Dossier : L'établissement d'abord

Un lieu de qualité

Jean-Marie Schul, Professeur honoraire de gestion des ressources humaines en Belgique

Qu'est-ce qu'un établissement scolaire ? Une institution, une organisation, un système, voire une entreprise ? Et si l'on pouvait simplement le définir comme le lieu privilégié pour la qualité globale de l'éducation ?

Le terme "établissement" n'est pas récent. Dès le XIe siècle, la forme verbale "establir", issue du latin stabilire, désignait, dans un contexte militaire, quelque chose de solide et de durable. Ce verbe, signifiant l'action d'établir ou de fonder, qualifia par métonymie la forme ainsi instituée. Depuis, un établissement évoque la stabilité et la continuité, aussi bien les bâtiments que les personnes qui y travaillent. Le terme anglais establishment désigne, de la même façon, un groupe de personnes bien établies dans leur niveau social. Au XVIIe siècle, on parlera "d'établissement scolaire", d'autant mieux qu'il représentait bien le sens de stabilité : processus immuable de transmission, contenus d'essence divine ou étatique, maîtres détenteurs de la vérité, autorité magistrale incontestable, architecture répétitive autour de classes alignées le long de couloirs, disposition traditionnelle de la classe pour un enseignement frontal, etc.

Plusieurs définitions

Dans cet esprit, la notion d'établissement scolaire se rapproche de celle d'institution. L'institution conditionne le choix des acteurs ; elle fixe les normes de la vie quotidienne : par exemple les valeurs de politesse ou d'obéissance, ou bien encore le monopole de la pédagogie pour les enseignants, sous le seul contrôle des inspecteurs et non des élèves ou de leurs parents. L'établissement scolaire, en tant qu'institution, se caractérise par une forte permanence de ses règles et par une résistance au changement, ce qui crée des tensions avec les valeurs d'adaptation et d'innovation que prône la société d'aujourd'hui. La notion de système rend mieux compte de cette tendance actuelle à remettre sans cesse les normes en question pour tenir compte d'un environnement mouvant et pour améliorer les résultats globaux, tout angle d'attaque du changement générant de proche en proche d'autres modifications et ajustements. On voit que l'ensemble perd ainsi de sa stabilité. C'est un ordre plus complexe qui en résulte, résultat d'un effort pour prendre en compte un plus grand nombre d'acteurs et pour coordonner des intérêts parfois opposés et conflictuels. Cet effort amène à considérer l'établissement scolaire plutôt comme une organisation, au même titre qu'une entreprise. Comme toutes les organisations, elle nécessite un type de management approprié. Pour des raisons de cohérence entre les finalités de l'École et son type d'organisation, il importe que ce management soit lui-même éducatif. Cette remarque n'exclut pas la fécondité de considérer l'établissement scolaire comme une entreprise particulière dont les finalités, certes, ne sont pas celles des autres entreprises qui doivent générer des bénéfices financiers pour survivre.

La métaphore de l'entreprise

Il n'est pas sans intérêt de développer la métaphore de l'établissement scolaire conçu comme une entreprise. L'établissement-entreprise abrite une action sur un produit - en l'occurrence les élèves -, la transformation qualitative de ce produit (avec comme caractéristique que le produit participe à sa propre transformation), l'évaluation de cette opération et son écoulement, l'apprenant étant consommé à la fois par la société et par lui-même dans l'accomplissement de son projet individuel. Un des bénéfices essentiel de cette comparaison qui peut sembler incongrue, voire scandaleuse au premier aspect, est de souligner que l'établissement scolaire peut être - plus ou moins - un lieu de qualité, ce qui a le mérite de réintroduire l'exigence normative tout en respectant la diversité et la complexité des situations. Cette discussion terminologique conduit à réfléchir aux problèmes de l'obligation de moyens, de l'obligation de résultat, tout comme à l'analyse des dysfonctionnements ou à la mesure de l'adéquation aux objectifs déclarés.

A la recherche de l'objectif prioritaire

Réfléchir au cahier des charges concernant le produit - si l'on veut bien encore une fois ne pas s'offusquer de l'assimilation purement démonstrative de l'élève à un produit - pose la question des objectifs en matière d'éducation. La productivité d'un établissement-entreprise dépend du choix clair d'un objectif prioritaire. La recherche de la qualité ne s'opère pas de la même façon et n'obtient pas les mêmes résultats selon l'objectif que l'on se fixe prioritairement : rentabiliser l'investissement collectif, protéger l'institution et les personnes qui y travaillent, égaliser les chances des apprenants, transmettre un héritage de savoirs et de culture, favoriser la poursuite de la formation, socialiser, former les citoyens, épanouir chaque personnalité ? Pour retenir un seul dilemme, choisir de transmettre des connaissances ou d'aider à la réalisation d'une personnalité n'entraînera pas les mêmes conséquences. La quête de la "réussite scolaire" et sa version négative de "lutte contre l'échec scolaire" semblent répondre élégamment à ces interrogations et résoudre la question des choix en les dépassant ou en les intégrant. Mais la réussite demeure une notion encore bien ambiguë. Le redoublement, considéré aujourd'hui comme particulièrement démotivant pour l'élève, voire infamant, passait parfois inaperçu il y a une quarantaine d'années. De même pour l'âge "normal" des élèves. On pouvait redoubler, voire retripler, et être le plus âgé de la classe, sans pour autant se sentir en situation d'échec scolaire et perdre confiance en soi. Certains qui sont devenus de grands artistes et des sportifs accomplis n'ont pas de ces ratés scolaires la même perception que les usagers de l'école d'aujourd'hui. Non conformes à des normes, ils ne se sont pas considérés - et de plus on ne les a généralement pas considérés alors - comme des "rebuts", comme l'on dit d'une pièce ratée. Mais, même aujourd'hui, le fait de ne pouvoir suivre des études universitaires, par exemple, n'est pas vécu de la même manière selon les pays. C'est pourquoi cette notion de réussite scolaire doit être approfondie. Qu'est-ce qui doit alors être impérativement réussi, sinon le projet personnel de l'enfant, même si son projet doit être préparé, soutenu, encouragé, précisé par l'École ? Une telle réussite personnelle souligne que la production doit répondre à des normes de qualité, dont certaines sont communes, d'autres différentes et toutes en interaction. Le lieu où se déroule une telle réussite complexe et diversifiée ne peut être limité à l'école et, dans l'école, il ne peut se limiter à la classe. Ce lieu doit répondre à divers critères et permettre de multiples synergies : les enseignements de diverses matières entre eux, les situations d'apprentissage scolaires, périscolaires ou extra-scolaires, l'ouverture vers l'extérieur, la cohérence des discours éducatifs des adultes, le rapport entre les finalités de l'École et le mode de management qui y est pratiqué.

La qualité totale

L'insuffisance d'un opérateur retentit sur un seul produit, tandis qu'une erreur de management perturbe tous les produits. On comprend dès lors qu'au sein d'un système éducatif, ce soit l'établissement scolaire tout entier qui permette la réussite du projet de l'enfant et constituer le lieu de la qualité totale. Quand l'objectif est la transmission d'un patrimoine de savoirs, la production est prévisible et stable et la réussite dépend essentiellement des enseignants-opérateurs ; lorsqu'il est la réalisation de soi d'un individu, elle devient imprévisible et originale et dépend d'une action éducative collective. L'élaboration d'un projet d'établissement spécifique a pour raison essentielle, plus que l'adaptation à un environnement local, le choix du second terme de l'alternative. Pour diriger un tel établissement, l'équipe de direction doit pouvoir exercer des fonctions qui se renforcent les unes les autres, des fonctions pédagogiques pour maîtriser le processus de transformation, des fonctions administratives pour offrir un cadre réglementaire au travail en commun, des fonctions d'intendance pour veiller aux investissements matériels, des fonctions de gestion des ressources humaines, celles du personnel-fournisseur, comme celles des apprenants-clients, ainsi que celles d'autres acteurs, parents ou partenaires. D'une manière générale, les entreprises s'attachent à améliorer chaque secteur de production, depuis l'analyse de la motivation du client, les processus de fabrication, la présentation du produit, jusqu'à son écoulement auprès du consommateur. Des organismes de certification délivrent des certificats de bonne conduite aux entreprises qui respectent les standards de qualité qu'ils ont préalablement définis. Sous le sigle de "International Standards Organization", l'organisme iso, depuis 1947, constitue un des principaux organismes de normalisation internationale. Des milliers de normes furent élaborées pour clarifier et certifier la qualité, d'abord dans l'industrie manufacturière, puis dans les entreprises de service. Le processus de certification se déroule en quatre étapes : l'orientation, un pré-audit, l'audit d'évaluation et la décision de certification valable pour trois ans. La certification iso traduit le fait qu'un établissement est organisé et qu'il fabrique des produits conformes à des normes internationales, sans pour autant garantir la valeur du produit.

La certification

Pour aller plus loin, on peut envisager la recherche d'une "qualité totale", s'appuyant sur ces normes mais incluant également une recherche managériale d'amélioration continue, bien adaptée à la nature même des établissements scolaires. Pourquoi ne pas considérer de cette façon le projet personnel de l'élève, l'analyse de ses capacités, les causes de ses difficultés, ou bien les méthodes pédagogiques ? Pour ce dernier domaine, l'infrastrucure scolaire, le matériel, les structures différenciées, les rythmes d'enseignement, la gestion des flux d'élèves, le recours à des partenariats, l'ouverture sur l'extérieur, la formation du personnel fournissent autant de données objectives qui peuvent être vérifiées. Admettons par conséquent que l'adaptation de l'enseignement aux processus d'apprentissage de chacun, les investissements matériels, la synergie des moyens à l'intérieur d'un établissement, bref que la réduction de l'échec scolaire et le souci de mesurer les résultats obtenus, traduisent une certaine façon de rechercher la qualité. Plusieurs établissements scolaires ont décidé, en Belgique, de souscrire à la certification iso. La plupart de ces établissements dispensent un enseignement technique et professionnel et se situent dans des régions fortements industrialisées. Les liens qui existent entre des entreprises industrielles, elles-mêmes engagées dans une démarche de qualité, et les écoles de leur bassin d'emploi, jouent un grand rôle dans l'engagement de ces établissements scolaires.

Un exemple dans l'enseignement technique

Le Koninglijk Technisch Atheneum (KTA) de Halle est un établissement scolaire flamand organisé par le département de l'enseignement public appelé "Communauté française de Belgique". Les fondements de ce type d'établissement sont présentés dans un décret du ministre, dont le KTA de Halle a retenu plusieurs finalités : la confiance en soi, l'ouverture d'esprit, la maturité, les capacités d'expression, le goût d'apprendre, la gestion des émotions, le sens social, le rejet des discriminations. De cette charte, le KTA tira une "déclaration de qualité" : que faisons-nous, quel projet éducatif, qu'essayons-nous d'atteindre, avec quels moyens, quelle place occupons-nous dans la société, quel contrat lie les parents, les élèves et l'école, avec quels résultats ? Un membre du personnel bénéficia d'une formation à la qualité, afin qu'il puisse gérer en interne l'évolution de la procédure iso. Lorsque le délégué à la qualité estima que les objectifs étaient atteints et consignés dans un document reconnu par les normes iso, il demanda le passage de l'organisme certificateur qui, grâce à un audit, établit le degré atteint, précisa les points améliorables et décerna enfin la certification. Un audit de confirmation se déroule ensuite tous les trois ans. À titre indicatif, citons parmi les points observés par la norme iso 9001 : la responsabilité de la direction, la maîtrise des processus, la nature des contrôles, la maîtrise des produits non conformes, les actions correctives et préventives, les audits internes de qualité, la formation, les statistiques, etc.

Une méthode limitée mais fructueuse

Considérons maintenant l'Institut technique de Ath, près de la frontière française. En 1996, l'école engage un consultant qui lance deux actions : une enquête de satisfaction auprès des parents et une évaluation du directeur par les professeurs. En 1997, l'équipe de direction visite le centre de formation à la qualité de Liège, où ils rencontrent des représentants d'entreprises certifiées iso 9000. Cette équipe se rend ensuite à l'école VTI de Waregem, elle-même certifiée iso 9002. À la suite de ces rencontres, se déroulèrent des réunions de motivation des professeurs. L'année scolaire suivante, une expérimentation se déroule dans une seule section, c'est-à-dire la section bois.

Extension du projet

L'école engage un second consultant spécialiste de la démarche qualité. Un état des lieux de cette section est réalisé et chacun s'accorde sur une liste de dysfonctionnements à combattre. Deux groupes de cinq professeurs se réunissent deux fois par mois avec un consultant pour élaborer des solutions. L'évaluation des résultats incite à étendre la méthode aux autres sections l'année suivante. Neuf professeurs acceptent de devenir "animateurs qualité" et de prendre en charge des groupes de résolution de problèmes. Se met alors en place un comité de pilotage regroupant l'équipe de direction, les animateurs-qualité et les consultants. Le directeur présente à chaque classe le projet "Qualité totale". En 2000, sont déterminées les procédures de conformité à la norme iso 9002. Le travail est décomposé en cinq phases : l'écriture des procédures, leur diffusion et leur mise en application, des audits internes pour déterminer si les procédures sont bonnes et ce qui doit encore être amélioré, des modifications de procédures par des actions correctives et préventives, enfin la phase de certification. En juin 2000, l'auditeur externe de certification rend visite à l'établissement pour examiner d'abord la conformité aux exigences de la norme, puis l'application concrète sur le terrain. Même si les normes observées sont essentiellement de nature formelle (conformité budgétaire, registres administratifs, respect des programmes, structures internes, procédures...) et ne rendent pas entièrement compte de finalités aussi complexes que la réussite scolaire ou le développement personnel par exemple, il n'en demeure pas moins que le climat de recherche collective, le souci de méthode, l'explicitation de données objectives, l'élaboration de remédiations concrètes, tout ceci s'apparente à une forme de management éducatif centrée sur la qualité, situe l'établissement au centre du système éducatif et l'oriente dans une perspective de progrès. D'autant plus que la collision du système actuel avec l'irruption de nouvelles techniques d'information risque de déstabiliser le système scolaire traditionnel.

Les TIC, danger réel ou supposé ?

Par nouvelles techniques d'information, on entend surtout les diverses formes de communication par ordinateur, internet, courriel, etc. De nombreuses sociétés offrent des programmes de formation à distance, envers lesquels beaucoup de pédagogues font la moue et prédisent un avenir éphémère. Par contre, d'autres voient dans ces procédés un avenir prometteur. Mais quelles que soient les opinions de chacun, certains faits inquiètent : la pénurie d'enseignants, le sous-financement de l'école, la violence et le maintien des clivages scolaires. Abandonnée au marché par laxisme ou par choix politiques, l'école perd progressivement de son évidence. L'étudiant post secondaire et même celui du secondaire devient l'objet de la convoitise des grands trusts de l'informatique. Par exemple, la société SUN a un chiffre d'affaires de 223 millions de dollars. Sa devise "anyone, anytime, anywhere, anydevice" ambitionne de remplacer l'enseignement du maître par un enseignement on line.

À Almere, ville des Pays-Bas de 160 000 habitants où la pénurie d'enseignants allait provoquer la fermeture d'écoles, le pouvoir municipal décida de faire appel à la société SUN. Par ailleurs, la Communauté européenne développe 103 projets d'enseignement par réseaux à hauteur de 128 millions d'euros.

A la recherche d'un équilibre

Des conséquences inédites apparaîssent lors de ces expériences : utilisation des ressources 24 heures sur 24, ouverture au monde, habileté informatique, réduction du personnel... L'école de demain devra certainement s'adapter et trouver un équilibre entre la réduction des coûts et une meilleure qualité du "produit-élève". La réduction des coûts peut certes se faire par une réduction du nombre d'enseignants liée à une amélioration de la qualité du matériel pédagogique ou par une augmentation du nombre d'élèves dans les classes. Cette dernière solution provoque l'augmentation des conflits interpersonnels et s'affirme alors la nécessité de nouvelles compétences comme l'assistance psychologique et sociale. L'équilibre souhaitable pourrait se trouver dans un encadrement pédagogique de l'apprenant par un nombre plus restreint d'enseignants possédant non seulement des compétences disciplinaires mais aussi des compétences techniques d'utilisation multimédiatique et des compétences organisationnelles de gestion de flux humain plutôt que de gestion de cohorte-classe. De la sorte, la régulation des conflits, la guidance dans l'apprentissage, le nécessaire contact social entre jeunes et adultes, la maîtrise des nouvelles techniques de communication pourraient trouver, au sein de l'établissement, une nouvelle convergence.

Education & management, n°23, page 52 (06/2002)

Education & Management - Un lieu de qualité