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Enseigner, un métier pour demain

Colette Briffard, Rédactrice d'E&M

Mieux comprendre les fondements du métier de professeur du second degré, tel qu'il est vécu et espéré, pour mieux tracer les chemins de l'avenir.
L'ambition n'est certainement pas, dans les lignes qui suivent, de rendre compte de la totalité du rapport présenté par Jean-Pierre Obin au ministre de l'Éducation nationale en mars 20021 : "Enseigner, un métier pour demain". Il ne s'agit pas de résumer un bilan aussi précis contenant à la fois informations, mises en perspective et analyses mais de favoriser la rencontre entre certaines données de ce rapport et le lecteur d'E & M.

Quatre éléments d'analyse sont retenus comme déterminants concernant l'avenir de la profession d'enseignant. Le premier touche à la pédagogie. Encore centrée au début du siècle sur la direction des études des lycéens, elle s'était progressivement déplacée vers l'exposition des savoirs du professeur. Sous l'influence des professeurs eux-mêmes, ainsi que des dernières réformes, le balancier est reparti de nouveau, depuis quelques années, du côté de pratiques pédagogiques favorisant les activités d'apprentissage des élèves, mais sans que l'on puisse affirmer qu'un point d'équilibre ait encore été atteint. Le second point concerne les motivations à devenir professeur : à l'amour de la discipline enseignée s'ajoutent le goût de la relation pédagogique et l'attrait de l'autonomie dans le travail comme d'une certaine liberté d'organisation personnelle. Face à cela, le pilotage institutionnel apparaît depuis un siècle assez équivoque car les stratégies de changement tendent à prendre ces invariants à contre-pied, avec les thèmes de l'interdisciplinarité, d'une présence accrue dans l'établissement et plus récemment de la technicisation du métier. Le troisième élément est le divorce entre des idéaux professionnels marqués par le modèle universitaire (pour les contenus et la pédagogie) et la réalité d'une condition enseignante caractérisée par une relation quasi exclusive avec des élèves parfois peu amènes avec l'École et l'enseignement. Cette dissociation est porteuse de désillusion et constitue l'une des fragilités majeures de la profession. Enfin, quatrième point, les jeunes prolongent les aspirations de liberté de leurs aînés en y ajoutant une demande nouvelle d'autorité dans la sphère publique : on attend en particulier de l'État davantage de responsabilité et de fermeté dès qu'il s'agit des conditions de la vie en commun. L'éducation est au coeur de cette double attente de liberté et d'autorité.

Les piliers de la profession

Quels contours d'un métier qui doit se renouveler et évoluer peut-on dessiner, afin qu'il devienne plus unifié et plus attrayant pour ceux qui l'exercent ou l'exerceront ? La première dimension retenue est celle de la définition du métier - un métier d'intellectuel - induite de la conception de l'éducation comme transmission de la culture, et qui débouche sur une identité professionnelle fondée sur une assise culturelle plus large que strictement disciplinaire. La deuxième dimension est celle de l'exercice de la profession, aujourd'hui trop exclusivement centré sur la relation aux élèves, qu'il faudrait pouvoir ouvrir demain à d'autres situations et d'autres relations de travail, dans et hors de l'établissement, et sur des carrières moins linéaires ménageant de multiples possibilités. La troisième dimension est celle du pilotage institutionnel, qu'il faudrait pouvoir sortir du piège dans lequel il s'est enfermé avec le soupçon réciproque qui marque la relation entre les professeurs et l'institution qui les emploie : pour bon nombre d'enseignants, l'administration ne reconnaît pas leur travail et ne comprend pas leurs difficultés, alors que, pour certains responsables, les professeurs profitent d'une liberté excessive pour faire à peu près ce qu'ils veulent. Le seul chemin qui reste ouvert est celui de la confiance et de la responsabilité : il faut reconnaître et même accroître les libertés pédagogiques des professeurs tout en leur confiant de nouvelles responsabilités à différents niveaux de l'institution. En toutes choses, les évolutions sont toujours nécessaires, mais la contrainte les facilite rarement. On ne peut, certes, se passer d'objectifs ni exiger des entités administratives - académies, départements, établissements - une évaluation et une observation permanente de leurs résultats. De là à décliner mécaniquement ces objectifs jusqu'au professeur, il y a un pas, qui est celui de l'absurde et qu'on ne peut franchir.

Diriger par la confiance

Surtout, en accordant davantage de liberté, il faut aussi pouvoir faire appel à l'intelligence, à l'imagination, à la création, au sens des responsabilités et à la générosité qui caractérisent l'énorme majorité des enseignants, et aussi à leur intime conviction de travailler au service du bien public et dans l'intérêt de la nation tout entière, et ne pas être tenté de concevoir l'ensemble du pilotage administratif et pédagogique pour le plus petit nombre de ceux, plutôt moins nombreux qu'ailleurs, qui pourraient vouloir tirer profit de cette liberté sans en assumer les responsabilités. Sur ce chemin de la confiance et de la responsabilité, les chefs d'établissement devraient concevoir leur rôle comme un leadership, une action constante de dynamisation, de mobilisation, d'entraînement, de mise en mouvement des personnes et des équipes, davantage que d'autorité hiérarchique au sens strict. Ils sont les responsables d'une organisation qui mêle contraintes d'enseignement et nécessités de vie scolaire. Ils organisent ces deux pôles de façon à la fois efficace et démocratique, en créant des structures, en dégageant du temps pour les concertations, les réunions et débats, en confiant des responsabilités, en reconnaissant l'apport de chacun. Ils impulsent surtout le travail en équipe et pour cela sollicitent les projets, encouragent les initiatives, stimulent l'innovation en mobilisant les moyens et en cherchant à lever les obstacles autant qu'à desserrer les contraintes.

Le service de l'avenir

Quant aux enseignants, ils n'ignorent rien des changements culturels et sociaux, ils y sont directement et parfois durement confrontés. Deux choses peuvent alors les aider : d'une part expliciter les finalités et les valeurs qui fondent leur contrat avec la nation, et qui peuvent donc éclairer leurs choix de s'adapter (ou bien de résister) à ces changements ; d'autre part préciser le cadre institutionnel sur lequel ils peuvent s'appuyer pour évoluer, en particulier ce qui dans leur profession ne doit pas changer. C'est à ce prix sans doute que le métier d'enseignant pourra continuer d'évoluer, afin de rester ce qu'il a toujours été, le plus beau des métiers, celui qui voit, génération après génération, des femmes et des hommes se mettre au service de la culture et de l'avenir, dans l'espoir qui les rassemble d'un monde plus juste et plus humain pour les élèves qu'ils forment.


(1) 87 pages sur le site education.gouv.fr choisir publications puis rapports.

Education & management, n°23, page 68 (06/2002)

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