Dossier : Questions d'époque

Le défi de la globalité

Edgar Morin, Directeur de recherches émérite au CNRS, auteur de Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur et La Tête bien faite, 2000 et 1999, Seuil

Perdre l'aptitude à globaliser au profit de l'aptitude à séparer, c'est risquer d'être conduit à une intelligence aveugle. Connaître, en effet, c'est, dans une boucle ininterrompue, séparer pour analyser et relier pour synthétiser ou complexifier.

On observe une inadéquation de plus en plus ample, profonde et grave entre un savoir disciplinaire spécialisé, donc en fait parcellarisé et fragmenté en éléments disjoints et compartimentés, et d'autre part des réalités ou problèmes de plus en plus polydisciplinaires, transversaux, multidimensionnels, transnationaux, globaux, planétaires. Or la compartimentation des disciplines rend incapable de saisir "ce qui est tissé ensemble", c'est-à-dire, selon le sens originel du terme, le complexe. Se révèle non pertinent notre mode de connaissance et d'enseignement qui nous apprend à séparer (les objets de leur environnement, les disciplines les unes des autres) et non pas à relier. L'intelligence qui ne sait que séparer brise le complexe du monde en fragments disjoints, fractionne les problèmes. De fait, plus les problèmes deviennent multidimensionnels, plus il y a incapacité à penser leur multidimensionnalité ; plus progresse la crise, plus progresse l'incapacité à penser la crise ; plus les problèmes deviennent planétaires, plus ils deviennent impensés. Incapable d'envisager le contexte et le complexe planétaire, l'intelligence devient aveugle et irresponsable.

Un défi culturel

La culture des humanités, qui nourrissait l'intelligence générale, est désormais disjointe de la culture scientifique, qui elle-même est compartimentée parfois de façon hermétique entre les disciplines. La première vouée à la réflexion sur le savoir et à l'intégration personnelle des connaissances, est devenue comme un moulin qui, privé du grain des acquis scientifiques sur le monde et sur la vie, tournerait à vide ; la seconde, privée de réflexivité sur les problèmes généraux et globaux devient incapable de se penser elle-même et de penser les problèmes sociaux et humains qu'elle pose. Tout esprit cultivé pouvait jusqu'au XVIIIe siècle considérer les connaissances sur Dieu, le monde, la nature, la vie, la société et instruire ainsi l'interrogation philosophique qui est, quoi qu'en pensent les philosophes professionnels, un besoin de tout individu. Aujourd'hui, on demande à chacun de croire que son ignorance est bonne, nécessaire et on lui livre, tout au plus, des émissions de tv où les spécialistes éminents lui font quelques leçons distrayantes. L'aptitude à contextualiser et à globaliser est une qualité fondamentale de l'esprit humain. La connaissance pertinente est celle qui est capable de situer toute information dans son contexte, voire dans l'ensemble global où elle s'inscrit. Celle-ci doit mobiliser l'aptitude générale de l'esprit humain à poser et résoudre les problèmes ; plus puissante est cette aptitude générale, plus grande est son aptitude à traiter des problèmes particuliers.

Un défi civique

L'affaiblissement d'une perception globale conduit à l'affaiblissement du sens de la responsabilité, chacun tendant à n'être responsable que de sa tâche spécialisée, ainsi qu'à l'affaiblissement de la solidarité, chacun ne percevant plus son lien avec ses concitoyens.

Nous sommes aujourd'hui victimes de deux types de pensée close : la pensée parcellaire de la technoscience bureaucratisée qui découpe le tissu complexe du réel en tranches de saucisson et la pensée de plus en plus locale, repliée sur l'ethnie ou la nation, qui morcelle en puzzle le tissu de Terre-Patrie. Il est impossible de démocratiser un savoir cloisonné et ésotérisé. Mais il est de plus en plus possible d'envisager une réforme de pensée qui permettrait d'affronter le formidable défi qui nous enferme dans l'alternative suivante : ou bien subir le bombardement d'innombrables informations qui nous arrivent en pluie quotidiennement par les journaux, radios, télévisions ou bien nous confier à des systèmes de pensée qui ne retiennent des informations que ce qui les confirme ou leur est intelligible, rejetant comme erreur ou illusion tout ce qui les dément ou leur est incompréhensible. Ce problème se pose non seulement pour la connaissance du monde au jour le jour, mais aussi pour la connaissance de toutes choses sociales et pour la connaissance scientifique elle-même. Une réforme de la pensée, donc de l'éducation, est nécessaire pour connaître la transformation que nous subissons et pouvoir l'orienter.

Des finalités éducatives

La réforme ne partira pas de zéro. Il y a des sciences multidimensionnelles, comme la géographie, qui couvre un très vaste champ allant de la géologie aux phénomènes économiques et sociaux. Il y a des sciences qui ont pour objet un système complexe qu'éclairent des disciplines très diverses, comme les sciences de la Terre, l'écologie, qui a pour objet les éco-systèmes et plus amplement la biosphère, la préhistoire qui interroge tous les aspects complexes de l'hominisation, la cosmologie qui conçoit l'Univers à partir de l'astronomie d'observation mais aussi les données que fournissent les expériences microphysiques. On peut s'assigner comme but de situer des cadres et des horizons mentaux où les enseignants pourraient inscrire leurs disciplines, confronter leurs savoirs et les situer dans une problématique importante. La perspective pourrait être d'inscrire toutes les disciplines, humanistes et scientifiques, dans des finalités éducatives fondamentales. D'abord, former des esprits capables d'organiser leurs connaissances, ensuite enseigner la condition humaine, puis apprendre à vivre et, enfin, refaire une École de citoyenneté. Nous nous retrouvons devant les problèmes classiques de notre culture, mais posés ici de façon à la fois renouvelée, amplifiée et aggravée. La condition humaine est totalement absente dans notre enseignement qui la désintègre en fragments disjoints. Pourtant les développements récents des sciences de la nature et la tradition majeure de la culture humaniste permettraient de faire un enseignement faisant converger toutes les disciplines pour faire prendre conscience à chaque jeune esprit de ce que signifie être humain. Ainsi la cosmologie contemporaine permet de reconnaître notre place minuscule dans la troisième planète d'un soleil de banlieue d'une galaxie périphérique d'un gigantesque univers et en même temps nous permet de savoir que chacun d'entre nous porte en soi les particules qui se sont formées dès la naissance de l'univers, les atomes qu'ont forgés les soleils antérieurs au nôtre, les molécules qui se sont composées sur la terre avant toute vie. Les sciences de la Terre permettent de nous inscrire dans notre planète et au sein de la biosphère, les sciences biologiques de nous situer dans l'évolution de la vie. La nouvelle préhistoire nous montre désormais la longue marche de l'hominisation qui fait émerger le langage humain et la culture sans que nous cessions d'être des animaux tout en devenant humains. Enfin l'ensemble des sciences humaines devrait nous permettre de discerner notre destin individuel, notre destin social, notre destin historique, notre destin économique, notre destin imaginaire, mythique ou religieux. Du côté de la culture humaniste, la littérature, le théâtre, le cinéma nous donnent à voir les individus dans leur singularité et leur subjectivité, leur inscription sociale et historique, leurs passions, amours, haines, ambitions, jalousies. Ils nous incitent à la conscience des réalités humaines, particulièrement dans les relations affectives, l'inscription dans une famille, une classe, une société, une nation, une histoire, en bref à la conscience des caractères complexes de la condition humaine. La poésie et les arts nous introduisent aux dimensions esthétiques de l'existence humaine et à la recherche de la qualité poétique de la vie, la philosophie à tous les problèmes fondamentaux que se pose l'être humain. Il importe donc de reconnaître ce qu'est l'être humain, qui relève à la fois de la nature et de la culture, qui subit la mort comme tout animal mais qui est le seul vivant à croire en une vie au-delà de la mort et dont l'aventure historique nous a conduit à l'ère planétaire. Aussi, peut-on obéir à la finalité de l'enseignement qui est d'aider l'élève à se reconnaître dans son humanité, à la situer dans le monde et à l'assumer. Tout cela doit contribuer à la formation d'une conscience humaniste et éthique d'appartenance à l'humanité, laquelle doit être complétée par la conscience du caractère matriciel de la terre pour la vie et de la vie pour l'humanité.

Apprendre à vivre

Cela signifie préparer les esprits à affronter les incertitudes et les problèmes de l'existence humaine. L'enseignement de l'incertitude du monde doit partir des sciences : elles montrent les caractères aléatoires, accidentés, parfois cataclysmiques de l'histoire du cosmos (tamponnements de galaxies, explosions d'étoiles) de l'histoire de la Terre, de l'histoire de la vie (marquée par deux grandes catastrophes destructrices d'une grande partie des espèces) et de l'histoire humaine, succession de guerre et des destructions par lesquelles tous les empires de l'Antiquité ont disparu, et enfin l'incertitude des temps présents. Les problèmes de la vie apparaissent dans la littérature, la poésie, le cinéma où l'adolescent peut reconnaître ses propres vérités, y discerner les conflits et tragédies qu'il devra rencontrer.

Citoyenneté et nouvelles humanités

L'apprentissage de la citoyenneté nécessitera l'enseignement, totalement inexistant, de ce qu'est une nation. L'histoire de France situera l'élève dans sa condition de citoyen français au sein de sa nation, de sa culture, de sa communauté de destin. L'apprentissage de la citoyenneté comportera aussi, via l'histoire de l'Europe et l'histoire de l'ère planétaire, la possibilité de développer en chacun la citoyenneté européenne et la citoyenneté terrestre. Notre enseignement se doit de contribuer à l'enracinement propre de chaque jeune français dans son histoire et sa culture et d'enseigner, en même temps, que cette culture et cette histoire sont reliées à celles de l'Europe et au-delà du monde. Enfin, il s'agit de développer aussi l'art d'organiser sa pensée, de relier et de distinguer à la fois, de favoriser l'aptitude naturelle de l'esprit humain à contextualiser et à globaliser, c'est-à-dire à inscrire toute information ou toute connaissance dans son contexte et dans son ensemble et, cela, d'autant plus que tous les grands problèmes que rencontreront les citoyens du nouveau millénaire nécessiteront de plus en plus la navette permanente des savoirs particuliers à la connaissance globale. Il s'agit de fortifier l'aptitude interrogative et de lier le savoir au doute, de développer l'aptitude à intégrer le savoir particulier dans un contexte global et dans sa propre vie, l'aptitude à se poser les problèmes fondamentaux de sa propre condition et de son propre temps. C'est justement la régression de l'aptitude à appréhender les problèmes fondamentaux et globaux qui doit nous inciter à la régénération d'une culture constitutive de nouvelles humanités, fondées à la fois sur la culture traditionnelle et de la culture scientifique.

Ces humanités permettraient de reconnaître l'humain dans ses enracinements physiques et biologiques et surtout dans ses accomplissements spirituels ; de se reconnaître humain et de reconnaître en autrui un être humain complexe ; de devenir apte à se situer dans son monde, sur sa terre, dans son histoire, dans sa société. Ces nouvelles humanités sont indispensables à la régénération de la culture humaniste laïque : une telle culture a pour mission d'encourager l'aptitude à problématiser, à interroger et s'interroger, à contextualiser, et finalement, la conscience et la volonté d'affronter le grand défi de la complexité que lance le monde qui est et sera le monde des nouvelles générations.

Education & management, n°24, page 23 (01/2003)

Education & Management - Le défi de la globalité