Dossier : L'établissement d'abord

L'ordre établi

Jean-Charles Bonnet, inspecteur d'académie honoraire

En perdant son "s", le vieux mot français "establissement" a perdu ses lettres de noblesse. Entre "The Establishment" britannique et notre "établissement", quelle dégringolade ! "The Establishment" - comme l'indique dans sa plus récente édition le Harrap's Chamber - désigne un groupe de personnes qui, dans un pays, une société ou une communauté, détiennent le pouvoir, exercent l'autorité et sont considérées comme rétifs à tout changement. En somme : vérité établie, pouvoir établi, ordre établi...

Jeux de mots

Établis ? Mais - j'y pense - n'était-ce point, dans l'ombre portée de mai 1968, le nom que se donnaient les intellectuels camouflés en OS qui s'infiltraient dans les entreprises capitalistes pour y subvertir l'ordre... établi ! Leur jeu subtil sur les mots revenait à mettre, longtemps après le père Hugo, un "bonnet rouge" (aussi rouge que le petit livre rouge) à notre "vieux dictionnaire". De surcroît, ils avaient fabriqué le mot "établi" à partir du verbe "s'établir" si bien que le "s" perdu (cf. plus haut) retrouvait très indirectement une raison d'être, mais déplacée et subvertie. Longtemps après, Robert Linhart a raconté son expérience, vécue de septembre 1968 à l'été suivant, comme ouvrier à l'usine Citroën de Choisy. Pour se faire embaucher, il avait "soigneusement composé" un curriculum vitae où figurait un oncle imaginaire, épicier à Orléans et où s'affichait orgueilleusement une absence, non moins imaginaire, de diplômes, "même pas le BEPC". Dans son livre L'Établi paru aux Éditions de Minuit, Linhart consacrait, non sans malice, un chapitre à l'établi, entendez la table de travail, qu'il décrivait comme "un engin indéfinissable... avec des trous partout et une allure d'instabilité inquiétante". Bref, tout vacillait et aurait dû s'effondrer : l'ordre établi et l'établi. Mais finalement, tout résista. Comme dans notre système éducatif !

La révolution culturelle

À propos de ce système éducatif, plus je m'informe et moins je sais. Je veux bien croire que l'on y rencontre encore - neuf lustres ou presque après mai 1968 - un "Establishment" (version british) et quelques "établis" (version Linhart) comme je ne suis pas surpris d'apprendre que tels "établis" d'hier font aujourd'hui des mandarins très confortablement installés dans leurs certitudes. Plus étrange, l'assertion de quelques polémistes selon laquelle, dans l'enseignement actuel, c'est l'"Establishment" qui est le cheval de Troie d'une révolution qualifiée par certains, avec une rare élégance, de "cuculturelle". Les inspirateurs de cette révolution seraient de dangereux didacticiens et psychopédagogues mal dégrisés de l'utopie soixante-huitarde.

"Je te supplie de désobéir"

Et tandis que ceux-ci prophétisent - sauf réforme complète du système - la "guerre civile" (rien de moins !), ceux-là n'hésitent pas à prôner la "désobéissance scolaire". C'était encore le sens, en février dernier dans un grand quotidien du soir, de l'appel lancé par un académicien à un petit-fils possiblement virtuel. "Je viens - lui écrivait-il - te supplier de désobéir." Si j'étais anglais, je serais choqué de voir un membre éminent de "The Establishment" manquer à ce point de respect envers l'ordre établi. Mais, vu de ce côté-ci de la Manche, ne pensez-vous pas que tant de ronflantes invectives et tant de morceaux de bravoure - comme on l'entend dire souvent de nos chers élèves - ça fait un peu... désordre ?

Education & management, n°23, page 65 (06/2002)

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