Forum

Aider. Oui, mais comment ?

Gilles Le Cardinal, Professeur à l'université de Technologie de Compiègne

Les lecteurs d'E&M connaissent la problématique de la confiance traitée depuis plusieurs années à l'université de Technologie de Compiègne. Une méthode s'appuyant sur l'analyse des peurs, des attraits et des tentations dans tout projet collectif permet de rendre plus sûre la relation d'aide.

"Moi tout seul pas capable", me confiait un adulte ayant un handicap mental, alors qu'il me demandait de l'accompagner vers son autonomie. Demande apparemment paradoxale : réclamer de l'aide semble être le contraire de l'autonomie. Il en irait tout autrement si on définissait l'autonomie comme la capacité de solliciter, et d'obtenir, les aides dont on a besoin pour piloter son propre projet. Progresse sur le chemin de l'autonomie celui qui sait tirer parti des aides reçues pour apprendre à faire tout seul. Mais ces aides, comment les organiser ? Suffit-il de répondre individuellement aux demandes particulières successives ?

La différence : souffrance ou richesse ?

Toute personne est à la fois unique, défaillante, communicante. Elle est aussi bien capable d'attitude coopérative qu'agressive. Être en même temps unique et défaillant nous place dans une situation difficile. En effet, si j'ai des capacités spécifiques, j'ai aussi des limites et je me rends compte que les autres, en fonction de ces deux caractéristiques, sont différents de moi. Tous mes choix engagent ma responsabilité et je sais que je peux me tromper. Quand je communique, j'expose les facettes de ma personnalité, les bonnes comme les mauvaises, celles qui me valorisent et celles qui se retournent contre moi. Ce que je dis peut être interprété positivement ou négativement selon les interlocuteurs. La différence est d'abord une souffrance. L'autre n'est pas comme moi et c'est dur, car non seulement il ne me comprend pas comme je le souhaiterais, mais je ne parviens pas à le comprendre comme il l'espérerait. Pour fuir cette souffrance, parfois je souhaiterais "être comme lui", ce qui trahit mon vrai désir, parfois je désirerais "qu'il soit comme moi", ce qui est un abus de pouvoir. La différence peut aussi être une richesse, dans la mesure où un travail d'analyse et de lucidité s'accomplit et conduit à reconnaître le caractère unique de l'autre sans vouloir l'imiter et à être reconnu de lui sans vouloir s'imposer.

Un sac à problèmes

Communiquer, même au sens purement technique d'échanger des informations, c'est produire simultanément de la différence et du commun. Réussir cette communication, instaurer la confiance interpersonnelle dans cette communication ne peuvent être ni simples ni immédiats. Prendre en charge une personne défaillante dans son corps, dans sa tête ou dans ses relations implique d'abord de devoir partager des souffrances et des frustrations avec les membres de l'équipe (médecin, infirmier, kinésithérapeute, éducateur...) qui participent à ce projet. C'est beaucoup moins gratifiant que de se partager des bénéfices. Dans le cas favorable où l'on gagne ensemble, il n'est pas toujours facile de se répartir les gains. Que dire alors lorsqu'il s'agit de se répartir des pertes ? Dans ce cas, faut-il considérer la personne comme un "sac à organes" ou un "sac à problèmes" et distribuer son contenu à chacun des experts de l'équipe pour réparation ? Ce serait une application de la division du travail théorisée par le taylorisme, mais guère applicable aux relations humaines car, selon Blaise Pascal, "toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s'entretiennent par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens pour impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties." Or la personne défaillante est un tout, une entité complexe qu'il faut respecter en tant que telle. Un problème compliqué peut être résolu par un seul expert du domaine considéré, mais un cas complexe nécessite la coopération de tous les acteurs concernés. En milieu médical, la responsabilité ne peut être que partagée, ce qui ne signifie pas sa dissolution, mais un échange dans l'élaboration et la mise en oeuvre du projet d'actions. En conséquence, la personne défaillante ne peut être efficacement prise en charge que par une équipe qui interagit constamment de manière coopérative. Plus la personne est cassée, fragmentée, dispersée dans son psychisme, plus l'équipe qui l'accompagne a le devoir d'être solidaire, unifiée, coopérative. Plus la personne manque de confiance, plus la confiance doit régner entre les personnes qui l'entourent. Le but de la relation avec celui qui ne croit plus à la confiance, ce n'est pas de mériter à toute force sa confiance, mais de le rendre témoin de situations réelles où la confiance paye. Pour autant, cette position de principe sur le travail en équipe selon des relations de confiance suffit-elle ? En tout cas, la bonne volonté ne suffit pas.

Coopérer n'est pas sans risques

Toute situation d'interactions à forts enjeux génère chez les acteurs des sentiments de peur, d'attrait et certaines tentations. Si les peurs l'emportent, le mouvement de coopération est freiné, mais si ces peurs sont exprimées et écoutées, le frein peut être desserré, libérant ainsi les attraits possibles de la coopération. Ces attraits motivent pour intensifier le travail en commun, tout en risquant de provoquer en retour certaines tentations. La coopération est bénéfique pour ceux qui s'y engagent, mais de manière modérée, parfois inégale et à long terme, ce qui entraîne les participants opportunistes à vouloir gagner davantage et plus vite en trahissant les autres et en exploitant leur attitude conciliante. Une certaine méfiance s'installe alors et chacun mesure les risques qu'il prend en poursuivant la coopération qui devient risquée. C'est ainsi que l'on est conduit de se protéger dans un travail solitaire et parcellaire : un acte médical ponctuel, une rééducation particulière, un jugement critique sur le travail d'un autre expert. Pour éviter de telles dérives, il est utile de réunir les acteurs de l'équipe soignante, de construire une image des risques inhérents au projet commun à travers l'inventaire des peurs, des attraits et des tentations possibles, en se mettant successivement à la place de chacun1.

Une méthode

Se dessinent en quelque sorte d'abord un scénario catastrophe avec les peurs, puis un scénario idyllique avec les attraits et enfin les processus risquant de transformer le scénario idyllique en scénario catastrophe avec les tentations. Ces peurs, attraits, tentations, vont ensuite être évalués par chaque participant, classés par ordre d'importance, regroupés en thèmes incontournables. À l'issue de ce travail, les protagonistes élaborent les préconisations visant à faire baisser les peurs, à atteindre les attraits et à limiter les tentations, en procédant thème par thème. Un programme d'actions pratiques intègre enfin ces préconisations en un tout cohérent. Ce travail de lucidité et d'écoute mutuelle contribue à créer la confiance collective et à relancer le processus d'aide à la personne défaillante. Comme avant une course en montagne, les participants (professionnels, parents, la personne défaillante elle-même si possible) ont pu envisager les dangers potentiels et prendre les précautions nécessaires, partageant ainsi un fonds commun d'évidences. Lorsque chacun sait quels sont les objectifs de tous et agit en tenant compte des siens propres et de ceux des autres acteurs, faire confiance à l'autre est possible. Travailler en sécurité aussi si nous sommes tous conscients des dangers qui nous guettent et des réussites durables de la coopération.


(1) Voir les articles publiés dans E&M.
"Coopération et compétition", n° 22, p. 6.
"Le moment opportun", n° 21, p. 34.
"Favoriser la coopération", n° 19, p. 42.
"La dynamique de la confiance", n° 15, p. 14.
"Quelques questions autour de la méthode pat-miroir", n° 15, p. 16.
"Peurs attraits et tentations", n° 14, p. 44.
"Du mépris à la confiance", n° 12, p. 36.
"La coopération complexe", n° 12, p. 42.

Education & management, n°23, page 22 (06/2002)

Education & Management - Aider. Oui, mais comment ?