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Ô mon pays, pays de l'enfance !

Jean-Charles Bonnet, inspecteur d'académie honoraire

Une assertion communément reçue n'a jamais cessé de me troubler : "Ce qui différencie les adultes des enfants, c'est la taille de leurs jouets !" Naturellement, la dénonciation implicite de l'effarante puérilité des grandes personnes n'a en soi, rien de surprenant.

Tant d'exemples tous les jours !

Il est patent, du reste, que les bébés se déprennent plus aisément de leurs hochets que les adultes. Voyez les longues listes de médaillés au J.O. de la République couronnant parfois de si longues attentes. "Adultes par défaut" soupirait le poète Alain Bosquet, il y a un quart de siècle. Aujourd'hui, les sociologues admettent que "les adultes n'ont plus l'âge de leur âge", comme en témoigne, par exemple, le retentissant succès des soirées "Gloubiboulga". Non, en vérité, mon trouble vient d'ailleurs. Si seule la taille - et non la nature - différencie les jouets des enfants de ceux des adultes, où borner le "pays" de l'enfance dont parlait Saint-Exupéry et, récemment encore, Jacques Salomé dans le titre d'un ouvrage très joliment illustré : Car nous venons tous du pays de notre enfance ? Quand franchissons-nous cette frontière si ténue que l'on finirait par douter de son existence même ? "Je ne sais où se sont brisés les fils qui me rattachent à mon enfance" confessait Georges Perec en 1975 ? Et Jacques Salomé, en 2002 : "Où est ce jour de mon enfance où mon enfance s'est perdue ?".

Qu'est-ce que l'enfance ?

Pour les spécialistes de l'éducation, si l'enfance débute - cela va de soi - avec la naissance, "sa fin a des limites fluctuantes selon les périodes historiques, le contexte culturel... et le domaine d'application du concept" (Sylvie Mansour). Et pour compliquer encore davantage, on parle désormais de "petite enfance" alors que n'existe pas de "grande enfance" mais seulement de grands enfants et qui le resteront jusqu'au bout.Enfin si pour nombre de médecins, l'enfance s'achève au moment de la puberté, les services hospitaliers accueillent, en pédiatrie, tous ceux qui n'ont pas encore atteint la majorité légale. De leur côté, les spécialistes du jouet assurent que cet objet est lui aussi "imprégné de représentations culturelles", dévoilant prioritairement l'image que les adultes se font de l'enfance et fournissant à l'acheteur l'occasion de retrouver un instant l'enfant qu'il croit avoir été.

La perversité des adultes

Sur ce chapitre, je renvoie au numéro 133, déjà ancien (novembre 1992) et toujours actuel d'Autrement. Je recommande notamment à celles et ceux auxquels une once de provocation ne déplait pas la dénonciation de cette "perversité des adultes" qu'une psychanalyse débusque dans l'invention contre-nature de "jeux à usage éducatif". Georges Brougère, dans un autre article finement intitulé "Jouet n'est pas jouer", me comble d'aise lorsqu'il affirme que toujours "demeure quelque chose de secret dans la relation de l'enfant à son jouet". De fait, le grand-père que je suis a, plus d'une fois, constaté combien l'enfant sait détourner le jouet de sa destination première, voire l'utiliser à contre-emploi. Ainsi, par exemple, le camion de pompier devient, comme par enchantement, une pièce maîtresse d'une dînette imaginaire.

Le manque de sérieux naturel

Mieux encore, l'enfant parvient à inventer ses propres jouets, comme faisait le petit-fils de Freud avec la bobine de fil de sa maman. En fin de compte, je me demande si le pays de l'enfance ne serait pas celui où s'exerce encore en plénitude "le manque de sérieux naturel de l'enfant" (Le Clezio) et si la frontière n'en serait pas franchie le jour où, de guerre lasse, on consentirait à jouer le jeu des adultes, avec leurs jouets en modèle réduit. Il n'est probablement ni possible d'éviter cet exil hors du pays de l'enfance ni, peut-être, souhaitable d'en retarder l'heure. Du moins, devons-nous - et le plus tôt possible - mettre en garde les enfants contre "l'incurable frivolité des gens sérieux" (Bernanos) dont le sérieux précisément consiste à... se prendre au sérieux, même quand ils jouent.

Education & management, n°24, page 4 (01/2003)

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