Magazine

L'adjoint, son oeuvre, son destin

Jean-Claude Hubi, inspecteur d'académie honoraire

Le public rencontre à de nombreux niveaux du système éducatif des fonctionnaires qualifiés d'adjoints : et parfois les administrés s'interrogent sur la fonction réelle de leur interlocuteur par rapport à celui auprès de qui il semble placé. Pourtant quoi de plus simple, en apparence, que le mot adjoint - son sens, son étymologie, son rôle ? Pas de polysémie, aucune chausse-trape, aucun mystère. L'adjoint est un modèle de clarté, de loyauté, de bonhomie pourrait-on dire. Et pourtant...

Un rôle dans le jeu

D'abord on oubliera l'image accablante donnée, dans des bandes dessinées qui ont fait un tort considérable à la fonction, par un personnage odieux qui cherche continûment à prendre la place de son calife (souverain souriant et débonnaire - image parfaite, en revanche, du chef d'établissement). Même si on néglige de relever que le mot est placé dans nos dictionnaires juste avant adjudant, les interrogations commencent avec l'éventail des synonymes que le Robert nous propose. Si l'on veut bien omettre l'acolyte, dont le rôle religieux s'est peu à peu effacé devant l'ombre sinistre de la complicité dans l'accomplissement des forfaits, on ne peut que s'interroger sur la doublure, cette trompeuse imitation théâtrale pour les soirs de défaillance. Et que dire des préfixes qui résument la fonction ? On ne dit pas un roi adjoint ni un sous-roi, on ne dit pas un préfet adjoint ou un vice-préfet ; dans les palais ministériels on connaît bien la différence entre le sous-directeur et le directeur-adjoint.

Deuxième ou second ?

Alors, l'adjoint dans nos établissements éducatifs - doublure ou acolyte ? Sous ou vice ? Rien de tout cela, évidemment. Ni cadet déshérité par un aîné impitoyable, ni sous-officier parvenu exténué à une charge modeste quoique ultime, l'adjoint est plutôt chez nous à la fois un apprenti et un factotum, accomplissant sous l'oeil attentif d'un maître expérimenté des tâches informatiques fort rebutantes (car elles ne font dans les salles de professeurs que de bruyants mécontents et quelques ingrats silencieux), conduisant par délégation, dans des soirées qui s'éternisent, des conseils de classe aux charmes vite épuisés. Comme dans notre pays, et plus encore dans notre métier, tout commence et finit par la taxonomie, on peut proposer aux adjoints de réfléchir à un classement où chacun tentera de retrouver sa place.

On aurait ainsi :

  • le subrécargue : il porte la parole du maître et le représente en cas de besoin (comme le président des États-Unis, par exemple). En fait, c'est l'adjoint qui ne fait rien.
  • le ministre : placé en première ligne, il assume tout le travail et supporte les mécontentements, voire la vindicte. En fait, c'est l'adjoint qui fait tout.
  • le lieutenant : placé à ce grade temporairement pour apprendre à commander un jour sa propre unité. C'est un stagiaire observateur... et observé.

C'est son destin

Et on n'oubliera pas, dans tous les cas, d'admirer l'adjoint. On sait que, dans le ciel scintillant de sa conscience, il se voit bientôt chef lui aussi ; on imagine qu'il souffre d'une subordination dont il comprend pourtant la nécessité ; on soupçonne qu'il tempère ses ambitions pour ne pas donner l'image de l'impatience. Cette épreuve forge le caractère car le sage sait que ce qui ne le détruit pas le renforce. Papillon sortant de sa chrysalide, il accomplira son destin d'adjoint en cessant de l'être. Toutes choses égales d'ailleurs, l'adjoint est l'image même de notre destinée humaine.

Education & management, n°34, page 57 (12/2007)

Education & Management - L'adjoint, son oeuvre, son destin