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La dimension européenne de l'éducation

Jean-Michel Leclercq, Expert international

En 2006 s'est tenu à Rome le dernier congrès bisannuel de l'Association Européenne des Chefs d'Établissements Scolaires - ESHA selon l'acronyme de l'appellation anglophone correspondante European School Heads Association. L'esha a été fondée en 1988 à Maastricht par des chefs d'établissement originaires de quelques pays européens mais regroupe aujourd'hui de nombreux ressortissants d'une trentaine d'États en Europe. Son but est de souligner l'importance fondamentale de l'éducation dans la construction européenne et du rôle imparti aux chefs d'établissements scolaires dans cette perspective.

Direction l'Europe

Dès l'ouverture, l'importance de l'éducation dans la construction européenne a été soulignée et les exigences de la société du savoir que doit bâtir l'Europe et celles du Programme pour l'éducation et la formation adopté par la Commission européenne ont été rappelées. Elles appellent de très profondes transformations dans les systèmes éducatifs, afin qu'ils soient en mesure d'assurer l'acquisition des nouvelles connaissances et compétences indispensables à ces objectifs. Les mesures à recommander convergent avec les principes que l'association s'est choisis. Dans la société post-moderne, les écoles suivent principalement trois évolutions : la recherche d'un dosage équilibré d'autonomie locale et de contrôle par des instances centrales, un souci accru de "productivité" avec ce que cela implique de compétition entre les établissements et de liens avec les milieux économiques, enfin une acceptation du rôle radicalement nouveau des chefs d'établissement, qui doivent devenir d'authentiques leaders, responsables à la fois de la qualité d'une éducation innovante et de la qualité de relations fondées sur le respect mutuel et le sens de l'équité entre toutes les parties prenantes de l'éducation. On a donc constaté dans ce congrès, comme dans bien d'autres réunions analogues, que les efforts se poursuivent pour concrétiser ce que devraient être la dimension européenne de l'éducation et sa contribution à la construction de l'Europe. Il s'agit toujours d'initiatives qui jugent indissociables l'appui au projet européen et de profonds changements dans les conceptions et les pratiques éducatives. Toutefois, il faut convenir que les termes éducation et Europe présentent une diversité d'acceptions et qu'il n'existe pas une éducation unifiée pour une Europe une et identifiée.

Politiques ou systèmes

Si l'on parle d'éducation sans préciser quel(s) aspect(s) on en retient, on en reste à une notion de l'éducation à la fois trop imprécise et trop composite. Il peut s'agir notamment des politiques éducatives, des structures et des fonctionnements des systèmes éducatifs, ou encore des enseignements dispensés dans le cadre de ces politiques ou de ces systèmes. Or s'il s'agit là sans doute d'aspects interdépendants, chacun exige une approche particulière. En matière de politiques éducatives, on s'intéresserait surtout au bien-fondé et à la compatibilité de l'ensemble des principes choisis qui les composent. Les systèmes éducatifs sont des dispositifs qu'on pourrait par exemple examiner prioritairement comme des organisations apprenantes, dont on interrogerait la capacité à atteindre les résultats qu'on en attend. Quant aux enseignements, on pourrait envisager leur cohérence, autant par rapport aux choix des politiques éducatives que par rapport aux nécessités des processus d'apprentissage. Une association comme esha s'attache principalement à l'aspect particulier du rôle des chefs d'établissement qui, surtout s'il est celui d'un leader, est supposé se déployer sur les divers plans qui viennent d'être évoqués. Mais on peut se demander si chacun de ces plans reçoit l'attention spécifique due ou si, à cause des impératifs de l'action et malgré le souci d'être le plus près possible des réalités de terrain, on n'en reste pas à des approches parcellaires et une idée de l'éducation trop générale.

Idéaux européens

L'idée d'une dimension européenne de l'éducation comporte elle aussi des équivoques qu'il serait bénéfique d'expliciter. S'il s'agit, en donnant à l'éducation une dimension européenne, de soutenir un choix politique pro-européen, il est clair que des réticences peuvent se faire jour, voire le soupçon d'un enrôlement partisan. Certes on peut toujours dans ce cas assimiler l'Europe aux grands idéaux de démocratie et de tolérance ayant traditionnellement droit de cité dans les écoles. Mais cela revient à invoquer des valeurs auxquelles on confère une dimension qui dépasse les frontières de l'Europe et donc à une situation paradoxale qui viserait la promotion d'une Europe aux contours insaisissables. On ressent le même inconfort devant l'incitation à innover et à réformer l'éducation au nom des besoins soi-disant impérieux de l'Europe de demain : en effet, on peut douter que ces évolutions aient un lien spécifique avec l'Europe ou qu'elles ne puissent être accompagnées au nom de tout autre chose que la construction européenne.

Du manager au leader

Par conséquent, lors du congrès de l'esha, le choix a été fait d'appréhender la dimension proprement européenne des transformations éducatives en cours à travers l'échange de nombreuses expériences et la multiplicité des approches. Au nom de la promotion de la dimension européenne ont été prônés tout à la fois la multiplication des échanges d'élèves et d'enseignants, l'accroissement de l'autonomie des établissements et le passage pour les chefs d'établissement du rôle de manager à celui de leader.

ESHA-France

C'est dans ces mêmes perspectives que se poursuivent les activités des sections nationales d'ESHA. Au sein d'esha-France par exemple, le nouveau rôle des chefs d'établissement a été un thème récurrent des colloques nationaux. Celui de 2005 a été consacré à l'autonomie de l'établissement. En 2001, le colloque national avait eu pour thème "L'histoire dans l'enseignement, un enjeu européen-Vers l'émergence d'une citoyenneté européenne" ; il avait donc cherché à aborder plus explicitement la dimension européenne. Mais un participant avait posé la question : "Pourquoi enseigner l'histoire de l'Europe si l'Europe n'existe pas ?" C'est dire les obstacles qui surgissent dès qu'on souhaite évoquer des pratiques dont l'Europe serait l'inspiratrice effective plutôt que le prétexte. À propos encore de la dimension européenne dans l'enseignement de l'histoire, le groupe des inspecteurs généraux d'histoire et de géographie du ministère de l'Éducation nationale français a estimé que l'Europe était un "paradigme scientifiquement faible", mais qu'à cause de ses incidences au plan civique, elle devait être aussi l'occasion d'un apprentissage de l'incertitude dont les Européens avaient à faire preuve dans l'interprétation de leur histoire et de leur culture. C'est peut-être en effet la leçon à tirer des aléas rencontrés par les initiatives éducatives dont la dimension européenne est l'objet. On s'expliquerait mieux notamment les multiples développements et décryptages dont elle est l'objet et dont aucun ne saurait prétendre à une pertinence décisive. Cette situation, au lieu d'être analysée comme le signe de désespérantes contradictions, devrait inciter à comprendre l'Europe comme un projet toujours en cours, ouvert et propice aux expériences les plus variées, plutôt que comme le cadre bien tracé d'investigations d'une réalité donnée. C'est dans cette perspective qu'au plan éducatif bien des démarches, comme les innovations en matière de gestion ou de pédagogie, à première vue étrangères à des considérations européennes stricto sensu, pourraient s'en avérer finalement moins éloignées qu'on ne le pense.

Education & management, n°34, page 56 (12/2007)

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