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Correspondance

La leçon de la fable

Dans le dernier numéro, j'ai été particulièrement intéressé par les trois colonnes intitulées "Hors champ" des pages 71, 73 et 75. Pour moi, cela pose le problème du fait et de la fable. On pourrait présenter un même événement de deux façons : comme un fait ou comme une fable. Relèvent du fait la description, la mesure : "La voiture du ministre roule à cent kilomètres à l'heure." Au fait, rien n'est ajoutable. Relève au contraire de la fable un exposé orienté. Il a une fin et renvoie moins à ce qui se passe qu'à ce qui devrait se passer. La fable est comprise quand on restitue un ensemble de présupposés que la simple description ne rapporte pas. "Comme il est interdit de rouler à cent kilomètres à l'heure, le conducteur de la voiture sera puni, car il doit l'être en ce cas-là. Sinon, il y aura injustice, ce qui ne doit pas arriver non plus." Dans la fable, une contradiction apparaît, qui ne dépend pas de l'événement mais du sens qu'on lui donne. Au fait, un seul sens. A la fable, de multiples sens. On dira qu'il est fort possible de maintenir plusieurs interprétations. Ce serait affaire de liberté, voire de démocratie. On avance des arguments imparables : "A chacun sa vérité", "toutes les opinions sont recevables". Les fables rappellent souvent que nul ne détient la vérité à lui seul. Oui, mais les fables ne renvoient pas à ce qui est, mais à ce qui devrait être. Et ce qui devrait être ne veut pas d'exception. Ministre ou pas, si le code est transgressé, une punition s'impose. La plupart des fables réclament sans le dire que notre moralité soit scandalisée par leurs propos. Les fables sont rédigées de telle manière qu'une exclamation nous échappe, là où le fait permet notre indifférence. Elles ne présentent pas des hommes. Elles mettent en scène des citoyens, par définition soumis à la loi, priés d'agir en tenant compte d'obligations préalables : quand nous avons admis ce point, nous sommes prêts à comprendre la fable. Notre condamnation semble fondée. "Non, il ne faut pas polluer une rivière, même si on a raison d'être en colère" ; "Non, il ne faut pas occuper une classe, même pacifiquement". Le petit scandale que nous ressentons nous encourage : nous sentons que nous avons raison. Ce régulateur spontané de nos convictions porte un nom : le bon sens. Il est très sensible à l'injustice, à ce qui ne va pas. Et tout le monde perçoit cela de la même manière. Nous sommes d'accord sur ce qu'il ne faut pas faire. Mais ce constat négatif unanime manque l'essentiel : ce qu'il faut faire, par quelle initiative positive remplacer le sentiment d'injustice. Et là, nous apercevons, non seulement que nous ne sommes plus d'accord, mais surtout qu'il n'y a pas d'alternative claire à l'injustice ou à la bêtise. Au "il ne faut pas d'injustice" doit répondre un "il faut de la justice" qui, malheureusement, n'existe pas ! La loi statue sur le cas général, mais elle ne se réalise que dans des cas particuliers. Quelque loi qu'on énonce, on lui trouvera des exceptions : c'est l'essence de la loi que d'engendrer des situations où elle ne peut s'appliquer. La fable oppose un "je dois" universel et un "je dois" particulier.

Ajoutons ceci : le "je dois" universel demeure abstrait, d'autant plus qu'il est énoncé avant l'acte (l'interdiction précède le délit ; sans interdiction, pas de délit) ; tandis que le "je dois" circonstanciel est toujours concret (le contrevenant est pris sur le fait !). Le contrevenant a donc toujours la possibilité d'invoquer une bonne excuse que la loi n'avait pas prévue, d'autant meilleure qu'elle se place au coeur de la fatale contradiction de l'universel et du particulier. On pourrait peut-être sortir du dilemme en recourant à une tierce autorité supposée neutre, ni universelle, ni particulière ; à la fois l'une et l'autre. Pendant longtemps, on a jugé en référence à des institutions supérieures, aussi objectives que des faits : l'Église, l'École, la Coutume. Mais les Lumières ont favorisé la prise de conscience individuelle. Elles ont permis que des citoyens particuliers se rapportent directement à la raison universelle. C'est fort bien. Mais est-ce que cela veut dire pour autant que la raison soit une généralisation du bon sens, la simple somme de nos sentiments particuliers ? Dans le cadre de l'injustice, peut-être, puisqu'il s'agit de faits. Dans l'élaboration de la justice, certainement pas, puisqu'il s'agit de devoirs. Le bon sens engendre au mieux la légalité de la loi, son caractère coercitif et autoritaire : la police, l'armée, le tribunal. Qui peut y échapper demeure impuni. Il n'engendre pas la légitimité de la loi, l'acceptation préalable (et vide !) des contrariétés que, fatalement, cette loi va produire .C'est cette légitimité que nos fables mettent entre parenthèses. Car s'il dépend de moi de ne pas frauder ; cela dépend en même temps de tous les autres, qui ne sont pas pour autant dispensés d'assumer leur entière responsabilité, quoi que je fasse, moi. Et vice versa ! Les fables ont donc tort de raconter, comme si elles relevaient du bon sens, des anecdotes qui relèvent de la raison. De fait, les autres continuent de frauder pendant que le contrevenant excusable est puni. Oui, mais cela ne veut rien dire, sauf pour les naïfs qui croient en la symétrie du sentiment d'injustice (lequel n'est que la mise en évidence de la contradiction) et de la décision de justice (qui dépend du seul principe de légitimité). Ces fables mettent en évidence qu'aujourd'hui aucune institution n'est assez forte pour assumer les principes a priori de la légitimité. Rien de plus. Et si nous sommes scandalisés, c'est que nous les lisons comme si nous étions détachés de nos obligations morales. Nous aimons rester spectateurs. Or, c'est impossible, puisque nous sommes citoyens en permanence. Même quand nous ne faisons rien, nous demeurons responsables .Et là, ça fait mal, puisqu'au nom de la légitimité, nous supportons aussi (surtout !) les inconvénients de nos engagements. Voilà pourquoi nous préférons les fables qui déguisent notre égoïsme en bon sens critique. Nous aimerions dire seulement "non" ; nous n'aimons pas que cela engage aussi notre "oui". C'est la leçon de la fable.

Pierre-Yves Bourdil. Professeur de philosophie.

En bonne compagnie

Je reçois et lis avec beaucoup de plaisir et d'intérêt E&M et je l'attends parfois avec quelque impatience. Pourquoi, lorsqu'on est chef d'établissement, à la campagne ou à la ville, en École normale ou en lycée, éprouver cette satisfaction de lire des articles variés et divers, d'auteurs que l'on ne connaît pas forcément, alors qu'il y a tant de choses à lire, dans le cadre du métier, pour devenir plus performant ? Est-ce pour fuir la réalité professionnelle ? De numéro en numéro, d'articles en articles, un fil conducteur est perceptible, une continuité se dessine dans la philosophie de l'action qui est proposée. Au temps fragmenté des préoccupations du quotidien se substituent hauteur de vue, respiration profonde, détachement souverain. Ferions-nous chemin vers l'utopie et serions-nous prêts à reprendre ces chères études ? Non, car nous ne fuyons pas la tâche qui a tôt fait de nous retrouver. J'ai plutôt l'impression de la considérer avec un autre regard, pendant un certain temps, le temps que dure l'effet de nos lectures. Sous l'éparpillement, nous percevons des lignes de convergence où s'ancreront réflexion et action, à travers certains propos nous percevons des idées-forces qui pourront être entretenues et développées. Après ce retour vivifié au métier, une lassitude bien connue peut réapparaître. La réalité est malgré tout pesante. Et l'on se dit que la perfection n'est vraiment pas de ce monde. N'empêche. Grâce à ce supplément d'âme acquis au gré des articles écrits tantôt par des professeurs, des inspecteurs, des chefs d'établissement, des universitaires, des cpe, des recteurs, se dessine le sens de notre action quotidienne. Et ces personnes ont néanmoins un caractère commun, celui de réfléchir tout haut à ce qu'elles font et proposent, à ce qu'elles suggèrent comme équipe idéale. Et l'on se prend à imaginer comment les élèves peuvent être pris en pleine et totale considération en si noble compagnie. Comme il convient d'être optimiste lorsque nous exerçons certains métiers, nous nous convainquons que l'idée de perfectibilité de l'être humain n'est pas forcément une essence abstraite, que d'autres participent à cette stratégie de la tache d'huile qui remplace très avantageusement ces décrets si vite oubliés, et cela donne des forces et des idées. Comme quoi le détour en compagnie de gens ouverts et intelligents nous rapproche de l'exercice du pouvoir idéal.

Bernard Pecqueur. Proviseur.

Education & management, n°23, page 4 (06/2002)

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