Dossier : L'établissement d'abord

Extension du domaine de la lutte (1)

Alain Picquenot, Directeur du CRDP de l'académie d'Amiens, auteur de : Les clefs du quotidien, le professeur dans l'établissement scolaire, CRDP de Bourgogne, 2001

Le documentaliste, comme le centre de documentation et d'information, se situent-ils au coeur de l'établissement ? Pas toujours. Mais au coeur des changements pédagogiques à venir, sûrement ! D'où l'intérêt de réfléchir à une nouvelle position stratégique.

Le système scolaire devenu système éducatif a considérablement évolué en une cinquantaine d'années. En 1950, 5 % d'une classe d'âge accédait au niveau baccalauréat, aujourd'hui, il s'agit de deux tiers de nos jeunes. Les plus anciens parmi les enseignants ont subi un examen de passage pour entrer en sixième, les plus jeunes de nos collègues ont connu en tant qu'élèves un collège "cylindré" où tous les élèves entrent en sixième pour aller ensuite en troisième. Les structures ont évolué sous le signe de la massification, mais peut-on réellement parler de changement dans les pratiques pédagogiques ? Non, car il existe une différence de nature (et non de degré) entre évolution et changement, non, si par ce dernier mot on entend une évolution maîtrisée. Le changement est à l'ordre du jour. Dans cette perspective, dans un établissement dominé par les logiques disciplinaires, de nouveaux dispositifs permettent aux documentalistes désormais recrutés par un capes spécifique de mettre en valeur leur professionnalité. De nouveaux lieux de réflexion se mettent en place que les documentalistes doivent investir dans un souci d'innovation. Outre leurs compétences techniques, ils doivent développer des compétences politiques pour créer les conditions qui leur permettront de travailler plus efficacement dans la petite cité qu'est un établissement scolaire. En se situant clairement dans des enjeux de pouvoir, en élaborant des stratégies pour se rendre visible et se faire reconnaître, le documentaliste doit être un militant de sa propre fonction.

Le CDI au coeur de l'établissement ?

Immédiatement, une précision s'impose. Il est courant de dire que le cdi est au centre ou au coeur de l'établissement. Le plus souvent, il n'en est rien. Parfois même, géographiquement, le cdi est dans une situation qui lui interdit de rayonner dans l'EPLE quelle que soit la bonne volonté des uns et des autres. Dans certains cas, les documentalistes sont marginalisés, le plus souvent, ils sont dans les marges de l'EPLE. Or le changement ne vient plus du centre mais de la périphérie, et ce qui était une contrainte devient une ressource. C'est parce qu'il est dans les marges, que le cdi dispose de grandes possibilités de manoeuvre et qu'il pourra avoir un rôle clé dans les changements à venir.

Les champs d'intervention du documentaliste

Les documentalistes doivent être les gardiens des mots. La sémantique est affaire d'éthique. Pluridisciplinarité, multidisciplinarité, transdisciplinarité, transversalité... Dans la salle des professeurs, donne-t-on le même sens aux mêmes mots ? Les utilisons-nous toujours à bon escient ? Ainsi la régulation des biologistes et des économistes relève de la transdisciplinarité dans une démarche problématisante, tandis que la thématique de l'environnement relève de la transversalité abordée dans plusieurs disciplines. Dans cette exigence, il est question de l'identité professionnelle des documentalistes et donc du bon usage de leurs compétences car ces domaines sont les terrains privilégiés des documentalistes qui ne peuvent (et ne doivent) pas se référer à une logique disciplinaire. Dans ces conditions, les documentalistes doivent (et se doivent) d'assumer leur schizophrénie. Tantôt ils se situent en deçà des logiques disciplinaires lorsqu'ils aident les élèves à utiliser une méthode de classement en vue d'un travail donné par le professeur, tantôt ils interviennent au-delà lorsqu'ils l'aident à construire de véritables stratégies de recherche et de découverte en jouant sur plusieurs disciplines. Les documentalistes aident les élèves à s'inscrire dans une démarche d'auto-formation (qui se développera encore grâce à l'e-learning) et, finalement, à élaborer leur projet personnel. Edgar Faure a déclaré : "L'homme de demain sera un autodidacte aidé". C'est pourquoi les documentalistes doivent permettre aux apprenants d'aujourd'hui d'avoir accès aux ressources nécessaires. L'enquête pisa de l'OCDE met en évidence le peu d'esprit de synthèse des élèves français, c'est dire que cette question doit être traitée en urgence. Dans quelques années, que fera l'élève "en panne" devant un devoir ? Surfera-t-il sur le site Vivendi ? sur celui de Hachette ? sur celui de Bertelsmann ? Consultera-t-il le site d'une association de quartier ? Choisira-t-il celui d'un groupe de professeurs réunis par leur discipline ?... La question est éducative, économique et politique. C'est la raison pour laquelle le ministère souhaite la création d'un espace éducatif numérique gratuit. Le documentaliste qui met des ressources à disposition des élèves et qui leur apprend à y accéder et à les utiliser sera le fer de lance de ce projet !

Toutes ces questions nous incitent à mettre en avant la nécessité d'une techno-structure chargée de faire le lien entre le monde de la recherche et celui de l'action. Voici une vingtaine d'années, Robert Ballion décrivait l'établissement comme une organisation étrange : pas de ligne hiérarchique, pas d'encadrement moyen, pas de techno-structure... Cette dernière caractéristique illustre une conception bien particulière du métier d'enseignant : il a la vocation et il est habité par un don. Le psychanalyste y voit une forme d'auto-engendrement et une vision démiurgique de l'éducateur. Mais le statut de l'adolescence change, les savoirs évoluent, la recherche pédagogique est de plus en plus féconde, les TICE, notamment dans le cdi, modifient la donne éducative... Nous ne pouvons plus faire l'économie d'une réflexion sur la techno-structure dans l'EPLE. À nos yeux, il revient aux documentalistes de la prendre en charge au sein d'un réseau constitué d'EPLE et d'organismes de différents types : CRDP, INRP, université... Le monde de la recherche et le monde de l'établissement continueront de s'ignorer tant que ne sera pas créée une techno-structure capable de les relier. Tel chercheur ne veut pas s'abaisser à appréhender le quotidien de l'enseignant, tel professeur méprise de trop beaux discours qui, d'après lui, ne servent à rien ! C'est bien aux documentalistes, au-delà des logiques disciplinaires, de jouer le rôle de passeur et de "transducteur" (H. Atlan) entre ces deux univers. Sciences du transfert, circulation des savoirs (C. Étévé), re-problématisation (J.-L. Derouet) restent des domaines à défricher, tant il est vrai que le professeur saisit ce qui l'intéresse à partir de sa pratique. Dans leur fonction de passeur précisément, les documentalistes seront actifs dans la définition et dans la constitution de la techno-structure. Le problème est technique, il est également politique. Au nom de quels principes, à partir de quels critères, en fonction de quelles préoccupations une recherche sera-t-elle choisie puis interprétée ? Une tâche nouvelle revient au documentaliste mais il ne saurait l'exercer sans contrôle.

Les talents stratégiques du documentaliste

Les documentalistes ont à se positionner de façon spécifique dans ces champs. Et des instances à la fois pédagogiques et politiques constituent pour eux un nouveau domaine de la lutte où exprimer leurs compétences politiques et leurs talents stratégiques. Le rapport Blanchet préconise la création d'un conseil pédagogique et le rapport Pair souhaite la mise en place d'une commission de l'enseignement. Au-delà des logiques disciplinaires, les professeurs s'y rencontreront pour traiter de problématiques communes : la pluri-disciplinarité, la transversalité, l'évaluation, l'accès aux ressources, l'aide au travail personnel, les TICE... N'est-ce pas un lieu privilégié pour faire de l'EPLE un établissement formateur puisque 40 % du corps enseignant vont être renouvelés dans les années à venir, mais aussi pour préserver sa mémoire ? Les documentalistes y ont toute leur place. Ces thèmes sont les leurs. S'ils sont en charge de la techno-structure, il sera impossible de se passer de leurs compétences de passeur. Ces instances pourraient également avoir pour fonction, avec les intéressés, d'assurer le contrôle politique de la mission de veille et de recherche du cdi. Un texte récent permet aux documentalistes qui s'y investissent de participer aux jurys qui traiteront des Travaux Personnels Encadrés. C'est une belle opportunité pour que les professeurs reconnaissent le cdi et pour promouvoir la professionnalité des documentalistes. Quelle chance pour eux ! Ils vont échapper à la tyrannie de la notation de plus en plus contestée par manque de justesse et de plus en plus souvent source d'injustice, pour se positionner d'emblée dans la problématique de l'évaluation ! Cette promotion a un prix : il leur faudra montrer qu'ils sont capables d'élaborer des progressions, d'évaluer des apprentissages, bref, de construire une didactique de la documentation. Si les documentalistes participent à de tels jurys qui auront leur mot à dire pour l'attribution du baccalauréat, pourquoi ne participeraient-ils pas aux conseils de classe dans les mêmes conditions ? Rappelons-le, l'assistante sociale, l'infirmière scolaire et le médecin scolaire peuvent participer à leurs travaux, pourquoi pas les documentalistes ? Ils y joueront un rôle particulier comme aujourd'hui les professeurs d'eps : chacun apprécie le regard neuf qu'ils portent sur les élèves dans les situations particulières qu'offre cette discipline. L'article 33 du décret de 1985 qui définit l'EPLE précise la composition, le fonctionnement et les finalités du conseil de classe. S'il permet aux professeurs que sont les documentalistes d'y prendre place, pourquoi ne pas le faire immédiatement ? S'il ne le permet pas, il conviendra, à nos yeux, de modifier cet article. Dans l'immédiat, c'est aux juristes de se prononcer sur ce sujet.

Les alliés potentiels du documentaliste

Parler de compétences politiques, c'est également s'interroger sur les alliés susceptibles d'aider les documentalistes à faire reconnaître leurs compétences. Il faut, bien sûr, d'abord, évoquer l'administration centrale et les ministres Claude Allègre et Jack Lang qui ont conçu et mis en place des dispositifs qui sortent des logiques disciplinaires : les TPE (Travaux Pluridisciplinaires Encadrés) dans les sections générales puis dans les sections technologiques des lycées, les PPCP (Projet Pluridisciplinaire à Caractère Professionnel) dans les lycées professionnels, les travaux croisés et les itinéraires de découverte dans les collèges, l'ECJS (Enseignement Civique Juridique et Social) dans les sections générales et technologiques puis dans les sections professionnelles. Ils confortent le rôle des documentalistes. Nombre d'entre eux sont aujourd'hui "surbookés" grâce à ces nouveaux enseignements qui ne peuvent être mis en place sans leur concours. Par ailleurs, les chefs d'établissement sont des alliés potentiels. Ils doivent se situer dans la problématique d'une responsabilité générale de l'établissement et construire une légitimité pédagogique de nature non disciplinaire. Les intérêts des documentalistes et des chefs d'établissement sont convergents. Parler de stratégie, enfin, c'est choisir de bons outils de formation. Evitons les échanges de pratiques où chacun raconte sa vie : les déprimés en sortent encore plus déprimés puisque les malheurs de leurs collègues ne manqueront pas de leur arriver un jour ! et les parano-mégalos y trouvent une justification supplémentaire pour être sûrs d'avoir raison seuls contre tous ! Par contre, les analyses de pratiques, pilotées par un animateur dûment formé, permettent, au-delà de l'échange, d'analyser, de saisir les logiques cachées, de définir des procédures, de construire des outils, bref, de développer des pratiques et une identité professionnelles collectives. Il faudrait travailler de la même façon les forums sur le net : tout ne se vaut pas et un modérateur aide à distinguer le bon grain de l'ivraie.

Le système éducatif doit passer de la problématique de l'évolution à celle du changement, un pont entre la recherche et l'action s'avère nécessaire, de nouveaux dispositifs pédagogiques s'installent hors de l'impérialisme disciplinaire, des instances de réflexion pédagogique vont voir le jour dans les EPLE... Le documentaliste vit donc une situation historique exceptionnelle. À lui de mettre en valeur ses compétences avec les élèves, à lui de prendre toute sa place dans les lieux de débats. Il n'y aura pas de grand soir pédagogique, mais grâce à lui, s'il le veut, des "révolutions minuscules" qui ouvriront sur un authentique changement. C'est l'intérêt des documentalistes, c'est celui de l'établissement, c'est surtout l'intérêt des élèves si nous voulons les préparer au monde qui sera le leur demain.


(1) Le titre de ce texte emprunte celui de Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte (Maurice Nadeau, 1994). Il est rédigé à partir de mon discours de la Journée professionnelle organisée par la FADBEN de l'académie d'Amiens.

Education & management, n°23, page 48 (06/2002)

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