Dossier : L'établissement d'abord

Au rythme des jours

Pierre Cornède, Professeur d'histoire et géographie, chargé de la documentation administrative au CRDP de l'académie de Créteil

Le calendrier scolaire dépend de découpages successifs au fil de l'histoire. Il conditionne les temps d'apprentissage mais aussi la vie des personnes concernées directement (élèves, enseignants...) ou indirectement (parents, professionnels du tourisme...)

Le rapport est simple : trente-six manifestations pour trente-six semaines de durée de l'année scolaire ! Il ne s'agit encore là que des "principales manifestations", car si l'on se réfère au Bulletin officiel de l'Éducation nationale pendant une année scolaire, on peut en rajouter quelques-unes. Mais il y a surtout - régionalisation oblige - les propositions des collectivités locales, éminemment variables selon les circonstances, qu'il s'agisse du Salon du livre de jeunesse en Seine-Saint-Denis, de la Semaine de la science en Île-de-France ou d'autres initiatives moins prestigieuses. Félicitons-nous que les Journées du patrimoine ou le Printemps des musées organisés par le ministère de la Culture aient lieu en fin de semaine et revenons à notre liste. Dans sa grande sagesse, notre ministère, constatant que "de plus en plus de concours et de journées thématiques sont proposées aux élèves et aux enseignants", ce qui risque de susciter "une certaine lassitude", de "brouiller les messages et diluer les contenus", propose de les recentrer "sur les missions essentielles de l'École".

Les travaux et les jours

Mais comment faire des choix raisonnés entre le "Parlement des enfants" et le "refus de la misère", le "concours national de la résistance et de la déportation" et le "grand prix des jeunes lecteurs", les "histoires de vie franco-québecoises" et le "plaisir de lire", les "poèmes à chanter" et "la presse à l'École", les "droits de l'enfant" et Emmanuel Mounier, le "don d'organes" et les "prix littéraires", la "sensibilisation à la langue française" et les "écoles fleuries", "l'éducation contre le racisme" et la "journée mondiale sans tabac"? Rude épreuve qui nous renvoie à la notion de calendrier. Le terme lui-même vient du mot calendarium, les calendariae étant de véritables livres de comptes où les Romains notaient les échéances des prêts, dont les intérêts se réglaient aux calendes, premier jour du mois. Or notre calendrier, à la fois laïque et religieux, a des origines plus anciennes. Si nous n'avons que des représentations figurées des calendriers préhistoriques, on retrouve dans les noms latins des jours - et ce malgré l'opposition de l'Église à ce paganisme - ceux de sept astres connus dans l'Antiquité, la Lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne et le Soleil, pour nos lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, saturday et sunday. L'Église parviendra à affecter des saints à chacun d'eux, résultat que l'Éducation nationale est loin d'avoir atteint avec ses manifestations mais peut-être n'est-ce que le temps qui a manqué ? Depuis Babylone et le judaïsme, on a regroupé les jours en un cycle tout à fait artificiel, obéissant à une pure logique mathématique, la semaine de sept jours (septimana) qui crée "un rythme nouveau, binaire, avec une alternance régulière de repos et de travail, de jours ordinaires et extraordinaires. Ce rythme s'est révélé très utile pour organiser la vie en société. Il est maintenant suivi partout dans le monde." (Jacqueline de Bourgoing, Le calendrier maître du temps, Gallimard, 2000.) Pour se démarquer des juifs et de leur shabbat (samedi, sabbati dies, jour du sabbat), les chrétiens consacrent le dimanche (dies dominicus : jour du Seigneur) à Dieu, justifiant ce choix pour la résurrection du Christ ce jour-là, et en 321 l'empereur Constantin y interdira les activités publiques dans les villes, avant que la messe n'y devienne obligatoire en 1215. Plus tard, les musulmans adopteront le vendredi selon le même mécanisme... Dans le domaine scolaire, la semaine est l'espace privilégié où se déploie l'emploi du temps et présente une particularité, la césure du mercredi ou du jeudi, déjà recommandée par le cardinal Cisneros, archevêque de Tolède, grand inquisiteur et régent de Castille, humaniste et persécuteur des Maures, lors de la fondation de l'université d'Alcalá de Henares au début du XVIe siècle. Ce n'est pourtant pas de ce prestigieux patronage que se réclament les opposants à sa suppression, épiscopat, chronobiologistes et syndicats d'enseignants. Pour le premier, elle est nécessaire au catéchisme, enseigné ce jour-là depuis Jules Ferry, en rançon de la laïcité, pour les seconds, à la bonne santé des enfants et pour les troisièmes, à une saine pédagogie.

Les quatre saisons

Comme les jours, les douze mois portent des noms latins, de divinités pour les huit premiers - y compris Jules César et Auguste en juillet et en août - et de numéros correspondant à leur place dans le tout premier calendrier romain, débutant en mars, pour les quatre derniers. Depuis l'introduction du calendrier julien (réforme de César) en 46 avant J.-C., ils sont complètement solaires et ne dépendent plus du cycle lunaire. S'ils n'ont pas l'importance organisationnelle des jours, les mois, qui ont servi de cadre aux "compositions" du primaire (auparavant hebdomadaires) et sont devenus de facto celui du contrôle du secondaire, servent toujours à la paye des personnels. Depuis la loi d'orientation de l'enseignement supérieur du 12 novembre 1968, dite loi Edgar Faure, ils se regroupent souvent en semestres dans ce domaine (l'ancienne année celtique était divisée en deux saisons, un hiver du 1er novembre au 1er mai et un été du 1er mai au 1er novembre), tandis que ce sont des trimestres dans l'enseignement scolaire. Ils correspondent grosso modo aux quatre saisons romaines définies astronomiquement par les solstices et les équinoxes, mais surtout intensément vécues par les sociétés agraires traditionnelles en étroite relation avec la nature, comme en témoignent les sculptures du porche des cathédrales et les enluminures des manuscrits dans lesquels, au Moyen Âge, la représentation des travaux agricoles supplante celle des signes du zodiaque. À Rome, "les jours pouvaient être fastes (jours pendant lesquels l'activité publique était permise) ou néfastes (cette activité était interdite). Parmi les jours néfastes, les jours de fêtes publiques (les festi) étaient réservés à la religion." (op. cit.) À partir du IVe siècle, l'Église s'est appropriée le calendrier julien et l'a christianisé progressivement jusqu'au IXe siècle. "Elle y greffe son rythme liturgique et entreprend un énorme travail d'acculturation pour établir son propre cycle de commémorations en remplaçant les cérémonies romaines par les siennes." (op. cit.)

Les jours fériés

L'entrée dans les saisons est marquée par les "fêtes cardinales", fixes quand elles dépendent du Soleil et mobiles de la Lune. Noël, début de l'hiver, n'est pas fixé au solstice le 21 décembre, mais au 25, jour retenu pour la naissance du Christ, car recouvrant le natalis dies Solis invicti, fête de la naissance du Soleil invaincu, empruntée par les Romains au culte persan de Mithra. En même temps, la basilique du Vatican construite autour du tombeau de l'apôtre Pierre se superposait au sanctuaire du premier. Pâques, qui tourne autour de l'équinoxe de printemps, mémoire de la mort et de la résurrection du Christ, correspond à la fête de la mort et de la renaissance d'Athys, jeune dieu phrygien de la végétation, toujours à Rome. Les Pères de l'Église décidèrent qu'elle serait mobile pour ne pas coïncider avec la pleine lune de la Pâque juive (Pessah). Le 24 juin, coïncident le solstice d'été et la naissance de Jean-Baptiste, auquel l'Évangile de Jean prête ces paroles prophétiques relatives à Jésus : "Il faut qu'il croisse et que je diminue", commentées par saint Augustin : "car c'est à partir du jour de la naissance de Jean que commence la décroissance des jours mais à partir de celle du Christ que se renouvelle leur croissance". Elle englobe les rites des "feux du ciel" liés au culte solaire. L'entrée dans l'automne était célébrée avec moins de fastes que les précédents, le 29 septembre, en polarité avec la fête de Pâques. C'est dans ce cadre, rythmé par les conseils de classe et d'administration, que les élèves et les enseignants rentrent, que le chef d'établissement prévoit ses effectifs et sa dotation horaire globale à l'automne, qu'il établit le tableau de répartition des moyens par discipline (TRMD) et négocie sur les moyens en hiver, qu'on récolte notes, passages en classe supérieure, examens et concours au printemps et qu'on établit les emplois du temps dans le calme de l'été.

Ces fêtes organisent tout le reste du calendrier qui, selon l'heureuse expression de Lucien Febvre, "parle chrétien". Ce sont les douze jours de fêtes ininterrompues consacrées à saint Étienne, saint Jean l'Évangéliste et aux saints Innocents, qui donnent un sens chrétien à la fin de l'année, puis le Carnaval et le Carême, pénitence avant la reprise des travaux agricoles, l'Ascension et la Pentecôte avec leur version agraire de l'arbre de mai, ensuite l'Assomption et enfin la Toussaint. Celle-ci est encore un remarquable exemple d'acculturation chrétienne : la fête de tous les saints qui n'ont pas leur place dans le calendrier est déplacée du printemps au 1er novembre par le pape Grégoire III au VIIIe siècle afin de correspondre à la Samain, la très populaire fête des morts celtique. Deux cents ans plus tard, elle est devenue une des plus grandes fêtes chrétiennes et, quand l'abbé Odilon institue la fête des morts le 2 novembre, la Samain est complètement assimilée.

Les fêtes de la République

Une seconde strate s'est superposée, révélant les préoccupations idéologiques de la République : choix du 14 juillet comme fête nationale en 1880, du 11 novembre en 1922 et du 8 mai en 1951. Une dernière strate est à dimension politique internationale, avec le Ier mai, d'origine syndicale américaine, adopté en 1947, un des seuls jours fériés, avec le Ier janvier, à être reconnu dans une grande partie du monde. Car ces fêtes sont aussi des jours fériés. Sous l'Ancien Régime, les fêtes religieuses ne libèrent pas nécessairement toute la journée des heures de classe. Leur inflation - 180 jours de congé dans les collèges de Paris en 1762 - inquiète les autorités scolaires et urbaines qui tentent de s'y opposer, alors que le calendrier scolaire parisien a tendance à s'imposer au reste du pays à la veille de la Révolution. Aujourd'hui, ce mouvement est achevé : ces jours fériés sont moins nombreux (onze) et promulgués par le ministre de la Fonction publique et de la Réforme de l'État. On peut leur ajouter selon le cas les fêtes religieuses des différentes confessions, autres que catholiques et protestantes, celles-ci étant déjà prises en compte dans le calendrier des fêtes légales, ainsi que le jour de l'abolition de l'esclavage dans les DOM-TOM, la Saint-Étienne et le Vendredi saint dans l'ancienne Alsace-Lorraine. Mais certaines revendications se font jour du côté de la communauté musulmane, désormais seconde religion du pays, dont certains membres voudraient voir intégrer leurs fêtes dans la liste des fêtes légales, ainsi que des pro-européens qui souhaiteraient remplacer les commémorations des victoires - qui sont nécessairement des défaites pour d'autres - par des célébrations plus consensuelles. Tout ceci fait que le calendrier reste vivant. Ces dernières années, Halloween, tardive revanche, par Étasuniens et fabricants de jouets interposés, de la Samain sur la Toussaint repaganisée, infantilisée, est auto-organisée par les élèves et les personnels ATOS, sous l'oeil chagrin des enseignants. L'école catholique y voit à l'oeuvre la "resacralisation païenne" qu'elle redoute, l'ethnologue plus prosaïquement une fête de la jeunesse et l'historien une fête non chômée comme sous l'Ancien Régime. Les vacances, "temps pendant lequel les études sont suspendues dans les écoles, dans l'intérêt des maîtres et des élèves", selon le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, s'accrochent au réseau des fêtes, mais sont maintenant beaucoup plus importantes qu'elles. L'initiative en remonte à la suspension des séances des tribunaux pour que les gens de justice puissent aller surveiller les vendanges sur leurs terres, les écoles fréquentées par leurs enfants s'alignant sur cette pratique. Rentrées dans la norme au XVIe siècle, elles sont défendues en 1763 par les professeurs du collège de Metz, pour qui "les congés sont également nécessaires aux maîtres et aux élèves, pour le physique et pour le moral, pour le progrès des études et pour la santé du corps..." Après un étiage sous la Monarchie de Juillet (125 jours de congés en 1843), les vacances allongent, particulièrement les grandes vacances, par avancement du départ, la moisson requérant la main-d'oeuvre infantile. Elles atteignent trois mois quand la circulaire du 25 juillet 1959 relative au temps de travail les ramène à dix semaines. C'est à ces grandes vacances que l'année scolaire doit de ne pas coïncider avec l'année civile, ce qui pose certains problèmes comptables... L'année agricole commence encore actuellement à la Saint-Michel (29 septembre), où les baux de location des terres démarrent logiquement avec la période de repos du sol. Cette diversité était courante au Moyen Âge. La date du Ier janvier n'a été imposée en France que par Charles IX en 1564 dans un souci de centralisation, malgré de fortes résistances provinciales.

Les petites vacances

Le terme apparaît au XVIIIe siècle. Elles ne sont pas, elles, d'origine agraire, mais s'ancrent sur les fête religieuses de la Toussaint, de Noël, de mardi gras et de Pâques. Elles se développent à leur tour après la dernière guerre, dans le cadre du "droit aux vacances" et de l'essor du tourisme. Toutes ces vacances sont unifiées pour les établissements primaires, secondaires et techniques par l'arrêté de 27 mars 1939 qui suit la politique de l'école unique. Dans les années soixante, sous l'influence du tourisme, particulièrement blanc, le découpage du pays par zones de vacances est instauré. Actuellement, "l'année scolaire comporte trente-six semaines au moins, réparties en cinq périodes de travail, de durée comparable, séparées par quatre périodes de vacances des classes", une année devant être une suite régulière et harmonieuse de périodes de travail de sept semaines et de périodes de repos de deux semaines. L'impossibilité d'aller contre cette mémoire sacrée d'une tradition agricole trouvant sa source au néolithique et d'une tradition religieuse remontant à un paganisme (du latin paganus, le paysan), lui aussi agraire, explique l'échec des tentatives de réforme, dont la plus achevée fut celle du calendrier révolutionnaire, échec dans lequel Victor Hugo voyait "l'usage qui met à néant la logique". Bien que les programmes scolaires préconisent, dès la maternelle, l'étude du "temps objectif des calendriers" rapporté à l'école grâce à la rentrée et à sa fête, ainsi qu'à la société civile, le calendrier scolaire n'a suscité que peu d'études de fond. Une récente et exhaustive exposition sur les calendriers ("De temps en temps. Histoires de calendriers". Archives nationales) l'a carrément oublié.

Institution et prescription

Cette transparence, pour ne pas dire cette invisibilité, due à l'effet de "naturel", de donné qui ne s'explique ni ne se discute, occulte l'énormité du pouvoir prescripteur de l'Éducation nationale qui, telle "la maison du calendrier", véritable ministère de l'ancienne Chine, dicte un rythme de vie touchant, à travers les élèves, leurs parents, leurs professeurs et les professionnels de leurs loisirs, tout le pays. Il n'y a pour s'en convaincre que de voir la fébrilité avec laquelle les imprimeurs et les groupes de pression touristiques attendent la sortie du calendrier scolaire, ou de constater les effets dévastateurs de l'abstention sur un scrutin placé pendant les vacances scolaires... Imposé d'en haut, tout comme l'emploi du temps, mais d'une manière à la fois plus naturelle et plus ostentatoire, le calendrier, matrice de nos vies, a le pouvoir de le reproduire et de le multiplier à l'infini, sur un rythme incessant qui est celui de la vie même et qui réconcilie, selon la formule des historiens économistes, la coupe et la courbe.

Education & management, n°23, page 58 (06/2002)

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