Dossier : Questions d'époque

"Dessine-moi une entreprise..."

Claude Fabre, Maître de conférences, IUFM de Montpellier,
Anne-Marie Manville, PRAG, IUFM de Montpellier.

Poser la question du rôle et de l'influence des représentations de l'entreprise sur les relations École-entreprise et les choix d'orientation et d'insertion nécessite de s'intéresser à la vision qu'en ont élèves et enseignants.

Les relations école-entreprise restent souvent problématiques, malgré le développement des dispositifs visant à les rapprocher. Or, les représentations de l'entreprise jouent un rôle non négligeable dans les choix des élèves en termes d'orientation et d'insertion. Nous ne défendons pas l'idée d'un partenariat systématique et sans limites entre École et entreprise. Cependant, une meilleure connaissance des entreprises, des contextes de travail et des métiers peut contribuer à éclairer les choix d'orientation et d'insertion et à développer un regard critique sur le monde économique, sans remettre en cause les valeurs de l'École. Au-delà de l'aide à l'orientation, on observe des efforts croissants de rapprochements : stages pour les enseignants, visites d'entreprises, jumelages écoles-entreprises, formations en alternance, conventions entre le ministère de l'Éducation nationale et fédérations professionnelles ou des grandes entreprises, participation des professionnels à l'éducation à l'orientation des jeunes, etc. Outre les stages et les visites d'entreprises, les projets pluridisciplinaires à caractère professionnel (PPCP) sont l'occasion de découvrir l'entreprise, d'avoir une première expérience. Une semaine de découverte de l'entreprise est d'ailleurs prévue pour tous les élèves de classe de troisième. L'entreprise peut également constituer un support de travail ou un objet de débat dans le cadre des itinéraires de découverte (IDD), des travaux personnels encadrés (TPE) et de l'éducation civique juridique et sociale (ECJS).

Au coeur du débat

Les relations école-entreprise représentent toutefois un débat récurrent au sein de l'enseignement. Logiques, valeurs et conceptions différentes de la formation expliqueraient la dissociation entre sphère éducative et sphère professionnelle. Les vieilles querelles n'ont pas complètement disparu : l'École reproche plus ou moins explicitement à l'entreprise sa logique de profit et sa vision à court terme. À l'inverse, il n'est pas rare d'entendre des responsables d'entreprises reprocher à l'École son manque de sens de la réalité et le manque de professionnalisme des jeunes diplômés. L'École doit-elle former pour l'entreprise ? Nous ne le croyons pas. Elle doit toutefois aider les jeunes à appréhender le monde avec lucidité et autonomie. Dans ce contexte, vouloir protéger l'École en ignorant ces réalités est une utopie. Poser la question du rôle et de l'influence des représentations de l'entreprise sur les relations École-entreprise et les choix d'orientation et d'insertion nécessite de s'intéresser aux élèves, aux enseignants et aux responsables d'entreprises.

Les résultats présentés sont issus d'une enquête réalisée entre janvier 2000 et juin 2001 en trois étapes. La première s'est limitée à des élèves de filières tertiaires (seconde, première et terminale STT, BTS tertiaires, DPECF, DECF) de lycées de l'académie de Montpellier ; 434 questionnaires ont été traités. Dans un second temps, l'étude a été étendue à des étudiants de l'iut de Béziers appartenant aux formations dut techniques de commercialisation et génie des télécommunications et réseaux. 190 questionnaires ont pu être exploités. La forte présence d'étudiants post-bac se justifie par nos interrogations sur l'insertion professionnelle. Dans un troisième temps, nous avons interrogé des professeurs et conseillers principaux d'éducation stagiaires de toutes disciplines de l'académie de Montpellier ; 160 professeurs et CPE stagiaires appartenant à 20 disciplines différentes ont finalement participé. Seuls les résultats concernant les élèves et étudiants (tous de filières "tertiaires") sont présentés ici.

La méthodologie

Le recueil des données a été fait en une fois, par questionnaire. La structure de l'échantillon d'élèves-étudiants permet d'apprécier l'évolution des représentations à la fois en fonction du niveau scolaire et de la filière. À cet effet, plusieurs questions d'évocation (ouvertes) ont été intégrées. Il s'agit notamment de citer des mots qui viennent à l'esprit quand on pense à l'entreprise, ou encore de citer spontanément des noms d'entreprises ou des événements d'actualité. Le questionnaire visait également à identifier les perceptions des élèves vis-à-vis de l'insertion professionnelle et des relations École-entreprise. La représentation sociale de l'entreprise : quelles composantes ? À quoi vous fait penser le mot entreprise ? La première question d'évocation permet d'identifier cinq pôles principaux. Le pôle "travail/relations de travail" est le plus important. Il regroupe 40 % des réponses exprimées. Nous constatons que le travail constitue le coeur des représentations sociales de l'entreprise. Il apparaît en tant qu'activité (emploi, vie active, licenciement, chômage) et en termes de vie au travail (collaboration, rémunération, organisation, ambiance). On note une évocation fréquente du groupe de travail (équipe, communauté) et des contraintes du travail (flexibilité, 35 heures, pointage), ce qui rejoint les études récentes sur la vie au travail. Le second pôle concerne "la performance" de l'entreprise. Deux conceptions distinctes se dégagent : la première renvoie à la performance financière, autour des notions de profit, de rentabilité, de productivité et d'argent, alors que la seconde renvoie à la compétitivité "hors coûts", autour des notions de dynamisme, d'innovation, de concurrence, de vente ou de qualité. Ce pôle apparaît avec une fréquence de l'ordre de 25 %. Le troisième pôle concerne "les acteurs" de l'entreprise et leur statut : salariés, employeur, hiérarchie. Il représente environ 20 % des réponses. On peut y voir une représentation de l'entreprise moyenne, hiérarchisée, où les fonctions sont clairement dissociées. On notera sur ce point que les syndicats ne sont jamais évoqués par les élèves interrogés. Le quatrième pôle évoque "les évolutions de l'entreprise" : informatique, mondialisation, services. Les répondants semblent avoir bien intégré la tertiarisation des entreprises, autour du triptyque "services-clients-vente". On note que le mot "ouvrier" n'est jamais prononcé. Plus marginal, le dernier pôle aborde la "responsabilité de l'entreprise" et "la place de l'entreprise dans la société". L'entreprise est associée à des mots comme corruption, citoyenneté, respect, jungle. On trouve ici des réponses plus "critiques", plus engagées, qui marquent une prise de recul par rapport à l'entreprise, son image et son rôle social. Ce pôle représente une quinzaine de répondants sur l'ensemble de l'échantillon.

Le travail au coeur des représentations

On constate sans véritable surprise la place du travail au coeur des représentations sociales de l'entreprise, à la fois dans sa dimension "emploi" et dans sa dimension "vie au travail". Le travail en entreprise est vu comme un moyen de subsistance et de sécurité matérielle mais aussi comme un moyen d'intégration sociale et une source d'épanouissement pour les élèves. Les événements d'actualité cités par les répondants ne semblent donc pas remettre en cause la valeur et le sens du travail salarié. Les réponses fournies témoignent sur ce point d'une bonne connaissance des évolutions organisationnelles, et révèlent plusieurs contradictions. Si le travail leur apparaît essentiel, les élèves et étudiants interrogés pensent qu'il est plus difficile de trouver un emploi aujourd'hui, et que le travail est souvent plus précaire. Le travail est jugé plus valorisant qu'avant mais plus pénible et plus contraignant. Si l'informatisation et la mécanisation ont rendu le travail plus facile aux yeux des répondants, ils considèrent les conditions de travail plus pénibles, surtout en raison des contraintes imposées par la flexibilité.

La place du travail dans les représentations

Les attentes vis-à-vis du travail contrastent avec la vision des valeurs des entreprises et de l'état des relations sociales : pour les élèves comme pour les étudiants, l'entreprise, ce serait plutôt la loi de la jungle qu'une grande famille, et la recherche du profit le principal moteur de l'entreprise. Les réponses sont plus partagées entre élèves de tertiaire et étudiants de l'iut en ce qui concerne la façon dont les dirigeants traitent leur personnel. Les réponses fournies montrent que la représentation spontanée de l'entreprise chez les élèves est incontestablement celle de la grande entreprise. Les entreprises les plus citées sont des sociétés ou des groupes de taille nationale ou mondiale : ibm, Carrefour, Renault, Coca-Cola, EDF-GDF, France Télécom, SNCF, Total, Cora, Auchan, Peugeot, Microsoft, etc. Les secteurs les plus évoqués sont l'industrie traditionnelle (automobile), l'énergie, la distribution, l'informatique et la communication (téléphonie surtout). Si on note une part non négligeable d'entreprises implantées localement (40 % des réponses environ), ce sont surtout des filiales, établissements ou sites de groupes et enseignes de taille nationale ou internationale. Les pme-pmi locales indépendantes n'occupent qu'une place limitée, alors qu'elles représentent plus de 90 % de l'économie française. Dans les mots cités spontanément, le mot "pme" n'apparaît qu'une seule fois... Dans le même ordre d'idée, on constate que bon nombre de noms d'entreprises renvoient simultanément à des marques (ibm, Coca-Cola, Nike, Perrier, Carrefour, Danone), ce qui démontre l'importance des expériences de consommation dans la formation des représentations. Dans l'actualité, ce sont surtout les événements très médiatisés qui attirent l'attention. L'entreprise est interpellée sur des questions de citoyenneté, de responsabilité écologique ou sociale : Total-Fina avec l'Erika (marée noire), Moulinex et Michelin avec leurs licenciements représentent à eux seuls près de 70 % des réponses. Les autres événements cités sont des opérations de fusion (AOL-Time Warner) ou de rachat (France Télécom-Orange). Dans de très rares cas, sont évoqués des événements comme la sortie d'un nouveau produit, une innovation sociale, a fortiori dans une entreprise locale.

Portrait de l'entreprise idéale

Pour 2/3 des répondants, l'entreprise "idéale" est une entreprise de taille moyenne (50 à 500 salariés) ou petite (10 à 50). La grande entreprise n'obtient que 19 % des suffrages. En ce qui concerne le secteur, il s'agit en grande majorité du tertiaire (privé ou public), ce qui s'explique par la formation des répondants. L'industrie ou l'artisanat n'obtiennent que 5 % des réponses. Les élèves expriment des attentes précises vis-à-vis du travail et des relations sociales : ils recherchent une entreprise qui favorise la coopération, la participation du personnel, le travail en équipe, et qui s'appuie sur des valeurs plus sociales que financières. Concernant le statut, les réponses sont plus partagées : pour les élèves de lycée, le privé et le public sont à égalité. Le statut associatif représente 5 % des réponses. Pour les étudiants de l'iut, c'est le privé qui l'emporte largement (2/3 des réponses) et on note chez les étudiants de techniques de commercialisation un attrait croissant pour le privé entre la première et la seconde année. Ce portrait fait clairement apparaître la pme comme l'entreprise idéale pour les élèves et étudiants interrogés. Concernant les critères de recrutement des employeurs, la vision des élèves et étudiants interrogés est homogène. On trouve en grande majorité des critères classiques comme les diplômes, l'expérience professionnelle ou la maîtrise des langues et de l'informatique. Arrivent ensuite le physique, la mobilité géographique, les "relations" ou l'âge. On notera qu'un nombre non négligeable de répondants pense que le physique et les relations (le "piston") interviennent dans les choix de recrutement des dirigeants. Le sexe et la situation familiale sont jugés peu importants. Au niveau des qualités recherchées, les connaissances techniques sont jugées les plus déterminantes, même si la communication orale ou le dynamisme sont souvent cités. On constate ici que la représentation du métier de "gestionnaire" reste encore très technique (les répondants sont de futurs gestionnaires), et la faible fréquence de citation des qualités de courage, d'esprit d'initiative, ou d'esprit critique donne certainement à réfléchir... L'état des relations École-entreprise n'est pas imputé seulement à l'École. À cette dernière, les élèves reprochent le plus souvent un manque d'ouverture et d'informations sur le monde des entreprises, un manque de responsabilité, de motivation et de professionnalisme. Les critiques faites aux entreprises vont dans le même sens : ils souhaiteraient plus de stages, de disponibilité, d'ouverture à l'égard de jeunes sans expérience...

Afin d'améliorer les relations École-entreprise, il convient de faire évoluer d'une part les représentations de l'entreprise auprès des élèves, des enseignants et des parents, et d'autre part celles de l'École auprès des entreprises. Nous nous bornerons ici à explorer le premier volet, celui des représentations de l'entreprise et nous proposerons des pistes d'actions en direction principalement des enseignants, des parents et des élèves. Notre propos n'est pas de donner la "bonne représentation" de l'entreprise mais d'aider à une meilleure connaissance des entreprises en montrant leur diversité et leur complexité. Plutôt que rajouter d'autres dispositifs à ceux qui existent déjà, essayons de les utiliser dans la perspective qui est la nôtre. La démarche reposant sur deux axes - prise de conscience et réflexion puis action - peut aussi bien s'appliquer à l 'élève qu'à ceux qui sont en amont de lui, c'est-à-dire la communauté éducative composée des enseignants, des divers personnels de l'établissement et des parents. Par conséquent, deux appuis deviennent "incontournables" et deviennent le passage obligé de nos propositions : celui du projet d'établissement et celui du projet de l'élève.

La formation des futurs enseignants

Examinons par exemple le module "ouverture au monde de l'entreprise" réalisé à l'IUFM de l'académie de Montpellier en formation initiale dispensée auprès des professeurs stagiaires et CPE stagiaires du second degré (environ 800 stagiaires répartis dans 32 groupes sur les divers sites de l'IUFM pour l'année universitaire 2002-2003). Cette formation vise à renforcer ou créer une culture technologique chez les futurs enseignants en développant l'information sur les entreprises, les emplois, les milieux professionnels. Il s'agit de permettre aux futurs enseignants et CPE d'appréhender les évolutions des organisations et du travail pour guider et accompagner les élèves dans la construction de parcours scolaires et professionnels à travers une démarche éducative active et cohérente. Le module a pour but de favoriser une "ouverture" sur l'entreprise : cette ouverture passe essentiellement par la connaissance de la diversité des entreprises et une réflexion sur la dimension humaine de l'entreprise, notamment sous l'angle des savoir-être et de la notion de projet entrepreneurial. Outre des témoignages et des échanges, le module a également pour but de présenter et d'examiner les dispositifs permettant d'appréhender l'entreprise et de transmettre des ressources utilisables par le professeur pour sa propre formation. Il s'appuie sur un partenariat avec différentes associations et groupements professionnels. Il est donc un moment de rencontre entre deux mondes qui se côtoient en général assez peu. La journée de formation est conçue comme un travail sur les représentations : représentations de l'entreprise d'une part et représentations du rôle de l'enseignant d'autre part. La participation de responsables d'entreprises permet de découvrir l'entreprise sous l'angle des parcours personnels, du quotidien, et des relations humaines. Elle permet notamment de "dédramatiser" le rôle des diplômes dans les parcours professionnels. Ensuite un travail par ateliers permet aux professeurs et CPE stagiaires de réfléchir au rôle qu'ils ont à jouer en matière d'information et d'aide à l'orientation auprès de leurs propres élèves, et aboutit à la production de ressources utilisables en situation. Il s'agit à notre sens de créer chez l'élève une culture et une pratique minimale des entreprises et des métiers qui puisse l'aider dans ses choix d'orientation et d'insertion professionnelle, et qui l'amène à réfléchir aux compétences à développer par rapport à la vie active.

Des représentations à faire évoluer

Rappelons que notre idée n'est pas celle d'un partenariat systématique entre École et entreprise, ni celle d'une instrumentation de l'École au service de l'entreprise. Chacune a ses priorités, ses valeurs, ses méthodes. Toutefois, nous croyons qu'entretenir des mythes, des a priori ou des caricatures sur le monde ne peut pas aider les élèves à s'y intégrer en tant qu'individus. Les dispositifs existants peuvent/doivent être mis en oeuvre en ayant bien soin de définir leurs objectifs, de préparer l'action, d'en assurer le suivi puis de l'exploiter dans le cadre de la classe, de l'établissement. Rappelons-en quelques-uns : "Itinéraires de découverte" et "travaux croisés" au collège, TPE au lycée, PPCP en lycée professionnel, stages de découverte de l'entreprise et stages de formation. Dans la plupart de ces démarches, la capacité de la communauté éducative à travailler en réseau et à développer des projets interdisciplinaires est souvent déterminante.

Education & management, n°24, page 44 (01/2003)

Education & Management - "Dessine-moi une entreprise..."