Dossier : Questions d'époque

Les enfants bolides

Albert Zenou, Principal du collège Auguste-Renoir, Chatou (78)

Voici un parcours de lecture puisant autant dans les mythes antiques que dans la psychanalyse pour prendre ses distances avec la violence générée par la confusion des places et des rôles.

La question du vivre ensemble et la recherche de réponses appropriées est un problème majeur de l'éducation aujourd'hui. En effet, lorsque ce vivre ensemble n'est pas possible du fait de multiples blocages, le terrain de l'humain est envahi par la violence, les enfants ne participent plus à la vie collective et deviennent, comme le disait Jacques Lacan, "des enfants bolides [qui] fonctionnent à la façon de petites machines, sortes d'auto-tamponneuses réglées entre elles par la seule aimantation des images qu'elles veulent donner d'elles-mêmes". La vie ensemble est en effet difficile quand les repères disparaissent et quand les valeurs se désintègrent. On ne trouve plus alors sa place. Groucho Marx exprimait cette difficulté par ce magnifique aphorisme : "Marx est mort, Dieu est mort, et moi je ne me sens pas bien du tout." Il s'agit d'une société qui perd en partie le sens des valeurs et qui permet par exemple que l'on fasse l'apologie du film Les Nuits fauves qui montre qu'on se "passe" le sida en période de lutte contre cette maladie. C'est une société narcissique où les individus s'impliquent peu dans le processus social, économique ou politique et où la seule implication qui ait un sens est le moi individuel, personnel et l'accomplissement de soi. Comme le fait remarquer Gilles Lipovetsky, "l'individualisme inaugure, par son indifférence historique, l'ère du vide".

Au risque de la dissolution

Dans cette ère du vide, cette "dérive des sentiments", la dissolution de la figure du père (le père souvent déconsidéré de nos banlieues) est centrale. Il s'agit alors d'une société qui produit l'évacuation des tabous fondamentaux, y compris celui de l'inceste. Lacan rappelait pourtant que "c'est dans l'ordre de la culture que se joue la loi. La loi a pour conséquence d'exclure toujours l'inceste fondamental". Serge Gainsbourg chante pour sa fille : "L'amour que nous ne ferons jamais ensemble est le plus beau, le plus violent, le plus pur, le plus enivrant, esquisse, esquisse délicieuse enfant, ma chair mon sang Charlotte for ever." Absence de père, absence de repère, absence de place, évacuation des tabous fondamentaux. De cette confusion ne peut naître que la violence qui saisit OEdipe, le sans-place (mari de sa femme, de sa mère, fils de sa mère, etc.) et qui le conduit à s'aveugler. Pour éviter cet aveuglement, il faut redonner du sens et des ancrages forts. Il faut bien alors tenter de bricoler de la loi. Mais pas n'importe quelle loi. Il ne s'agit pas d'assujettir ou de lier le sujet. Il s'agit d'une loi qui est "inscription d'une séparation, qui différencie, qui délie et délivre le sujet. La pratique pédagogique comprise comme une entreprise de mise-en-forme et de production débouche sur/implique une visée de régulation et de mise-en-ordre ou encore de "moralisation"" comme le précise Francis Imbert dans Vers une clinique du pédagogique.

Réinventer la loi

D'Aristote à Durkheim, c'est la philosophie dominante, c'est comme le disait Piaget "une pédagogie qui est un modèle d'éducation traditionnelle et compte sur des méthodes foncièrement autoritaires". Bricoler de la loi en imposant ce type de règle, c'est imposer la toute-puissance du groupe sur le sujet. L'éthique vise le contraire : elle a pour but de libérer l'individu des bonnes formes, des bonnes habitudes, des belles images. C'est là que la loi doit se bricoler, la loi symbolique qui va permettre à l'individu de ne pas s'immobiliser, de ne pas se figer dans la contemplation narcissique de son image. C'est le travail de Rousseau dans L'Émile qui va consister en "la substitution d'un champ d'engagement et de réciprocité à un champ de contention et de manipulation", selon la formulation de Francis Imbert. Pour mieux saisir comment il faut réinventer de la loi, on peut recourir à une entrée symbolique qui offre l'avantage de raccourcis permettant de faire de grandes économies puisqu'elle entretient des rapports étroits avec l'inconscient. C'est cette entrée qui nous permettra de saisir des enjeux structurants à travers des histoires symboliques qui parlent de mythologie, des histoires qui donnent des indications précieuses sur ce qu'il faut faire pour que la vie ensemble soit possible.

En s'inspirant d'histoires symboliques

Ovide dans Les Métamorphoses, décrit ainsi l'"Unus Totus", le un-tout chaos originel. Tous les éléments sont mêlés, mal joints. Aucun élément n'a sa place et chaque élément lutte contre l'autre : l'eau contre la terre, la terre contre l'air... Les éléments n'ont pas d'espace propre nécessaire à leur existence : "Partout où il y avait de la terre, il y avait de la mer et de l'air ; ainsi la terre était instable, la mer impropre à la navigation, l'air privé de lumière ; aucun élément ne conservait sa forme, chacun d'eux était un obstacle pour les autres, parce que dans un seul corps le froid faisait la guerre au chaud, l'humide au sec, le mou au dur, le pesant au léger." Pour qu'il n'y ait pas violence mortifère, il faut qu'il y ait distinction, séparation. Mais qu'est-ce que cette séparation ? Dans l'histoire d'Ovide, un Dieu intervient alors. Il n'a pas de nom car l'essentiel est ailleurs, dans sa fonction symbolique : il va trancher et remettre en ordre : "Il sépara du ciel la terre, de la terre les eaux, et il assigna un domaine au ciel limpide, un autre à l'air épais." Il s'agit bien alors de sortir du un-tout par un acte de castration symbolique. C'est cela qui évite la lutte et la violence. La classe peut être ce chaos où aucun élément n'a sa place et où chaque élément lutte contre l'autre. L'enseignant ne doit pas être un pédagogue tentant de ressembler à ses élèves. Il doit séparer et donner à chacun sa place, éviter la toute-puissance de certains élèves, être un médiateur au sens propre de celui qui s'interpose. Ovide donne encore un autre exemple de Unus Totus meurtrier. C'est Narcisse qui est tellement collé à son image qu'il ne peut envisager d'aimer l'autre, différent de lui (l'enfant psychotique a le même problème d'existence, il doit pouvoir se séparer de sa mère pour aller vers l'autre, comprendre qu'elle n'est pas tout pour lui). Le problème de Narcisse, c'est de se décoller de son image, c'est de se réveiller (Narcisse, Narco l'endormi, le sidéré !). Il faut alors inventer quelque chose qui l'interpelle, quelque chose qui ne le fasse pas fuir comme Echo qui se jette sur lui, quelque chose qui le sépare de son image. Faute de quoi, Narcisse l'endormi, collé à lui-même et à sa propre fascination, ne pourra aimer que son image. La fin tragique de Narcisse, l'impossibilité de posséder cette image qu'il aime est présente dans bien des violences actuelles. Voir, à ce propos, Les Mythes grecs de Robert Graves. L'enjeu sera alors bien de délier, de réveiller mais cela ne suffit pas. Il faut aussi allier et remettre en paix. À la fin du livre i des Métamorphoses, le Dieu qui sépare les éléments "les unit par les liens de la concorde et de la paix". L'enjeu est bien symbolique. Il s'agit, comme le dit Francis Imbert, d'ouvrir l'espace qui permette de se dégager de son petit tourniquet, de son petit enfermement, de son petit manège pseudo-narcissique. Interposer des dispositifs qui obligent à l'échange, qui mettent en situation de se séparer des images (de mauvais élève, de pitre ou de bon élève, sage comme une image). L'activité humaine et symbolique va alors consister à prendre des éléments fous, meurtriers et à les allier. C'est le passage du mortifère à la vie.

Vous avez dit symbolique

L'étymologie de l'adjectif symbolique est d'ailleurs intéressante : sun/bolê en grec. La bolê, le bolos arme de jet (bolide) est une arme meurtrière. Le préfixe sun met en même temps et ensemble (symphonie). Allier des éléments bolides, tels sont les termes du contrat nécessaire à l'émergence de la vie. Le sun naît d'abord de la parole. Dans nos établissements qui peuvent être des lieux "balistiques", il faut que cette parole émerge puisqu'il faut bien bricoler de la loi. "La possibilité pour l'enfant de trouver une place dépend de la capacité du maître à assumer sa fonction symbolique : celle du garant de la médiation, de passeur ou d'interprète qui veille à ce que l'on dispose des mots de passe qui éviteront de "se casser la gueule" (Lacan), de se trouver hors tout circuit d'échanges et assureront les branchements de chacun sur des réseaux symboliques. Le pouvoir symbolique de l'enseignant se gagne ou se perd selon qu'il parvient ou non à tenir le cap de cette place." (F. Imbert, Vers une clinique du pédagogique).

Il est une histoire que Lacan aimait à raconter. C'est celle des douze chameaux. Elle permettra en conclusion d'illustrer ce que doit être une entreprise pédagogique fondée sur l'activité symbolique. Un vieil Arabe décide de partager ses onze chameaux entre ses trois enfants : le premier aura la moitié, le second le quart et le troisième le sixième. Le partage est impossible sans mise à mort des chameaux et une querelle violente oppose alors les trois frères. Le père décide à ce moment-là de donner un douzième chameau et ajoute que celui-ci lui reviendra plus vite qu'ils ne le pensent. Le partage est alors possible dans les termes fixés : le premier aura six chameaux le second trois et le dernier deux soit onze chameaux et ce chameau symbolique peut revenir au père ! Il n'a servi à rien et pourtant il a permis de ramener la paix, de relier trois frères déliés ! Ce chameau n'est rien en tant que chameau. Il n'est que la parole du père, mais quelle parole ! Une parole médiatrice, un lieu de partage, de pacte, d'alliance qui permet, encore une fois, comme le dit Lacan, "qu'on ne se casse pas la gueule".

Education & management, n°24, page 39 (01/2003)

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