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Je suis débordé !

Jean-Charles Huchet, Inspecteur d'académie, directeur des services départementaux de Seine-Maritime

L'un des signes distinctifs des personnels de direction, c'est le leitmotiv du manque chronique de temps, sorte de maladie endémique, symptomatique de notre époque, qu'il est bon d'observer avec un peu d'humour.

Imaginons un bref instant que La Bruyère revienne parmi nous. À quoi appliquerait-il aujourd'hui l'acuité de son regard et de sa plume ? Sans nul doute à l'administration et, tout particulièrement, à celle de l'Éducation nationale. Non que la rue de Grenelle soit devenue une nouvelle Versailles. Mais l'administration de l'Éducation nationale, par le nombre de ses agents, possède une valeur emblématique et la particularité de son organisation hiérarchique lui confère des traits culturels moins éloignés qu'on ne le croit de la Cour du Grand Siècle. La Bruyère trouverait, dans l'observation de cette administration, l'occasion de réécrire ou de compléter quelques chapitres de ses Caractères, peut-être celui "Du mérite personnel", "De la Cour", "Du souverain et de la République", ou bien celui intitulé "De quelques usages", voire celui "Des esprits forts", ou de camper quelques nouveaux "caractères". Épousons son regard tourné vers celui-là qui s'affaire, pressé par une manière d'urgence intérieure... Il marche d'un pas alerte vers quelque réunion dont l'importance n'apparaît qu'à lui ; le voilà bientôt cherchant en vain dans un empilement de papiers une note introuvable ; il condescend à prêter un instant d'attention à un collaborateur, alloue une signature au bas d'un document urgent, introduit un visiteur en s'excusant de son retard et lui refuse tout aussitôt son attention pour anticiper mentalement la prochaine audience... Faut-il lui donner un nom qui l'immortaliserait à l'instar de Giton, de Phédon ou de Chrysippe ? Son nom est légion. Sa qualité ? Recteur, inspecteur d'académie, chef d'établissement... En un mot, cadre de l'Éducation nationale.

Précipité de la pensée moderne

Une phrase l'identifie, lui sert de viatique et de signe de reconnaissance : "Je suis débordé !" Quel cadre n'a jamais prononcé cette formule ? Quel imprudent pourra jurer de ne la prononcer jamais ? Elle ne révèle pas seulement un paradoxe du management - comment une insigne incapacité à gérer le temps peut-elle devenir un trait distinctif de l'encadrement ? - mais aussi une vérité relative à l'art de mener les hommes : le management ne constitue pas un corpus de techniques transmissibles mais une façon d'être au monde, un mode d'être qu'on peut s'approprier par identification. Le "je suis débordé !" pourrait être à l'histoire de l'encadrement ce que le cogito cartésien est à l'histoire de la philosophie : un moment inaugural où le retour de la pensée sur elle-même engendre un surcroît d'être. Qu'on y prenne garde : le "je suis débordé !" offre un précipité de la pensée moderne, une théorie du sujet encadrant ("je") distingué de l'être ("suis"), portée à la fois par l'énonciation et le constat attristé que "je" se trouve défini par ce qui le déborde, ce qui lui échappe. En un mot : l'être du cadre se résume à la prise de conscience par la parole de ce qui le nie. Le cadre est là où il ne cadre rien, là où cela déborde. La philosophie livrerait-elle, avec une certaine ironie avouons-le, le fin mot de la crise de recrutement de l'encadrement éducatif ? Ne trouverait-on plus d'inspecteurs ou de chefs d'établissement, non parce que les rémunérations de ces personnels restent insuffisantes au regard des responsabilités exercées et des risques encourus, ou parce que les cadres de l'Éducation nationale percevraient de moins en moins bien leur rôle dans la définition et la mise en oeuvre des politiques éducatives, mais tout simplement parce que l'identité du cadre est fuyante, le cadre un être qui fuit, non les responsabilités, mais de manière intransitive.

Le cadre, un être fuyant

Comment ne serait-il pas promis, plus que d'autres, au "ras-le-bol" à partir duquel il commence à être ? La vie quotidienne du cadre ne se prête néanmoins pas nécessairement à l'ironie facile. De façon indubitable, les personnels d'encadrement de l'Éducation nationale sont soumis à une pression croissante et ont vu leurs tâches augmenter de manière exponentielle. L'émergence de l'informatique n'a pas seulement fiabilisé les actes de gestion, elle les a complexifiés ; elle a aussi accéléré la communication (entendons la demande d'informations) entre les échelons hiérarchiques. Quel inspecteur d'académie n'a pas maudit l'invention du fax en découvrant sur celui de son secrétariat, le lundi à 15 heures, une demande de bilan des phénomènes de violence dans son département pour la réunion mensuelle des recteurs le mardi au ministère ? Quel chef d'établissement ne vérifie pas le matin dans la crainte et le tremblement que son "TRMD" est bien remonté par voie informatique durant la nuit, ce qui lui évitera de ressaisir les données d'utilisation de sa dotation horaire globale ? Le devoir de communication et de transparence condamne les personnels d'encadrement à passer leur temps en d'innombrables réunions, à consulter, à prendre des avis (dont la plupart du temps, ceux qui les formulent n'attendent pas qu'ils soient pris en compte), à accorder des audiences à tous les porteurs de projets, à tous les "partenaires" et à toutes les associations convaincus que le sort du système éducatif réside dans la participation des établissements scolaires à un énième concours qui ne manquera évidemment pas d'asseoir la maîtrise de la langue et le sens de la citoyenneté des élèves, à répondre à des pétitions de parents d'élèves scandalisés d'avoir à parcourir deux kilomètres pour scolariser leurs enfants ou de l'absence d'un enseignant et qui, pour peu que le responsable local ne prenne pas la plume avec assez de diligence, ne manqueront pas de s'en ouvrir au ministre de l'Éducation nationale et à tous les parlementaires du département ou de l'académie qui interviendront à leur tour et auxquels il conviendra bien évidemment de répondre... L'évolution des métiers de l'encadrement éducatif a réduit la part de la gestion, déléguée aux services, qui l'ont progressivement confisquée, et augmenté les activités de mise en scène de l'institution qui entretiennent l'illusion que "dire c'est faire" suivant la formule du linguiste Austin. Les emplois du temps et les agendas ne s'en trouvent pas allégés. Diversité et multiplicité des tâches qui, du recteur au chef d'établissement, conduisent à la fin d'une journée de labeur au même constat : "Quand vais-je pouvoir commencer à vraiment travailler ?"

Une jouissance inconsciente

Conjoncturel ou structurel, le débordement n'en est pas moins un symptôme de l'institution et de ceux qui, pour s'en croire les acteurs, s'en avèrent surtout les sujets. Prenons le mot symptôme au plus près de son acception psychanalytique. Le symptôme est une plainte, le signe décalé d'une souffrance dont l'origine demeure inconnue mais à laquelle le sujet tient, même s'il s'en afflige, parce qu'elle l'identifie. Bref, le symptôme est une jouissance inconsciente à laquelle le sujet n'entend pas renoncer. Dans cette perspective, le "je suis débordé !" livrerait-il les secrets de la psyché du cadre et des montages obscurs sur lesquels l'administration assoit sa puissance ? Attention toutefois à ce que la psychanalyse ne conduise pas à une impasse des associations intempestives ! Ne demandez pas à un cadre de l'Éducation nationale à quoi lui fait penser le "je suis débordé !" ; il vous répondra que, précisément, il n'a pas le temps de penser tant il est débordé. La seule association possible consiste à corréler le signe que constitue sa plainte avec la profusion des signes qu'offre son bureau. Le débordement se donne à voir, le bureau doit exhiber de manière ostentatoire le symptôme de son occupant ; il convainc du premier coup d'oeil le bien-fondé de la plainte.

Les signes de l'importance sociale

Le bureau du cadre débordé n'est pas nécessairement un capharnaüm : tout y serait plutôt "rangé pour paraître en désordre" comme le disait Guy Bedos. Il offre une profusion de signes, témoins d'une vie trépidante et saturée, d'une importance sociale et institutionnelle, mais aussi hélas d'une insuffisance apparente à maîtriser. Le bureau de l'homme débordé met en scène une manière de tragédie moderne : le savant entassement des notes, circulaires et revues, du courrier à traiter ou à produire, dit la grandeur et la puissance de l'administration, sa divine productivité et l'accablement tragique du cadre submergé par la paperasse, Sisyphe moderne condamné à voir se reconstituer chaque jour la montagne de ce qu'il lui faut lire. Le bureau se veut donc un espace ostentatoire, saturé de signes, ne signifiant qu'une chose : le courage et la grandeur de celui que les dieux de l'administration ont condamné à donner sur cet autel le spectacle de son impuissance. N'en déplaise à Albert Camus, l'homme débordé n'est pas un homme révolté. C'est d'ailleurs la raison de sa réussite. Moins théâtrale et grandiloquente, la psychanalyse vous rappellerait sans doute que le symptôme de l'homme débordé relève de la structure obsessionnelle. La mise en scène du débordement, partant de l'importance de celui qui en est la victime, participe du rituel ; elle contient son angoisse et constitue une pathologie apprivoisée, prévisible, en sympathie avec les grands rituels de l'administration. À l'inverse, imaginez un parent d'élève pénétrant dans le bureau, parfaitement rangé et vierge de tout papier, d'un principal de collège ou d'un proviseur de lycée pour une audience que ne dérangeraient pas de manière intempestive quelques appels téléphoniques requérant ailleurs, pour d'autres affaires, ô combien plus essentielles, l'important. Le vide le sidérerait immédiatement. Comment accorder le moindre crédit à celui qui feindrait d'avoir du temps à accorder, dont l'importance ne se mesurerait pas immédiatement au volume de ce qu'il n'a pas (encore) fait ? Jamais l'homme au bureau vide ne pourra faire croire qu'il travaille. Ce bureau déserté de toute trace d'activité laborieuse ferait osciller le visiteur entre deux positions subjectives : le retrait immédiat de la confiance, en réponse à un dilettantisme qui s'avoue dans l'absence de preuves du travail, et la suspicion d'une volonté de maîtrise absolue refusant tout soutien concret et toute écoute authentique. Hésitation donc entre le mépris de l'amateurisme et la crainte diffuse de la paranoïa, qui fait le lit de la certitude de ne pas être entendu, conforte la représentation d'une administration sourde aux demandes des administrés. On le voit, les deux positions inconscientes sur lesquelles le cadre de l'Éducation nationale peut s'appuyer - le symptôme obsessionnel et le fantasme paranoïaque - n'ont pas la même incidence managériale ; l'un donne l'impression de s'approcher d'un mystère insondable, de participer à un martyr individuel et quotidien ; l'autre rêve d'une grandeur solitaire et inhumaine...

La formule magique

Aux agents et à tous ses collaborateurs immédiats, l'homme débordé parle peu ; il réserve sa parole pour d'autres sphères où gravitent des hommes encore plus débordés. La concision sied à sa posture : trop parler donnerait à penser qu'il a du temps à perdre ; elle épure le bavardage en instructions et pose le chef, remarquable à sa capacité à condenser le sens de l'action ou à désigner l'objectif avec une précision quasi militaire. Son discours se résume au "je suis débordé !" et à ses déclinaisons plus ou moins lapidaires, plus ou moins dolentes, rarement revendicatrices. Car que faire contre le tragique d'un destin sinon s'en plaindre pour être plaint, admiré, envié peut-être ? Le "je suis débordé !" appelle en corrélat de l'interlocuteur un "excusez-moi, je sais que votre temps est précieux (entendons que "vous êtes débordé")", formule magique, nécessaire, qui, au-delà d'une existence et d'une individualité, confère au cadre une essence. Aussi, l'interlocuteur s'efforcera-t-il d'être bref, de ne pas voler une parcelle de ce temps trop rare s'il en croit les signes offerts à sa vue, d'aller donc à l'essentiel pour ne pas importuner, alourdir une tâche déjà incommensurable, bref de mobiliser les ressources de sa rhétorique afin de dégager le sens de son information ou de sa demande de la gangue du bavardage dans laquelle elle resterait prise si du temps et de l'écoute pouvaient lui être donnés, l'autorisant ainsi à se perdre dans des digressions et des récits adventices. Le cadre débordé ressemble à un singulier analyste, qui inverserait la technique de l'association libre, inviterait non pas à dire tout ce qui passe par la tête pour qu'une phrase lapidaire serve d'interprétation et relance le travail de l'inconscient, mais à condenser le discours et son interprétation. Du silence certes - qui ici ne vaut pas nécessairement pour écoute - mais pas de partage du travail. On ne s'étonnera pas de constater que si la démarche s'avère pédagogiquement fructueuse, ses effets thérapeutiques demeurent limités ; ce que la communication hiérarchique gagne en concision rhétorique, elle le perd en dramaturgie (au sens étymologique) ; elle a abandonné le sens du récit ; le roman l'a désertée. Parfois pour gagner du temps ou inciter à aller plus vite, l'homme débordé finit les phrases de son interlocuteur. Serait-ce là un signe d'incivilité, un manque d'égard, une preuve de son incapacité à écouter ? Point du tout. Il s'agit plutôt d'une démarche pédagogique, d'une leçon de concision, voire d'une irréfutable preuve d'empathie : "Je vous comprends si bien que je peux achever vos phrases, donner une formulation adéquate à vos idées. Lorsque je suis "vous", vous devenez "moi"." Les différences s'abolissent dans le partage d'une même parole et d'une même culture. Fantasme récurrent de toutes les organisations hiérarchiques. Comment dès lors s'offusquer d'un tel honneur, d'une telle communion spirituelle et linguistique ? À la condition toutefois de s'aveugler sur la jouissance que procure cette usurpation où "je" parle à la place de l'autre, où le "je" déborde et envahit l'autre et n'entend plus que son propre discours.

La garantie d'une appartenance

Répété à l'envi, le "je suis débordé !" constitue une forme de management qui articule l'initiative des collaborateurs à leur culpabilité. Un seul mot d'ordre pour eux : ne pas surcharger par trop de demandes, de présence, une barque déjà trop pleine sous peine d'avoir à écoper ; ramer tout seul dans l'espoir qu'on va dans le bon sens. On dérange le moins possible un homme débordé et, quand la nécessité de rendre compte en fait une obligation, la culpabilité de prendre sur le précieux temps, d'ajouter encore au faix si lourd à porter surgit. Cette culpabilité ne tient pas au dérangement proprement dit mais plutôt à la reviviscence d'une faute inconsciente perceptible à travers le sentiment diffus d'attenter au mystère du pouvoir administratif en accablant encore plus celui qui en est l'officiant tragique. Naturellement, l'homme débordé acceptera le dérangement faisant ainsi sentir l'ampleur du sacrifice au collaborateur qui éprouvera l'inanité de sa demande et de son être. Le "je suis débordé !" n'instaure pas seulement une limite entre ceux qui préparent et ceux qui décident, entre ceux qui travaillent et ceux qui accèdent à l'essence paradoxale de l'activité administrative, il tient aussi à distance et fait de cette mise à distance un espace de subjectivation de la relation hiérarchique. La culpabilité sert à subjectiver la relation hiérarchique ; elle lui donne une légitimité psychologique. Certes, le "je suis débordé !" met les autres au travail et libère leur initiative ; il inscrit aussi une différence entre ceux qui sont débordés et ceux qui ne le sont pas et qui vont se découvrir heureux de ne pas l'être, ajoutant ainsi, sans le savoir, à la jouissance de ceux qui le sont. Ainsi, le "je suis débordé !" ne saurait être entendu comme l'aveu de l'incompétence individuelle de quelques cadres inaptes à faire face à la diversification et à la complexification des tâches mais plutôt comme le symptôme d'une institution attentive à renouveler ses modes de différenciation, de "distinction" aurait dit Pierre Bourdieu. Il garantit une appartenance à l'encadrement, une identité collective et une jouissance individuelle.

Education & management, n°23, page 12 (06/2002)

Education & Management - Je suis débordé !