Dossier : Questions d'époque

Tout au long de la vie

Jean-Pierre Boyer, Ancien spécialiste du programme au secteur de l'éducation de l'UNESCO, secrétaire général de la Commission française pour l'UNESCO

"Le concept d'éducation tout au long de la vie apparaît comme l'une des clés d'entrée dans le vingt et unième siècle". C'est en ces termes que le rapport, présenté à l'UNESCO en 1996 par une commission présidée par Jacques Delors, proposait de placer cette notion au centre de la réflexion et de l'action de l'Organisation internationale.

La Commission Delors, composée de quinze personnalités issues de l'ensemble des régions du monde avait été chargée par le directeur général de l'UNESCO d'apporter une réponse à la question : "Quelle genre d'éducation faudra-t-il demain, pour quel genre de société ?". Pour ce faire, et pour s'efforcer de surmonter l'obstacle de l'extraordinaire diversité des situations de l'éducation dans le monde, elle avait situé sa réflexion dans un cadre à la fois global et prospectif. Trois défis lui avaient, en ce sens, paru essentiels pour définir les politiques éducatives : celui de la mondialisation (comment devenir citoyen du monde sans perdre ses racines ?), celui de la citoyenneté (comment l'éducation peut-elle contribuer à une véritable participation démocratique ?) et, enfin, celui du développement. Les conclusions du rapport sont en ce domaine très claires : c'est bien par un effort d'éducation de l'ensemble des citoyens que l'on pourra répondre à ces défis : maîtriser la mondialisation par une meilleure compréhension de nos interdépendances ; promouvoir la citoyenneté démocratique ; parvenir à un développement durable, fondé sur l'être humain.

S'adapter à un monde changeant

Surtout, le rapport propose que soit mis en oeuvre, dans toutes ses implications, le concept d'éducation tout au long de la vie. Il ne suffit plus, en effet, que chaque individu accumule au début de son existence un stock de connaissances où il pourrait puiser indéfiniment. Il faut surtout qu'il soit en mesure de saisir, d'un bout à l'autre de son existence, toutes les occasions de mettre à jour, d'approfondir et d'enrichir cette connaissance première et de s'adapter à un monde changeant. L'éducation tout au long de la vie dépasse ainsi la distinction traditionnelle entre éducation première et éducation permanente et correspond à la nécessité de repenser les différents temps de la vie humaine. Certes, le rapport Delors reconnaît la nécessité de la formation permanente conçue comme une adaptation aux changements du monde du travail. La transformation des processus de production conduit à une obsolescence rapide des savoirs et des savoir-faire acquis lors de la formation initiale.

Mieux maîtriser son destin

La formation permanente correspond alors à une exigence d'ordre économique : elle permet à l'entreprise de se doter des compétences nécessaires pour maintenir l'emploi et renforcer sa compétitivité ; elle fournit, d'autre part, aux individus l'occasion d'une mise à jour de leurs connaissances ainsi que des possibilités de promotion. Mais, en même temps, la Commission va plus loin : l'éducation tout au long de la vie doit permettre à chaque individu de maîtriser son destin dans un monde en mutation rapide, dominé par la mondialisation. L'éducation tout au long de la vie correspond tout d'abord à une modification des différents temps de la vie humaine : il n'y plus un temps pour apprendre, pour travailler, pour prendre sa retraite. L'augmentation du temps non travaillé dans les sociétés post-industrielles constitue d'autre part une donnée fondamentale : la durée moyenne de la vie active a diminué d'un tiers au cours du XXe siècle, passant de 100 000 à 70 000 heures ; les projections pour l'an 2025 font état de 40 000 heures. Le temps ainsi libéré peut devenir temps choisi, pour s'éduquer, se cultiver : il s'agit de réaliser par l'éducation un véritable projet de société. L'éducation tout au long de la vie correspond aussi à une modification de l'espace éducatif : on n'apprend plus uniquement à l'école ou à l'université ; les associations, les entreprises, les institutions culturelles, les médias sont également des sources d'apprentissage. C'est également l'ensemble des moyens offerts par la société de l'information qui doit être mobilisé au service de l'éducation : les nouvelles technologies sont appelées à devenir l'un des vecteurs privilégiés de l'éducation tout au long de la vie. Il s'agit donc de tirer parti (et l'École doit y préparer) de toutes les ressources de l'éducation informelle, ce qui correspond, selon des recherches récentes à 75 % des apprentissages dans les pays développés. La notion de "société éducative" complète naturellement celle d'éducation tout au long de la vie. C'est la vie sociale dans son ensemble qui peut et doit fournir à l'individu les occasions d'apprendre et d'épanouir ses talents.

Repenser la globalité du processus éducatif

D'autre part, le principe d'une éducation qui se déploie tout au long de la vie humaine conduit à repenser la globalité du processus éducatif : le rapport propose, par exemple, de généraliser l'alternance entre l'École et le monde du travail ou de faire en sorte que l'université devienne plus accessible aux adultes qui souhaitent reprendre leurs études ou simplement enrichir leurs connaissances. Le développement de l'éducation tout au long de la vie implique également que soient établies de nouvelles formes de certification qui tiennent compte de l'ensemble des connaissances acquises en dehors du système scolaire et universitaire. Il s'agit là de quelques pistes, parmi d'autres, contenues dans un rapport, qui, d'une manière générale, ne prétendait pas fournir des recettes ou des réformes "clés en main", valables partout mais souhaitait plutôt stimuler le débat international sur l'éducation.

De fait, ces propositions ont largement contribué à réorienter les programmes de l'UNESCO. Elles ont été complétées et enrichies, lors du Forum mondial qui s'est tenu à Dakar, du 26 au 28 avril 2000, et qui réunissait également le PNUD, l'UNICEF, l'OIT et la Banque mondiale. Les participants au Forum de Dakar se sont engagés collectivement à assurer la réalisation des objectifs suivants : développer et améliorer sous tous leurs aspects la protection et l'éducation de la petite enfance ; faire en sorte que d'ici 2015 tous les enfants, notamment les filles et les enfants en difficulté, aient la possibilité d'accéder à un enseignement primaire obligatoire et gratuit de qualité et de le suivre jusqu'à son terme ; répondre aux besoins éducatifs de tous, jeunes et adultes, en assurant un accès équitable à des programmes adéquats ayant pour objet l'acquisition de connaissances ainsi que des compétences nécessaires dans la vie courante et pour l'exercice de la citoyenneté ; améliorer de 50 % les niveaux d'alphabétisation des adultes et, notamment, des femmes d'ici 2015 et assurer à tous les adultes un accès équitable aux programmes d'éducation de base et d'éducation permanente ; éliminer les disparités entre les sexes dans l'enseignement primaire et secondaire d'ici 2005 et instaurer l'égalité dans ce domaine en 2015 en veillant notamment à assurer aux filles un accès équitable et sans restriction à une éducation de base efficace et de qualité ; améliorer sous tous ses aspects la qualité de l'éducation dans un souci d'excellence de façon à obtenir pour tous des résultats d'apprentissage reconnus et quantifiables - notamment en ce qui concerne la lecture, l'écriture et le calcul et les compétences indispensable dans la vie courante.

Il importe enfin de rappeler que l'UNESCO a été désignée à Dakar comme "chef de file" de l'ensemble des organisations internationales qui contribuent à la réalisation d'un cadre d'action établi pour répondre à ces objectifs ambitieux.

Education & management, n°24, page 42 (01/2003)

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