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Avant tout, des éducateurs

Maurice Berrard

A l'occasion de son départ à la retraite, Maurice Berrard, directeur du CRDP de l'académie de Créteil, a répondu aux discours prononcés lors d'une fête qui s'est déroulée fin septembre 2001.

Vous pensez bien qu'on ne prend pas la parole dans de telles circonstances, sans avoir un peu songé à ce que l'on va dire. J'avais donc préparé une entrée en matière toute de modestie pour reconnaître que les propos que je viens d'entendre sont trop flatteurs et que je ne mérite pas de tels éloges. Mais pour être honnête, en vous écoutant, j'ai pris conscience que la capacité humaine d'absorption des compliments est vraiment sans limite. Plus sérieusement, je souhaiterais reprendre et développer certains de vos propos. [...]

Accompagner et créer des liens

De l'intervention d'André Lespagnol, je retiens la sérénité et la fécondité des relations entre le CRDP et les instances académiques, relations respectant l'autonomie de l'établissement public tout en sollicitant intensivement ses services. L'académie a bien compris l'intérêt d'avoir un centre de ressources efficace pour accompagner les enseignants dans leurs classes et pour créer des liens entre tous les acteurs du système éducatif. [...] Je sais gré à Jean-Louis Durpaire d'avoir rappelé deux moments où je me suis engagé dans une action nationale au nom du CNDP : d'une part le projet d'établissement à la fin des années 1980 et, d'autre part, la valorisation des réussites de chaque point du réseau à la fin des années 1990. Le projet national mis en place par Jean-François de Martel, présent ici ce soir, a mobilisé l'ensemble des personnels - et non pas seulement l'encadrement ou quelques spécialistes - et ses effets continuent de se faire sentir douze ans plus tard. Quant à rechercher les renforcements réciproques entre les réussites de chaque point d'un réseau, cela préfigure un type d'organisation réellement nouveau dans l'Éducation nationale : concevoir une politique qui ne provienne pas seulement du sommet mais qui résulte d'une dialectique entre les initiatives prises sur le terrain et la reformulation plus ou moins créative et charismatique d'une direction.

Les paroles et les actes

D'une manière générale, on n'a pas encore tiré toutes les conséquences de l'élévation générale du niveau de réflexion, d'engagement et de responsabilité des acteurs du terrain. Il est vrai que cela va à l'encontre de notre culture traditionnelle qui pousse encore et toujours vers la centralisation, l'imposition de "l'unique meilleure solution" chère à Taylor, et les contrôles a priori. C'est précisément le sens des propos de Daniel Mallet : faire confiance aux acteurs à l'intérieur même des établissements. La dynamique de cette confiance permet d'entreprendre des projets toujours plus ambitieux qui se nourrissent des réussites précédentes. Schématiquement, trois types d'action s'offrent à ceux qui dirigent : appliquer des règlements et des procédures, manipuler plus ou moins habilement des rapports de force ou essayer de comprendre les positions de chacun et organiser une discussion argumentée qui conduise à des solutions admises par tous et qui n'existaient pas au début de la concertation. Si les deux premiers modes d'action sont orientés vers le triomphe de ses propres idées sur celles des autres et peuvent provoquer manipulation et violence, seule la troisième attitude est orientée vers le respect et la compréhension mutuels, conduisant ainsi à coopérer et à inventer des solutions durables. Quant aux propos tenus par des collègues de cette maison, d'une manière si émouvante, je préfère, dans le fond, ne pas trop les commenter et m'en souvenir tout simplement. Ils ont souligné l'effort d'appliquer de façon concrète les principes d'un management éducatif, considéré parfois comme utopique mais qui trouve plus souvent qu'on ne pense des applications locales. C'est le problème essentiel : traduire avec constance dans les faits nos grandes valeurs humanistes, accorder nos discours et nos pratiques. La réflexion sur le management est légitimée par ce surcroît effectif de liberté, de motivation et de responsabilité qu'il peut engendrer.

La force d'une équipe

Résultat ? Sans complaisance aucune, le personnel de cette maison a été constamment "formidable". Trois exemples seulement : formidable pour avoir d'abord maintenu à flot un établissement initialement guère viable à cause de ses maigres effectifs, de ses locaux inadaptés, d'un loyer annuel de près d'un million de francs ; formidable ensuite pour avoir placé le CRDP dans une perspective continue de développement ; formidable enfin pour avoir accepté de travailler les six premiers mois de l'année 2000 dans des conditions plus que difficiles (notamment la cohabitation d'une trentaine de personnes dans une villa de 70 m2) à la suite de l'incendie accidentel des locaux du Perreux - travailler sans récriminer, voire avec bonne humeur. Tout cela est maintenant derrière nous, mais tout cela a existé. Tant que cette équipe restera aussi unie et solidaire, l'institution pourra compter sur le CRDP de Créteil. [...]

Fausse menace... et vrai danger

Je terminerai par le rappel de deux idées-forces. La première est exprimée dans le numéro 41 de notre revue Médialog qui est paru hier. Le titre de l'éditorial en est : "Autrui est quelqu'un qui sait des choses que je ne sais pas encore." Autrui est donc une richesse et non une menace. De l'essor d'internet, c'est cette idée que l'on peut retenir : celle de l'intelligence collective. Sans idée préconçue, sans commandement, sans censure, le simple jeu des contacts produit du sens et des solutions, sans pour autant nier l'existence du sujet, individu susceptible d'influer sur la marche des choses. Le directeur n'est donc pas celui qui répercute des ordres, édicte des procédures et commande les personnes chargées de leur exécution, mais celui qui rappelle les missions générales, encourage et protège chacun, et veille à la mise en oeuvre effective des solutions démocratiquement élaborées. La seconde idée réside dans la nécessité de réagir en éducateur. Comment ne pas s'émouvoir de la dégradation continue de nos rapports sociaux quotidiens - et pas seulement de la montée de la violence dans les écoles ? Issu de la formation des Écoles normales d'instituteurs, j'ai longtemps cru que le pouvoir des maîtres était à lui seul déterminant pour l'attitude morale des futurs adultes. Ce que j'avais mal perçu, c'est que l'influence de l'école à la fin du XIXe siècle s'appuyait certes sur ses propres maximes, mais aussi sur des discours et des comportements, parfois hypocrites, en tout cas convergents, dans les familles, les journaux, la littérature enfantine, la vie politique... En quelque sorte, tous les adultes tenaient alors le même langage et se comportaient de manière similaire. Ce qui a changé aujourd'hui, c'est que le rôle éducatif de l'école est souvent contrecarré, voire annihilé, par les modèles de héros et la confusion des valeurs qui flottent dans l'air du temps. On voit souvent la prééminence du court terme, de simples habiletés rhétoriques, la séparation persistante entre concepteurs et exécutants, le heurt des volontés hégémoniques, le spectacle médiatique qui réclame des vainqueurs et des vaincus. Je voudrais par conséquent vous demander, même si vous pensez que cette lutte est difficile, de ne pas renoncer et d'être malgré tout, avant tout, et au-delà de tout, des éducateurs.

Education & management, n°23, page 6 (06/2002)

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