à sensation.


(1) Cf.www.penombre.org

(2) Cf. L'article "Les 25 établissements les plus violents de l'agglomération lyonnaise", mensuel lyonnais, octobre 2002.

Education & management, n°24, page 48 (01/2003)

Education & Management - Médias et palmarès...