Dossier : L'établissement d'abord

Un avenir commun...

Michèle Amiel

J'achève dans la nostalgie mon dernier trimestre à la direction du lycée Évariste- Galois. Pourquoi partir, j'étais si bien ! J'avais ouvert l'établissement après en avoir suivi la construction. Je pouvais me déplacer dans ce splendide bâtiment dans le noir tant j'en connaissais les recoins et les détours. Les premières années, nous avions tous travaillé avec l'enthousiasme des pionniers. Dix ans de projets construits ensemble : nous avions fini par bien nous connaître les uns les autres, avec des réactions quasi prévisibles. Des rituels quotidiens. Le matin, un premier tour en salle des professeurs : je humais le vent, mauvais vent de colère à la sortie des réformes ministérielles ou au moment d'un conflit interne dur ; le calme plat des fatigues de conseil de classe ; la plupart du temps une brise plaisante qui me donnait envie de provoquer : "J'ai une idée... je viens de lire une expérience intéressante... on devrait prévoir une réunion... ou un groupe de travail..." Et puis le circuit habituel pour sentir la vie circuler, prendre l'humeur, recueillir des informations auprès de tous les services, demander des nouvelles des actions en cours, être attentive aux problèmes qui surgissent.

L'aventure...

Est-ce que je retrouverai tout cela ? Des collègues me rassurent : "La première année, tu observes et surtout tu ne changes rien." Principe sans doute sage - je comprends qu'il ne faut rien brusquer - mais je ne veux pas attendre : par quel bout commencer ? Devant moi, la porte de mon nouveau bureau avec une étiquette "Monsieur le Proviseur". Les autres portes affichent le nom et le prénom de leur occupant à côté de leur fonction. Moi, je suis tout entière inscrite dans ce mâle symbole du pouvoir. Devant ma mine embarrassée, un collaborateur demande ce que je souhaite : "Madame la proviseure, Michèle Amiel". Cela va constituer une de mes préoccupations, faire percevoir que je représente une institution et des valeurs et que, dans le même temps, je tiens à faire entendre ma voix de sujet féminin et singulier. Qu'est-ce que je connais de cet établissement au moment où j'en ai accepté la direction ? Je ne peux m'empêcher d'écouter les rumeurs sans pouvoir démêler les fantasmes de la réalité. "Vraiment, vous allez à Montreuil, me dit-on d'un air compatissant, comment avez-vous pu demander Montreuil ?", "Tous des gauchistes, là-bas, vous n'arriverez à rien !", "Moi, je n'enverrai pas mon enfant étudier avec ces voyous." Il est vrai que de l'extérieur, rien ne plaide en faveur de ce lieu : de hautes grilles qui l'enferment comme un fort, une barre grise de trois cents mètres qui fait face au bâtiment de l'administration ; cela va compliquer la communication de proximité ! Mon expérience me souffle que je me ferai une raison par moi-même mais je n'arrête pas de rêver à un Jean Jaurès en costume noir, le drapeau rouge brandi, entonnant des chants de combat sur des barricades. Ce lycée a une longue histoire - bientôt cinquante ans - et je n'en trouve aucune trace écrite. Juste quelques photos dans une armoire. Les archives d'origine sont entassées dans un sous-sol : leur consultation relèverait semble-t-il d'une expédition géologique. Je pêche des bribes : "Ce fil à linge accroché en travers de la salle des professeurs, ce n'est pas une négligence des agents d'entretien, surtout n'y touchez pas", prévient le gestionnaire devant mon regard réprobateur.

Ne pas perdre le fil

Heureusement que je n'ai rien fait arracher ; je l'ai compris plus tard en voyant des mots d'ordre syndicaux se balancer doucement en l'air. Malgré la gentillesse et la déférence marquées, je me sens comme étrangère dans ce pays dont je ne comprends pas encore la langue. Tous les soirs, je révise la liste des professeurs - presque deux cents - m'efforçant de mettre un visage sur le nom. Un départ à la retraite me permet d'activer les souvenirs : un verre à une main et un petit four dans l'autre, il est bien difficile de garder une distance bureaucratique. J'apprends des récits fantastiques de la part de personnels qui travaillent ici depuis plus de trente ans, de ces anecdotes qui aident à comprendre le présent. "Et si vous écriviez l'histoire de ces cinquante années : ce serait dommage que les nouveaux arrivés ne connaissent pas la mémoire du lieu où ils travaillent." Je fais le tour des groupes, me régale d'écouter. Une esquisse de projet est soumise au conseil d'administration, des coordonnateurs pressentis, la problématique esquissée : "Faire prendre conscience aux élèves, aux personnels mais aussi à la population de Montreuil que le collège-lycée Jean-Jaurès n'est pas que cette énorme bâtisse à l'aspect peu convivial... Il faudra donc montrer tout ce qui le singularise de tous les autres lycées de banlieue. Nous finirons en évoquant l'avenir à travers de nouveaux projets, de nouvelles idées."

Semer des idées

Je commence à laisser traîner autour de moi des documents, en particulier "La semaine d'Évariste", hebdomadaire d'informations fonctionnelles qui sortait tous les vendredis au lycée Évariste-Galois. Cela pourrait commencer à nourrir la réflexion sur la circulation des informations dans ce paquebot de 1900 élèves et de 280 personnels. Je suis décidée à m'armer de patience : il faut bien du temps pour que germe une graine d'idée. Cette fois, je suis prise de vitesse : les secrétariats se saisissent du journal et se mobilisent : une semaine après, l'équipe du secrétariat me propose un numéro zéro d'un nouvel hebdomadaire pour la cité scolaire. Le numéro 1 de Cette semaine à Jaurès paraît à la mi-septembre. Il présente, jour après jour, les informations rédigées comme des brèves de dépêches. Il donne rapidement les rendez-vous importants pour les semaines à venir et des nouvelles sur la vie de l'établissement (arrivées de personnels par exemple). Les personnels et les délégués des parents d'élèves viennent de recevoir le numéro 20 de Cette semaine à Jaurès, le rythme ne faiblit pas et les secrétaires réfléchissent à l'amélioration du produit. Finalement, tout ne va pas si mal ici : pas de violence, une réelle mixité sociale, des personnels plutôt sérieux et très attachés à leur établissement. Mais sait-on pourquoi la situation est à peu près convenable ? Des difficultés sont bien pointées dans le domaine de l'orientation des élèves ou des résultats de certains examens. Comment savoir que faire, puisqu'aucune politique d'établissement n'a été formalisée ? On pourrait commencer par décortiquer des statistiques ; il en existe plein les dossiers dans le bureau du proviseur adjoint. L'analyse du fonctionnement de cette cité, je suis bien capable de la dresser - c'est même mon métier - ; je peux pointer les domaines où il faudrait accélérer ou changer de cap, dessiner un avenir tiré au cordeau et préparer de grandes manoeuvres bien planifiées. En théorie certes, et assurément seule, c'est-à-dire vouées à l'échec.

Faire le choix du collectif

J'ai choisi une autre voie, celle de construire le mouvement avec les autres. Qu'entendons-nous par "réussite des élèves"? Quelles sont nos attentes à ce sujet ? Sommes-nous capables de les confronter à la réalité ? Quels problèmes nous empêchent de progresser ? Qu'est-ce qui relève de notre action et qu'est-ce qui échappe à notre responsabilité ? Quels moyens voulons-nous mettre en oeuvre pour avancer ? Ce sont les questions dont nous avons discuté au conseil d'administration : aux administrateurs de définir la démarche, le domaine d'analyse, le mode de communication avec le reste de l'établissement, des pistes d'action. Nous prendrons le temps d'échanger, de préciser les zones de flou qui font peur, d'analyser, de négocier, d'agir, peut-être de faire des erreurs, d'apprendre les uns des autres. L'objectif est de tracer ensemble notre route en mettant en marche le plus de personnes possible : même sinueuse, c'est pour moi la voie royale. Je crois en la démocratie mais il ne suffira pas d'en parler : il faudra la faire vivre dans les pratiques. L'étape clé est de (re)donner confiance dans les institutions existantes, précisément le conseil d'administration. Je n'ignore pas les difficultés auxquelles je vais m'exposer, voire les embûches : une section syndicale qui boycotte ouvertement le fonctionnement de ce conseil d'administration, des personnels qui n'en voient pas l'utilité, beaucoup d'interrogations pour d'autres. Je vais m'employer à ce que ce groupe prenne tout le pouvoir possible, utilise toute sa marge de manoeuvre : j'élabore des outils pour que les administrateurs puissent mieux appréhender les choix possibles, par exemple un guide pour suivre les étapes de préparation de la rentrée.

Ouvrir un avenir

Une journée de formation est proposée aux administrateurs pour les aider à mieux suivre les dossiers techniques comme la présentation du budget ou la dotation horaire globale ; je les tiens informés de l'avancée des dossiers ; je ne cantonne pas le conseil dans un rôle de contrôle technique ; nous nous engageons dans des débats sur les stratégies : pouvons-nous définir une politique pour les voyages scolaires, analyser notre cité scolaire ? Quelle organisation du temps permettrait aux personnels et aux élèves de mieux travailler au lycée ? Voilà où j'en suis au bout de quelques mois. J'ai parfois l'impression d'avancer très vite. D'autres fois, des zones d'ombre ou d'énormes écueils m'obligent à piétiner. Je sens des frémissements, des attentes, des envies mais aussi des craintes, des colères. J'ai le désir d'être avec les gens mais je me perçois encore comme "à côté". Je me suis dessiné une vision de cette cité scolaire avec une politique commune sur le collège et le lycée, un projet de co-éducation des plus jeunes par leurs aînés, un renforcement des liens entre les personnels, avec les parents d'élèves. J'espère partager cette vision et construire avec les personnels, les parents et les élèves un avenir commun.

Education & management, n°23, page 31 (06/2002)

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