Dossier : L'établissement d'abord

Le hic...

Nelly Rieti, professeur agrégé de philosophie, chargée de la culture artistique contemporaine au CRDP de Créteil

Certains s'exclamèrent : "l'établissement d'abord !". La question idiote ne manque pas de se poser du hic, du lieu où s'établit cette priorité dans ses meubles et ses immeubles. Question de géographie appliquée aux institutions, après celle, géométrique, que soulevait le fameux mot d'ordre : "l'élève au centre !" C'est d'ailleurs à ce mot d'ordre ministériel que réagirent les enseignants, lesquels se sentant décentrés en même temps que décentralisés, eurent l'impression de perdre la boule et poussèrent ce cri : "l'établissement d'abord !" ("dans l'intérêt des élèves").

Du réel

Dans la locution latine : hic et nunc, est aussi posée la question du "maintenant" c'est-à-dire celle du contenu : la chose qui se passe et passe dans le temps. Mais la question peu politiquement correcte : "maintenant l'établissement scolaire pour quoi faire ?" sera ici évitée prudemment. D'ailleurs, ainsi que nous l'a montré le logicien Nelson Goodman, nous remplaçons toujours l'histoire par la géographie et nous ne décrivons pas les choses, dubitables, mais les rapports entre les choses et qui font leur substance. Mais l'on se doute alors immédiatement que l'inquiétante question du rapport à l'espace, celle du lieu, s'introduit. Par exemple, la question de l'existence effective des lois quand elles ne sont pas des coutumes positives, comme dans le droit anglo-saxon, mais des principes idéaux, c'est-à-dire utopiques et que leur réalisation est confiée à la bonne volonté et à la bonne foi.

Fin de la géographie

Double raison de s'inquiéter, non pas du manque de vertu mais de la débilité politique de celle-ci. Le lieu est maintenant devenu question de fond quand la technologie confond le temps et l'espace et que celui-ci "se retourne en doigt de gant". Tokyo est à un clic de New York quand la ville d'à côté est très éloignée en temps géographique. Et l'établissement central-total s'invagine dans un trou noir. Pourtant nous croyons toujours qu'il y a un sol de la République et qu'il fonde la nationalité française. Sur ce sol poussent nos établissements, sur des terrains différents portant des ethnies différentes ; mais l'universalisme veut que cela vaille pour tous les hommes et même le genre humain. Tous ces établissements se vouent au progrès et réalisent pleinement et partout l'Homme universel. Ainsi se pose l'établissement, mais où ? Partout et donc nulle part. Mais sans hic, sans "terrain" labouré par des "pratiques", pas de réalité ! Il faudrait arriver à comprendre ce qui se passe sur notre terrain quand les locaux glocaux rendent l'universel introuvable et surtout sans intérêt. La chimère du "glocal" se pose : du local et du global au même endroit. Des industries douées d'ubiquité et pourtant totalement adaptées à la singularité des demandes ou de gaies communautés de consommation qui ne connaissent d'aucun État.

Inquiétude

Plus de centre, de limites, de territoires et un terrain mou. Dans ces conditions, "l'éducation" pourrait peut-être devenir formation permanente et volontaire, un service coopératif non hiérarchisé que la société civile rend à l'économie productive. Peut-être n'y a-t-il qu'un établissement-bulle flottant dans une écume, privé de tutelle étatique et nationale, pour user de l'idée des bulles. (Lire Bulles, de Peter Sloterdijk, Pauvert, 2002). On ne peut plus se demander alors s'il y a des bulles plus grosses que d'autres et s'il y en a une qui doive venir "d'abord". Finalement "l'établissement d'abord !", ce sont des petites bulles où l'on s'éduque et l'on digère dans le Coca- Cola généralisé.

Education & management, n°23, page 50 (06/2002)

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