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Compter autrement

Patrick Viveret, Conseiller référendaire à la Cour des Comptes, a remis en janvier 2002 au secrétaire d'État à l'Économie solidaire, le rapport "Reconsidérer la richesse". Ces 150 pages, comprenant des propositions concrètes, sont consultables sur : www.social.gouv.fr/economie-solidaire

La manière dont les sociétés se représentent leur richesse et la calculent correspond à des choix, la plupart du temps présentés comme évidents, objectifs et, par conséquent, soustraits au débat public. Les chantiers de transformations reposent tout autant sur l'instauration d'une dynamique mondiale et participative que sur l'invention de nouveaux critères d'évaluation. Cette évolution humaniste joue la confiance contre la peur.

condition d'une nouvelle approche de la richesse est de nous éveiller du "sommeil dogmatique" qui nous fait croire que le calcul de la richesse, en particulier celui du produit intérieur brut, serait objectif et indépendant de critères idéologiques et sociaux. On ne peut traiter des indicateurs sans s'interroger sur les choix, le plus souvent implicites et étrangers au débat démocratique, qui les fondent. La question des critères (et du corps d'hypothèses qui les sous-tend) précède donc celle des indicateurs. Pour la même raison, des indicateurs n'ont d'utilité que s'ils sont utilisés et s'inscrivent dans des enjeux. La question du "système d'acteurs" est donc également essentielle. Ainsi, du côté des entreprises, la prise en compte d'indicateurs sociaux, environnementaux et éthiques, n'est devenue d'actualité qu'à partir du moment où un certain nombre d'actionnaires ont exigé un minimum de garanties quant à la nature des bénéficiaires de leurs placements. Ces indicateurs sont ainsi devenus, pour le meilleur ou pour le pire, des enjeux dans les batailles d'image et la constitution d'un "capital réputation" devenu décisif du fait de la mutation informationnelle. Le problème est le même du côté des États et des institutions publiques. Or les choix de représentation et de calcul de la richesse, construits à l'heure des révolutions industrielles, sont de plus en plus inadaptés aux questions majeures de nos sociétés. Les "nouveaux" facteurs de richesse, placés spectaculairement sur le devant de la scène économique par la mutation informationnelle et la "révolution du vivant", que sont la vie et l'intelligence sont aussi, paradoxalement, les plus anciens. Mais la révolution industrielle n'a retenu d'eux qu'une part réduite : un travail humain déshumanisé et transférant l'intelligence aux machines d'une part, une nature réduite à n'être qu'un facteur de production sans que l'on s'interroge sur ses conditions de renouvellement et sur les lois qui gouvernent ses éco-systèmes, d'autre part. Il est donc nécessaire de replacer les fondamentaux de l'économie dans le cadre des fondamentaux écologiques et anthropologiques qui conditionnent sa propre viabilité. C'est déjà vrai de l'économie industrielle et agricole. C'est encore plus vrai de la forme économique la plus dématérialisée et la plus virtuelle qu'est l'économie informationnelle et financière dont certains dysfonctionnements sont à la source d'une sous-utilisation du potentiel créatif de milliards d'êtres humains.

Une prise de conscience croissante

Sur le plan international, trois approches dominent actuellement les perspectives réformatrices : les rapports sur le développement humain du PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) qui s'enrichissent à chaque livraison de nouveaux indicateurs ; les recherches sur le capital social, humain et naturel soutenues en partie par la Banque mondiale et l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) et l'élaboration d'indicateurs européens, en particulier dans le domaine environnemental depuis le sommet européen de Cardiff. En revanche, peu de tentatives portent globalement sur une réforme des systèmes de comptabilité nationaux. Il n'y a pas, à notre connaissance, de suite réelle donnée aux travaux du type Net national welfare (indicateur de l'évolution annuelle de la qualité de vie d'un pays). La rigidité des comptabilités nationales - et plus encore le "paradigme industrialiste" qui les structure - rend très difficile, même dans le cas plus modeste de "comptes satellites", leur réforme profonde. C'est pour suppléer à cette difficulté que se sont développées les approches en termes d'indicateurs, la plus exigeante étant celle qui associe, dans la même perspective du développement durable, des conditions aussi bien écologiques que sociales. Ce mouvement traverse également les entreprises, l'ensemble des acteurs de l'économie sociale et solidaire, et les institutions internationales. Il est de plus en plus porté par une société civile et civique mondiale en émergence (les forums sociaux mondiaux) dont témoigne la récente rencontre de Porto Alegre. Ces indicateurs restent cependant sous utilisés du fait de leur dispersion, du manque d'enjeux dans leur usage et du poids encore déterminant des seuls indicateurs monétaires. Avant d'en construire éventuellement de nouveaux, il faut donc à la fois réunir les pièces de ce puzzle éclaté, l'évaluer, le synthétiser et surtout, l'inscrire dans une stratégie beaucoup plus ambitieuse qui passe par une réévaluation du rôle de la monnaie dans nos "sociétés de marché". La piste des "indicateurs de destruction" et de dissociation qui permettent de comparer les informations données par les indicateurs monétaires et celles données par les indicateurs écologiques et sociaux paraît ici essentielle. L'objectif est moins, dans cette perspective, d'élaborer un indicateur unique comme le PIB (Produit intérieur brut) que de s'engager dans la direction d'évaluations multicritères en fonction des enjeux d'information, de connaissance ou d'action des problèmes à traiter.

L'enjeu décisif du temps

Si l'on cherche cependant un indicateur principal susceptible de rendre des services communs aux batteries d'indicateurs multiples à développer, il faudrait accorder une attention particulière aux comptabilités exprimées en temps. Celles-ci ont en effet l'avantage d'être quasi universelles, beaucoup plus stables que les unités monétaires, et sont susceptibles de remplir les trois grandes fonctions reconnues aux monnaies officielles. Elles peuvent permettre non seulement l'échange mais aussi l'épargne et le crédit, ce qui ouvre la possibilité de transformations profondes dans la manière d'aborder des problèmes majeurs tels que la retraite, la formation continue, la réduction du temps de travail ou l'organisation d'un temps civique et social en partenariat avec les associations. Elles appellent enfin nécessairement, à la différence des comptabilités à base monétaire, une indication sur la nature des activités accomplies pendant le temps indiqué. Elles ouvrent dès lors la porte beaucoup plus facilement à des retraitements analytiques, en particulier pour caractériser les deux grandes catégories qui intéressent prioritairement les politiques publiques : les grandes destructions (ou menaces) générant des dépenses de réparation ou d'investissements très lourds d'une part ; les richesses écologiques et humaines prioritaires à préserver et à développer d'autre part. La principale question, dans cette perspective, est d'éviter de basculer dans une obsession de la mesure, plus large encore que celle de sa forme monétaire, et de sauvegarder le droit au secret du temps de vie privée. Mais il s'agit là de deux difficultés déjà présentes avec les évaluations et les échanges exprimés sous forme monétaire et susceptibles des mêmes garanties que celles données par les dispositifs juridiques et réglementaires de protection de la vie privée et de l'anonymat des personnes.

Repères écologiques et anthropologiques

Outre le temps, les indicateurs les plus robustes et les plus susceptibles d'usages multiples sont ceux qui sont les plus proches des fondamentaux écologiques et anthropologiques : indicateurs de nuisance et de destruction pour l'état des ressources vitales de la biosphère et de la planète ; indicateurs démographiques, de causes de mortalité, de causes de maladies les plus graves, de mise en danger de la vie physique ou psychique des humains et de causes de destruction du lien social. Ceux qui se rapprochent aujourd'hui le plus de cette perspective sont les indicateurs de développement humain d'une part et les indicateurs de développement durable d'autre part. Une synthèse serait donc nécessaire entre ces deux approches, celle des indicateurs de développement humain ne prenant pas en compte nombre de critères écologiques et sociaux, celle du développement durable, restant trop marquée par une perspective environnementaliste. Le lien entre la question de la représentation, de la mesure de la richesse et celui de la monnaie est paradoxalement peu abordé dans les différentes recherches et tentatives de réforme. Il s'agit le plus souvent de deux sujets traités distinctement par des acteurs différents.

Indicateurs, monnaie et systèmes d'échange

Notons cependant l'exception féconde du Québec où le lien est établi entre trois données fondamentales : la lutte contre la pauvreté et l'exclusion, la mise en cause des indicateurs de richesse dominants et le débat sur la nature et l'usage de la monnaie. Dans les débats récents, ce lien a tendance a être mis beaucoup plus en évidence. Car c'est en unités monétaires que sont graduées la plupart des thermomètres utilisés : production, productivité, rentabilité. On peut difficilement s'interroger sur la pertinence des thermomètres sans poser celle de leurs unités de graduation. La réflexion sur les "monnaies sociales" destinées à redonner à la monnaie sa fonction de facilitation de l'échange et de création d'activité est donc d'actualité. L'excès de monnaie dans la bulle spéculative mondiale et son insuffisance chez une grande partie des humains vivant en dessous du seuil de pauvreté est une cause majeure de stérilisation des richesses. Dans le même esprit, il s'agit de réinscrire la monnaie comme un cas particulier, même s'il est dominant dans nos sociétés, des systèmes d'échange et d'apprécier son utilité en fonction des services qu'elle rend ou non. La nécessité de compter autrement ne doit pas conduire à aggraver encore l'obsession de la mesure qui constitue une pathologie dangereuse des sociétés de marché. Le droit à ne pas tout compter est donc aussi nécessaire. Il est des évidences qualitatives qui n'ont pas besoin de chiffres et moins encore de chiffres monétaires pour se manifester : il n'y a nul besoin de calculs sur les avantages comparés du crime et du respect de la loi quant à la préservation du lien social, sur la comparaison entre les avantages respectifs de la santé ou de la maladie, du bien-être ou de la dépression, de la destruction de l'air et de l'eau ou de leur préservation. Pourtant, si l'on aborde le domaine du chiffrage, et singulièrement celui du chiffrage monétaire, c'est très souvent à une inversion de ces évidences qualitatives que l'on aboutit. Les réparations financièrement lourdes issues des destructions et des accidents produisent infiniment plus de flux monétaires que les réparations légères si le problème a été pris à temps. La prévention elle-même devient contre-productive puisqu'elle bloque en amont ce cycle destruction/réparations lourdes (ce qui ne signifie pas que la prévention ne peut générer d'autres flux monétaires liés à des activités positives). Il est donc essentiel de changer de paradigme et de ne pas se limiter aux améliorations intéressantes mais, au total, marginales qui continuent à tourner autour de l'entreprise seule productrice de richesse. Tel est le cas des théories du capital social, humain ou naturel (ou de la ressource humaine). Tel est le cas aussi des approches en termes "d'externalités" positives ou négatives. Ces tentatives ont le mérite théorique de faire apparaître les insuffisances du paradigme industriel et marchand. Elles peuvent contribuer, sur le plan pratique, à mieux prendre en compte les enjeux écologiques humains et sociaux. Mais leur approche les condamne à une simple amélioration à la marge des dispositifs actuels et court le risque de "marchandiser" encore davantage la vision sociale. Ainsi en est-il des tentatives d'évaluation marchande de la terre, du capital humain ou de la valorisation du bénévolat. Ce dernier exemple est lui-même caractéristique d'un véritable retournement du sens des mots : la "volonté bonne", le fait de "vouloir le bien" devrait constituer dans une société qui ne marche pas sur la tête une valeur en soi. Ce serait plutôt "la volonté lucrative" qui devrait être considérée comme qualitativement inférieure à la volonté bonne surtout quand cette lucrativité est au service d'une volonté mauvaise, celle du "malevolat" dans le cas de l'économie maffieuse par exemple. Il faut donc inverser la charge de la preuve. Lorsque des activités sont dangereuses pour la santé physique ou mentale des humains ou pour leur environnement, elles doivent être dévalorisées. C'est seulement si elles font la preuve que leur apport est supérieur à leur contre productivité (ou que leur absence générerait une contre productivité supérieure à leur existence) que cette valeur négative peut être compensée. La fiscalité peut être, dans cette perspective, un outil efficace fonctionnant sur un système global de type bonus/malus.

Relativiser la sphère économique

La plupart des grands économistes font état dans leur oeuvre d'une perspective de l'au-delà de l'économique : c'est le cas de Smith avec la "république philosophique", de Keynes dans Perspectives économiques pour nos petits enfants, de Marx dans l'avènement du règne de la liberté au-delà de celui de la nécessité, de Malthus même qui considère que l'économie n'évoque que les "richesses matérielles grossières" mais que les vraies richesses sont d'une autre nature. Pourtant, alors que notre développement matériel n'a jamais été aussi important, nous vivons dans des sociétés où jamais non plus la place de l'économie n'a été aussi obsédante. Il est donc essentiel pour sortir de ce paradoxe de partir des richesses non grossières, voire non monétaires. Cette approche est d'autant plus nécessaire que la vie a très bien pu faire son chemin depuis quinze milliards d'années sans monnaie, sans indicateurs et sans économie. En revanche, dès que nous entrons dans l'ère de l'humanité consciente, c'est l'amour et le sens qui apparaissent comme valeurs fondamentales de vie, même si notre appartenance au règne animal nous inscrit simultanément dans une logique de survie. On peut donc quasiment dire que les dénominations, comptabilisations et monétarisations actuelles signent, soit la présence de "richesses grossières" (Malthus), soit le risque de voir des richesses essentielles dévalorisées car "chosifiées" : entrée de la culture et des relations affectives et éducatives dans le champ de la marchandisation par exemple. En ce sens, les indicateurs monétaires pourraient paradoxalement servir à signaler soit une moindre qualité de richesse, soit la dégradation de ressources non monétaires : l'eau, l'air, l'amour par exemple ne prennent une valeur monétaire que lorsqu'ils sont pollués.

La peur à l'origine de la violence

Si les humains vivaient dans la sagesse et la paix, ils n'auraient besoin ni d'indicateurs, ni de monnaie, non plus que de politique. C'est la violence inter-humaine et son origine principale, la peur, qui est à l'origine de toutes les inventions destinées à construire des espaces pacifiés même lorsque les humains ne s'aiment pas. La religion pour traiter l'angoisse de la mort, le politique pour canaliser la violence et l'économique pour tenter de transformer "des vices privés en vertus publiques" sont les trois grandes ruses inventées par l'humanité pour traiter son principal problème : le désamour. Mais chacune de ces ruses a son revers.

Le religieux peut devenir source d'angoisse et de violence s'il se transforme en passion identitaire ; l'économique peut devenir source de domination si l'objectif du "doux commerce" cède la place à "la guerre économique". Quant au politique, il devient également vecteur de violence quand le goût de la domination d'autrui et la volonté de puissance lui font tourner le dos aux objectifs premiers de son "ministère" qui est la lutte contre la violence. Les effets de la mondialisation couplés avec ceux de la mutation informationnelle et de la révolution du vivant nous conduisent à réexaminer radicalement le statut de ces ruses pacificatrices. Car la pacification produite par le religieux, l'économique et le politique reste une pacification intérieure rendue possible par déversement de l'agressivité sur l'extérieur : l'infidèle ou l'hérétique (le religieux) ; l'étranger ou le barbare (le politique), le concurrent devenu adversaire à éliminer ou à soumettre (l'économique). Dès lors que la question devient celle de l'humanité dans son ensemble confrontée à la préservation de sa planète, il faut se rendre à l'évidence : cette pacification au rabais, cette manière de civiliser l'intérieur en exportant la violence sur la barbarie extérieure ne peut fonctionner. L'humanité n'est réellement menacée que par elle-même. Sa principale question est celle de sa barbarie intérieure, son rapport dégradé avec son environnement naturel étant lui-même en grande partie le résultat de son propre manque de sagesse.

Dominer ou créer ?

Cette question qui est celle de la paix est aussi celle de la richesse. Car la profusion extraordinaire de la vie, couplée, au sein de l'espèce humaine, avec l'intelligence, produit potentiellement des capacités considérables de richesses, matérielles et immatérielles. Ce qui détruit ces richesses ou conduit à leur sous-utilisation ce sont la peur et la domination. Le libéralisme a raison quand il estime que la liberté et l'échange sont les deux conditions de la démultiplication de la richesse. Mais il est aveugle quand il oublie que cet échange et cette liberté ne sont sources de richesse que pour autant qu'il s'agit d'un échange égal et d'une liberté partagée. Les traditions régulatrices, qu'elles soient de tendances socialistes ou écologistes, ont raison d'insister sur les règles du jeu qui permettent de lutter contre cet échange inégal. Mais elles sont souvent aveugles sur le fait que l'État lui-même, et plus largement l'usage de tout pouvoir doté de moyens de coercition, est aussi une source potentielle de violence et de domination. Les coûts de transaction, qui signent la mauvaise qualité de l'échange, se situent autant du côté de l'entreprise et du marché que du côté de l'État et de la société politique. Si l'acteur public veut exercer pleinement son rôle de régulateur pacifiant, il doit donc lui-même s'interroger sur l'usage qu'il fait de son pouvoir. Est-ce un pouvoir créateur (sens étymologique du verbe pouvoir), est-ce un pouvoir de domination (sens du substantif pouvoir) ? L'État ne sera lui-même un créateur de richesses publiques et un facilitateur de la création de richesses privées que pour autant qu'il se souvienne que sa légitimité est toute entière du côté du service (étymologie de ministère) et non du côté de la domination. Dans la perspective d'un État écologiquement et socialement responsable, il serait nécessaire d'indiquer clairement la pluralité des formes économiques au sein de la nation, celles-ci n'étant pas réductibles aux activités à objet lucratif. C'est pourquoi il serait intéressant que les autorités de l'État envisagent la transformation du ministère de l'Économie et des Finances en une entité composée d'un ministère délégué à l'Économie marchande (ou lucrative), d'un ministère délégué à l'Économie sociale et solidaire ainsi que d'un ministère délégué au Budget participatif liant le vote à l'affectation des ressources.

Education & management, n°23, page 76 (06/2002)

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